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Massacre à la tronçonneuse en Suède

La forêt primaire suédoise vit ses dernières heures. À la place surgissent des plantations de jeunes sapins destinés à fabriquer de la pâte à papier ou d’autres produits du bois. Un bouleversement majeur dans une culture attachée plus que nulle autre à ses vieux arbres.


© F. Alesi/Parallelozero/REA

Dans sa série Paper Forest, le photographe Francesco Alesi témoigne de la disparition des forêts naturelles en Suède. Ici, des coupes à blanc dans le comté de Jämtland, dans l’ouest du pays.

Peut-être était-ce à cause du chien qui aboyait. Toujours est-il que, quand Hans Åfeldt a regardé par la fenêtre de la cuisine, il a aperçu un homme à la lisière de son terrain. L’homme était ­habillé en vert et portait sous le bras un rouleau de ruban de chantier jaune et rouge dont il nouait des petits bouts ­autour des troncs d’arbre. C’est comme ça que Hans Åfeldt a appris que la forêt qui était la raison de son installation à Storfors [dans le centre de la Suède] six ans plus tôt allait être abattue. Pour quand la coupe rase était-elle prévue ? L’homme en vert ne savait pas exactement. D’ici quelques semaines, peut-être, ou vers Noël. C’était juste avant la Saint-Jean. À compter de ce jour et pendant les six mois qui ont suivi, Hans Åfeldt et ses voisins ont appris tout ce qu’il y avait à savoir sur la politique forestière suédoise. Et ils ont découvert des tas de choses. Une, surtout. « Notre forêt », disent Hans Åfeldt et ses voisins en parlant des conifères qui se dressent devant chez eux. Ils savent, bien sûr, que la parcelle en question ne leur appar­tient pas. Mais ils parlent comme des gens de Stockholm qui diraient « notre ville » alors qu’ils ne sont pas propriétaires des maisons. Et ils pensent, comme les gens de la ville, qu’ils ont certains droits sur leur environnement. Après tout, c’est là qu’ils vont faire leur promenade matinale, que les enseignants emmènent les enfants en cours de SVT. La petite forêt faisait clairement partie du paysage : on la voyait de la fenêtre de l’école, elle servait de toile de fond aux coins de baignade, au camping, à la gare. En un mot, le paysage relevait à la fois de la culture et de la ­magie : les pins et les sapins longilignes, le sol moussu, les petits torrents qui se jettent dans le lac Mögsjön. Il existe tout un tas de termes juridiques pour décrire ce type de milieu dans le Code de l’environnement et le Code forestier. Il y en a un, « zone tampon », qui a retenu l’attention de Hans Åfeldt et de ses voisins. Et cette découverte leur a regonflé le moral : il y avait forcément une erreur quelque part.  

Forêts profondes, bocages et pâturages

Six mois plus tard, ce qu’ils voient de leur fenêtre ressemble au champ de bataille de Verdun : des chandelles de 1 mètre se dressent au milieu d’un véri­table chaos, là où serpentaient naguère des sentiers dans les sous-bois. Ici ou là, un arbre esseulé, ailleurs, la désolation. Cet été, voilà le paysage qui s’offrira aux vacan­ciers allemands et néerlandais, ceux-là mêmes que le syndicat d’initiative de Storfors appâte en leur faisant miroiter une « nature préservée ». Pendant ces six mois, Hans Åfeldt, qui a pris tête de la croisade du voisinage avec le concours d’associations locales – le cercle des entrepreneurs de Storfors, le club de tir sportif en plein air, l’amicale des retraités et bien d’autres –, a harcelé, dans l’ordre, l’Office national des forêts, le tribunal administratif, la préfecture, l’Agence de l’environnement, l’entreprise Stora Enso, qui exploite la forêt, la société Bergvik Skog AB, qui en est propriétaire, la commune, le ministère de la Justice, celui de l’Environnement et celui des Affaires rurales. Ils sont remontés jusqu’au Premier ministre, ne pouvant se résoudre à croire ce qu’on leur avait répondu au fil de leurs démarches. À l’heure où l’on polémique sur les aides publiques au théâtre, c’est un bouleversement culturel d’une tout autre ­ampleur qui est à l’œuvre en Suède. Et il est ­irrévocable. Le pays est en train de changer de visage. Voilà soixante ans, le poète et botaniste Sten Selander craignait déjà que les Suédois ne se retrouvent privés des paysages célébrés dans les chansons traditionnelles : forêts profondes, bocages et pâturages.

La forêt suédoise moderne : un progrès ?

