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Mary Beard : « Rome a révolutionné la citoyenneté »

Si Rome, petite ville marécageuse du centre de l’Italie, s’est retrouvée à la tête d’un immense empire, elle ne le doit pas au bellicisme de ses habitants. Et encore moins à leur prétendu génie militaire. Le secret de cette réussite qui a changé le monde résidait dans la capacité d’intégrer les peuples vaincus. L’empire a inventé la double appartenance : chacun pouvait être à la fois citoyen de sa cité natale et de Rome.


©Andrew Testa/Panos/REA

Mary Beard : « La plupart des récits sur Rome ont fait la part belle aux hommes et aux batailles. J’essaie de m’intéresser aux autres acteurs, aux femmes et aux esclaves notamment. »

Éminente professeure de lettres classiques à Cambridge, Mary Beard est aussi critique littéraire au Times Literary Supplement. Ses prises de position, souvent à contre-courant, ont fait d’elle une vedette de la vie intellectuelle britannique. Son blog A Don’s Life (« Une vie de prof de fac ») est hébergé sur le site du TLS. En français, on peut lire d’elle Pompéi : la vie d’une cité romaine (Le Seuil, 2012).

 

Écrire une histoire de Rome signifie rivaliser avec des auteurs aussi imposants qu’Edward Gibbon ou Theodor Mommsen. Pourquoi vous être lancée dans une telle entreprise ?

Je ne prétends tout de même pas rivaliser avec Gibbon ! Ce serait idiot. Mais je crois que chaque génération a besoin d’une nouvelle histoire de Rome, parce qu’elle aborde les problèmes différemment et pose des questions différentes. La plupart des récits sur Rome ont eu tendance à faire la part belle aux hommes et aux batailles. Cela a existé, bien sûr, mais j’essaie de m’intéresser aussi aux autres acteurs – aux femmes et aux esclaves, notamment, ces angles morts de l’histoire romaine –, et à d’autres thématiques comme l’idée de citoyenneté, les frontières ou les migrations. Par ailleurs, ces dernières années, d’innombrables éléments nouveaux ont été découverts sous terre, sous les eaux, ou même égarés dans des bibliothèques : des papyrus, des manuscrits, des ossements, des épaves. Et les techniques de recherche se sont améliorées : on peut, par exemple, se faire une idée du niveau de pollution à l’époque romaine grâce à des carottes de glace extraites au Groenland. On peut aussi retracer l’origine d’une personne à partir d’une de ses dents, et donc savoir si elle est décédée là où elle a grandi, ce qui nous en apprend beaucoup sur la mobilité des populations de l’empire.

 

Votre histoire s’étend de la fondation mythique de la ville, en 753 avant notre ère, à l’édit de Caracalla, en 212. Pourquoi ce choix ?

Quiconque écrit une histoire de Rome est confronté à la difficile question de savoir quand il doit la faire se terminer. Nous savons quand elle a commencé, mais il est plus compliqué de savoir quand elle s’est achevée. En 1453, avec la chute de Constantinople ? C’est ce que pense mon mari, qui est byzantiniste… En 337, quand l’empereur Constantin se convertit au christianisme ? En 410, quand Rome est mise à sac par Alaric et ses Wisigoths ? Ce sont là des choix parfaitement légitimes. Mais dans la mesure où l’une des problématiques centrales de mon livre est celle de l’identité, de la citoyenneté romaine, l’édit de Caracalla s’imposait pour moi. Je commence avec Romulus, qui accueille dans la cité qu’il vient de fonder tous les étrangers et les marginaux, et je finis donc avec Caracalla. L’intérêt de cette date, c’est que bien des gens n’en ont jamais entendu parler. Si vous demandez autour de vous ce qui s’est passé en 212, la plupart de vos interlocuteurs n’en auront aucune idée.

 

Et que s’est-il passé ?

Du jour au lendemain, l’empereur accorde la citoyenneté romaine à tous les citoyens libres de l’Empire – trente millions de personnes. C’est une décision majeure. Rarement – et même sans doute jamais – dans l’histoire du monde, on n’a accordé ainsi la citoyenneté d’un seul coup à tant de personnes. 212 représente la fin d’une époque, d’un long processus, et le basculement dans quelque chose d’autre. Une certaine façon de distinguer les citoyens des non-citoyens a alors disparu, même si, à partir de là, d’autres divisions sont apparues : entre les riches et les pauvres, en particulier.

 

Comme votre livre se clôt en 212, vous n’avez pas à vous soucier du problème de la décadence et de la chute de Rome. Mais vous avez dû batailler avec une autre grande question : comment et pourquoi une petite ville marécageuse du centre de l’Italie s’est-elle retrouvée à la tête d’un empire aussi gigantesque ?

