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« La marée à Paris »


Paris-Plage est installé sur les rives de la Seine jusqu’à la fin du mois d’août. Amener la mer aux Parisiens plutôt que de les envoyer sur la côte est un vieux projet. En 1905 dans Le Journal, le journaliste et humoriste Alphonse Allais proposait dans sa rubrique « La Vie drôle » de mettre un terme aux interminables débats sur la démolition des fortifications de la capitale en les transformant en bord de mer, sable, eau salée et poissons compris. Une entreprise qu’il nomme… Paris-Plage.

 

Encore et toujours sur le tapis, cette satanée question de la suppression des fortifs et de leur remplacement par quoi ? Et de plus en plus âpre, le conflit entre les coûteux hygiénistes et les insalubres budgéticures. Nous avons tenté, dans une récente et fort remarquée page, de mettre d’accord ces deux hordes ennemies, sans, d’ailleurs, semble-t-il, y parvenir.

Indécouragé, revenons à la charge, nous efforçant à chercher la solution par laquelle seront à la fois conjurées la croissante tuberculose et l’imminente banqueroute parisienne. Nous avons proposé l’installation, sur l’emplacement acquis, d’une immense couronne de serres chaudes, asile de cultures des plus rémunératrices, tel le caoutchouc. Un lecteur m’écrit à ce sujet une lettre fort intéressante, bourrée de chiffres, et de laquelle il résulte l’assurance que, intelligemment conduite, cette entreprise aurait, au bout de quinze ans, entièrement remboursé la Ville de Paris de l’achat des terrains et de l’installation des serres. Citez-moi beaucoup de maisons de rapport dont on en puisse dire autant.

Dans le cas où les grosses légumes édiliennes se refuseraient à ce séduisant projet, qu’il me soit permis de leur en faire avancer un second. Mais surtout qu’on ne confonde pas notre proposition avec l’idée Paris-Port de mer.

Ce serait plutôt Paris-Plage qu’on devrait dire, si ce titre n’était accaparé déjà par je ne sais quel petit trou pas cher du Nord.

Quoi de plus, beau, je vous demande, que de joindre l’utile à l’agréable ? Tel est pourtant notre but. Voyez plutôt ? Entourer de toutes parts notre capitale d’un littoral véritablement marin, admirablement aménagé pour donner l’illusion du vrai bord de la mer. Coquillages de mer, flore de mer, galets de mer, sable de mer, rien ne sera oublié. Si notre excellent ami le docteur Letulle n’est pas content avec ça, c’est qu’il est bigrement difficile.

Oui, mais c’est le municipe André Lefèvre qui fera une tête ! Municipe André Lefèvre, chassez de votre sympathique physionomie cette vilaine grimace : vous savez qu’avec nous les phynances de la Ville ne courent aucun danger.

Non seulement le nouveau Paris-Plage apportera sur l’heure à la salubrité lutécienne un formidable auxilium, mais encore il fera couler dans le boursicot urbain un ininterrompu Pactole.

Sans parler de la redoutable et profitable concurrence que le littoral parisien fera aux plages normandes et bretonnes, sans supputer les bénéfices des bains de mer, hôtels, casinos, etc., etc., comptez-vous donc pour rien le trafic quotidien de plusieurs milliers de tonnes de soles, saumons, turbots, langoustes, crevettes, huîtres, reetc., reetc. ? Car nous aurons de tout cela, dans notre maritimerie parisienne, et bien d’autres choses encore.

Je les vois d’ici, vos objections : — Mais, vous écriez-vous, ces poissons, ces crustacés, ces mollusques, et autres Sociétés savantes, il vous les vous faudra procurer à prix d’or, car vous ne comptez pas qu’ils se propageront à l’infini dans votre sombre vivier ; alors, où le bénef ?

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Vous imaginez-vous, par exemple, réponds-je victorieusement, que tous ces enfants de Thétis nous serons assez bêtes de les faire pêcher par autrui, pour ensuite nous les faire charroyer à des tarifs véritablement céphalophtalmiques ? Que fichtre non pas !

Grâce à de spacieux tubes pneumatiques, partant de Paris, aboutissant, évasés, au cœur de l’Océan, nous pomperons nos proies, et même nos lamproies, au sein même des flots.

L’excédent d’eau de mer retournera vers son pays d’origine, via Seine.

Et même, cet excédent d’eau de mer, pour faire plaisir au bon docteur Letulle, nous le dirigerons vers la Seine par les égouts, qu’il nous rendra le grand service, du même coup, de désinfecter. (Pas un antiseptique comme l’eau de mer.)

Et maintenant, sanitaire Letulle, et vous urbicupide Lefèvre, soyez tous les deux des types dans le genre de Folleville : embrassez-vous !

 

Alphonse Allais

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Journal de Fernand Xau, 1892 - 1944

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