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Mammographie et nucléaire

Comme les spécialistes, nous avons tendance à séparer la décision individuelle de la décision collective, à les appréhender comme si elles relevaient de deux mondes distincts. C’est en partie vrai, bien sûr, mais moins qu’on le croit. Sauf s’il s’agissait d’un accident, je suis né de la décision de mes deux parents. Et j’ai pris ou cru prendre dans ma vie quantité de décisions qui contribuent largement à faire de moi ce que je suis, à mes yeux et à ceux des autres.

 

Mais beaucoup de ces décisions sont ancrées dans les possibilités ouvertes par la société au moment où je les ai prises. Et la société elle-même est pour une large part (une part sans cesse croissante) le produit de décisions collectives, qui ont façonné le droit, les mœurs et l’environnement.

 

Pour une femme, prendre la décision d’enfanter n’a plus grand-chose à voir avec ce que c’était avant l’invention de la pilule. Décider d’avorter n’est plus la même chose que du temps où cette pratique relevait du Code pénal. Quant aux décisions collectives, elles sont aussi le fait d’individus, eux-mêmes pris dans un réseau de déterminants sociaux, politiques, techniques et cognitifs.

 

Le psychologue allemand Gerd Gigerenzer a étudié des données statistiques troublantes. Ainsi – pour rester dans l’univers féminin –, sur 1 000 femmes de 50 ans et plus qui n’ont pas fait de mammographie, cinq vont mourir d’un cancer du sein dans la décennie suivante. Mais, sur 1 000 qui ont fait cet examen, le chiffre est proche de quatre. Pas une énorme différence. Or les effets induits par une mammographie ne sont pas négligeables : 100 connaîtront les affres d’un faux positif et 5 subiront un traitement inutile, allant jusqu’à la mastectomie. Ce qui n’empêche pas les autorités de santé et le corps médical d’encourager fortement les mammographies de contrôle. Décisions collectives et individuelles sont étroitement mêlées.

 

Dans un tout autre domaine, les électeurs sont enclins à voter pour un programme politique prévoyant une réduction, voire, comme en Alle­magne, l’arrêt complet du nucléaire. L’électeur décide de ne pas voter pour un candidat qui propose de développer le nucléaire. C’est là le résultat de décisions collectives d’experts et de responsables politiques. Dans un premier temps, ces derniers ont favorisé le nucléaire pour d’excellents motifs d’indépendance énergétique. Après quoi il y a eu des accidents, résultat de mauvaises décisions, comme celle, au Japon, d’installer une centrale dans une zone qu’on savait exposée aux tsunamis. Ces accidents ont donné du grain à moudre à ceux qui jugeaient problématique la gestion des déchets radio­actifs. D’où la décision de réduire ou d’arrêter le nucléaire, prise pour des motifs mi-électoraux, mi-idéologiques.

 

Si je prends la décision d’acheter un véhicule électrique, ce sera pour de bonnes raisons, la première étant de préserver l’environnement. Mais d’où vient l’électricité qui va faire marcher ma voiture ? En France, à 75 % du nucléaire. En Allemagne, en grande partie du lignite, un charbon particulièrement polluant. Ma décision vient s’insérer dans un réseau serré de décisions prises dans un passé dont j’ai perdu le fil et dont je ne comprends plus les tenants et aboutissants. D’autant que je fais peut-être bien partie des 70 % de Français qui se trompent en pensant que le nucléaire contribue au réchauffement de la planète par l’émission de gaz à effet de serre.

 

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Le grand économiste Herbert Simon nous le disait : une décision est toujours prise dans le cadre d’une « rationalité limitée ». C’est vrai des décisions individuelles, des décisions collectives et de la rencontre des deux.

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