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Personne ne le sait vraiment. Nous disposons de très peu d’éléments. Mais l’une des principales raisons de cette réussite éclatante a nécessairement à voir avec l’élargissement de la citoyenneté. Quand les Romains prenaient possession d’un territoire, ils n’exigeaient à long terme des vaincus qu’une seule chose : qu’ils leur fournissent des soldats. Ces troupes étaient levées, équipées et en partie commandées par les vaincus eux-mêmes, devenus des « alliés ». Un tribut sous toute autre forme ou, pire, un contrôle direct, aurait demandé de la part des Romains un investissement matériel et humain bien plus important. Cette formule économique a eu, involontairement sans doute, un effet révolutionnaire. Les ennemis défaits sont devenus partie prenante de la machine de guerre romaine : en cas de victoire, ils partageaient gloire et butin. Rome a su faire converger leurs intérêts et les siens, et, à partir de ses premiers succès, grâce à ce système d’alliances, créer une puissance militaire sans équivalent dans le monde antique.

Il faut savoir que le facteur décisif derrière chaque victoire à cette époque, ce n’était pas la tactique, l’équipement ou la motivation : tout dépendait du nombre d’hommes que l’on était capable de déployer sur le champ de bataille. Et, à la fin du IVe siècle avant notre ère, les Romains pouvaient aligner près d’un demi-million d’hommes (en comparaison, à la même époque, Alexandre le Grand a conquis l’Empire perse avec 50 000 soldats). Cela les rendait quasi invincibles. Ils pouvaient perdre une bataille – et ils en ont perdu beaucoup ! – mais ils ne pouvaient pas perdre de guerre. Songeons à la bataille de Cannes contre Hannibal, l’une de leurs pires défaites : en un après-midi, les Romains ont perdu entre 40 000 et 70 000 hommes, autant que les Anglais le premier jour de la bataille de la Somme (lire p. 81). Après un tel désastre, n’importe quelle autre cité antique aurait été contrainte de se rendre. Pas Rome : il lui restait suffisamment de troupes pour l’emporter.

 

Vous suggérez que la réputation guerrière des Romains est en partie usurpée : leurs victoires reposent uniquement sur leur nombre. Mais leurs armées étaient très disciplinées et leurs généraux très compétents !

Rien ne le prouve. Cette image des Romains qui adoreraient la guerre et seraient des génies militaires relève du mythe (qu’ils ont été les premiers à entretenir, d’ailleurs). La guerre était une activité essentielle pour bien d’autres peuples, comme les Grecs ou les Gaulois. Nous nous sommes extasiés sur les compétences tactiques des Romains, mais leur tactique était celle de tous les peuples de l’Antiquité : il s’agissait de contourner l’ennemi et de l’attaquer dans le dos. Ce n’était pas particulièrement sophistiqué. La vérité, c’est que les Romains avaient simplement plus d’hommes à leur disposition.

 

Quel est le rapport entre ces victoires et leur conception ouverte de la citoyenneté ?

Les ennemis, devenus des alliés, ont fini par devenir aussi des concitoyens. D’abord parce que Rome a su donner envie aux élites des pays vaincus d’être partie prenante de l’Empire. Pour 90 % de la population, cela ne changeait pas grand-chose. Les habitants des territoires conquis ont poursuivi leur existence de paysans à la campagne et ont continué à payer des impôts. Mais les classes dirigeantes se sont ralliées, et ont tiré profit de leur ralliement. (Les plus doués pouvaient notamment espérer faire carrière à Rome.) Je trouve cela admirable, et en même temps je dois vous avouer que cela me met mal à l’aise.

 

Pourquoi ?

C’est une façon de dominer le monde, en passant des marchés entre privilégiés. D’un côté, c’est bien, ça marche. Mais c’est un système où les élites collaborent avec les élites.

 

Jusqu’à quel point Rome a-t-elle accordé la citoyenneté aux vaincus ?

Ce fut un long processus, qui s’est déroulé par étapes (la citoyenneté sans le suffrage, par exemple) et a donné lieu à des débats violents – et même à une guerre terrible (la « guerre des Alliés », entre 91 et 89 avant notre ère). Mais à la fin, il a donné naissance à une conception complètement inédite de la citoyenneté, puisqu’elle a été étendue à des personnes qui n’avaient aucun rapport direct avec la ville de Rome, qui habitaient parfois à des milliers de kilomètres. Le lien entre la citoyenneté et telle ou telle cité particulière, que la plupart des gens considéraient comme allant de soi, a été brisé. Tout d’un coup, il est devenu possible non seulement de devenir romain, mais aussi d’être citoyen de deux lieux à la fois : de sa ville natale et de Rome. En un sens, le premier État-nation était né, étendu d’abord à l’Italie, à l’issue de la guerre des Alliés, puis, avec l’édit de Caracalla, à l’ensemble du bassin méditerranéen – donc à des dizaines de millions de personnes. Il faut bien se représenter la nouveauté et l’énormité d’un tel phénomène : en comparaison, les Athéniens, que j’admire beaucoup au demeurant, avaient un corps électoral pas plus important qu’une université de nos jours !

 

La citoyenneté s’étendait-elle aussi aux esclaves ?

Oui, dans la mesure où un esclave affranchi par son maître romain devenait automatiquement citoyen romain lui-même. Et – autre grande différence avec Athènes – les Romains affranchissaient de nombreux esclaves. Ces derniers, tout comme les provinciaux libres d’ailleurs, ont afflué de l’ensemble des territoires conquis, et Rome n’a pas tardé à se transformer en une ville d’une diversité ethnique sans équivalent avant l’époque moderne. À terme, les étrangers ont pris le pouvoir à Rome. L’une de mes histoires favorites est celle de cet homme du nord de l’Italie qui, pendant la guerre des Alliés, alors qu’il n’était qu’un bébé, avait fait partie du cortège des vaincus lors d’un triomphe. Adulte, devenu général romain, il célébra son propre triomphe sur les Parthes !

 

De nombreux historiens, à commencer par Polybe, ont été stupéfiés par la rapidité de l’expansion romaine hors d’Italie. En un demi-siècle, entre -202 et -146, les Romains ont pris le contrôle de presque toute la Méditerranée. Mais vous, vous vous focalisez sur une période antérieure, entre 500 et 300 avant notre ère. Fut-elle plus cruciale encore ?

Polybe avait raison d’être stupéfait. Mais, vous savez, je réfléchis à l’histoire romaine depuis quarante ans maintenant, et je me suis aperçue que ce qui a changé Rome s’est produit au cours du IVe siècle avant notre ère. Nous ne savons pas ce qui s’est passé, mais nous savons que vers 300 avant notre ère, Rome ressemblait à la Rome que nous connaissons : c’était déjà l’un des plus importants centres urbains de la Méditerranée, elle contrôlait une bonne moitié de l’Italie, et son système politique était en place. En 500 av. J.-C., en revanche, elle ne ressemblait à rien de tout cela : c’était une petite ville ordinaire, qui ne se différenciait guère de ses voisines. Il n’est pas impossible que la dévastation de Rome par des bandes gauloises, en 390 avant notre ère, ait été un événement traumatique fondateur. Les Romains en ont peut-être tiré leur détermination à ne plus se laisser de nouveau envahir ainsi, à passer à l’offensive. Peut-être une série de victoires heureuses, dans les combats endémiques que connaissait alors la région, suivie d’alliances et du surplus de soldats qu’elles ont apporté, a-t-elle enclenché le processus irrésistible de l’expansion.

 

À vous lire, l’impérialisme romain ne fut pas si terrible que cela… 

Si, il était oppressif. Mais il a changé le monde. Il intégrait les peuples conquis. Regardez Pompéi, une petite cité endormie et sans grande importance. Et vous vous apercevez à quel point l’Empire romain ouvrait les horizons de ses habitants. Ils disposaient de biens qui venaient de lieux très éloignés, et eux-mêmes pouvaient venir de très loin ou voyager. Et ce qui est vrai de Pompéi l’était de la plupart des villes des provinces. En outre, l’impérialisme romain s’est développé sans cesser d’examiner sa propre histoire. Rome est devenu le symbole de l’impérialisme bête et brutal, alors qu’il s’agit d’un impérialisme qui n’a cessé de réfléchir à la façon dont il fonctionnait. En 146 avant notre ère, quand, à quelques mois d’intervalle, Rome détruit Carthage et Corinthe, villes distantes de plusieurs milliers de kilomètres, vous pouvez considérer cet événement comme son plus grand triomphe. Or, un siècle plus tard, l’historien Salluste estime que ce fut sa plus grande défaite et le début de sa décadence ! Les voix des opposants se sont toujours fait entendre. Rappelez-vous la phrase célèbre : « Ils créent la désolation et appellent cela la paix. » Cette dénonciation terrible de l’impérialisme romain est censée avoir été prononcée par un chef rebelle calédonien. Mais c’est l’historien romain Tacite qui la rapporte et qui, selon toute vraisemblance, l’a inventée. En fait, personne n’a énoncé une critique plus cinglante de l’impérialisme romain que les Romains eux-mêmes.

 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.

LE LIVRE
LE LIVRE

SPQR : Histoire de l’Ancienne Rome de Mary Beard, Perrin , 2016

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