Hans Åfeldt et ses voisins ne sont plus tout jeunes et ne verront donc pas ce que Stora Enso va planter sous leurs fenêtres. Même si on le voit déjà sur une moitié de la superficie du pays : des carrés d’arbres, en rang d’oignons, tous du même âge, de la même essence, généralement du sapin. Là où il y avait des prairies, il y a à présent des plantations. Là où il y avait récemment une forêt, il y a encore des plantations. Jamais, depuis l’époque du roi Gustav Vasa, au XVIe siècle, la Suède n’avait compté autant d’arbres et aussi peu de forêts. C’est ça, la réforme. Le paysage forestier subit la même transformation que les villes dans les années 1960 : le programme Million 1 transposé à la nature. Il n’est pas impossible que, pour certains, cette réforme soit une bonne chose. Il y a des personnes qui se sentent agressées à la vue d’un vieil arbre. On a droit par exemple en ce moment à une polé­mique saugrenue au sujet d’un hêtre gigantesque dans le jardin de la Katedralskolan, à Lund. Il accuse un peu ses 175 ans et doit dès lors être abattu. Ainsi en ont décidé les services d’élagage de la ville. Imaginez que quelqu’un passe en dessous et se ramasse une branche sur le sommet du crâne… Il ne fait aucun doute que la forêt suédoise moderne est un progrès tant du point de vue de la sécurité que de celui de l’hygiène. Le bois ne s’y décompose plus au milieu de mousses malsaines, les aller­giques peuvent y flâner en toute sécu­rité. C’est une forêt adaptée aux enfants : peu de risques que le petit William trébuche sur une souche pourrie, grignote un champignon inconnu ou s’égare. La piste carrossable la plus proche se trouve généralement à moins de 300 mètres. Et ceux qui sont en quête de tranquillité ne sont pas oubliés. Ni le pic ni la fauvette ne viendront troubler la quiétude des plantations. Dans la forêt moderne, la jeunesse moderne n’a aucune raison non plus de se sentir en insécurité. Les plantations y ont une durée de vie aussi brève que les restaurants branchés de Stockholm. Ici se dressent fièrement 10 hectares de jeunes plants, alignés comme à la parade. Là, séparés par une ligne droite, des adolescents, en rang d’oignons également, tournent le dos au club des 18-30 ans. Et, un petit peu plus loin, un carré de septuagénaires mûrs pour l’abattage. C’est là toutefois que s’arrête la ressemblance, car, si les humains peuvent vivre plus ou moins longtemps, les arbres de la forêt moderne sont tous cueillis à la fleur de l’âge. C’est ce qui remue le plus dans cette réforme. De tout temps, l’homme a vu dans le vieil arbre un lien avec ses ancêtres, voire avec l’Univers. Bientôt, ce genre de rêverie sera le privilège exclusif des flâneurs de jardins publics. Dans les espaces boisés, la plupart des arbres sont aujourd’hui plus jeunes que les habitants ; les sujets tortueux, maladifs ou atypiques n’y ont plus droit de cité (hormis sur les terrains escarpés et dans certaines minuscules ­réserves naturelles). Trois hommes adultes se donnant la main pouvaient à peine faire le tour du grand pin de Skrälldalen, dans la province du Hälsingland [centre de la Suède], qui fut abattu à grand-peine en 1890. Un siècle plus tard, la plupart des scieries suédoises sont équipées pour recevoir, au mieux, des grumes qu’un enfant peut étreindre. Le jour n’est donc pas si lointain où les habitants du Värmland devront se rendre au Skogskyrkogården, le cimetière boisé de Stockholm, pour pouvoir toucher un pin assez vieux pour avoir connu leur grand-père. Ce n’est pas une conjecture hasardeuse, c’est un fait. Même le service cartographique national ne parle plus de « forêts », relève la romancière Kerstin Ekman, mais d’« exploitations forestières ». L’organisme prédit que, d’ici cinquante ans, la plupart des forêts de pins au sud du fleuve Dalälven auront été remplacées par des plantations de sapins, et c’est à peu près le même sort qui attend les ­forêts de feuillus de Scanie [sud de la Suède]. Qu’est-ce que ça peut bien faire ? ­rétorqueront certains. À v
rai dire, on ne sait pas ce que ça peut faire. Aucun paysage n’est immuable. Mais c’est sans doute la première fois en l’espace de trois générations qu’une culture millénaire remplace la nature dont elle est issue par une usine à bois.   Je peux me tromper, bien sûr, mais, à mon avis, tout a basculé une nuit de mai 1971. Pendant vingt ans, les Stockholmois avaient accepté la démolition de maisons qui auraient été considérées comme des joyaux dans n’importe quelle autre métropole. Bien sûr, ça avait rouspété un peu, mais sans plus. Et puis, tout à coup, voilà treize ormes qui se trouvaient sur le trajet d’une ligne de transports en commun. L’issue était courue d’avance, aurait-on pu se dire. Un gouvernement social-démocrate dirigé par Olof Palme d’une part, une centaine de chevelus qui se cramponnaient aux branches de l’autre. Pourtant, ce ne sont pas les chevelus qui ont écrit l’histoire. Ce sont les cravatés qui étaient venus leur prêter main-forte. Ils étaient sortis des banques du quartier, selon toute vraisemblance. On ne peut pas exclure non plus que quelque baronne ait reçu un coup de matraque cette nuit-là. C’était du jamais-vu. Voilà que la classe supérieure faisait tout à coup cause commune avec la gauche débraillée. Et pour quoi ? Pour treize arbres hors d’âge. Les temps changeaient. L’affaire des ormes fut la première défaite infligée à une conception du bien-être qui suppose que tout ce à quoi la population accorde de la valeur peut être quantifié: le revenu, la distance avec le cabinet médical le plus proche, la concentration de pollens dans l’atmosphère. Des sujets d’importance, assurément. Mais, dans cette vision comptable des choses, les ormes étaient au mieux cinq camions de bois de chauffage en travers de la route du progrès. Si j’exhume l’affaire des ormes, c’est parce que, à mon avis, ce n’est pas un hasard si ce sont des arbres et non je ne sais quel bâtiment menacé de démo­lition qui ont poussé des cravatés à braver la maréchaussée. Une ville rasée par les bombardements peut toujours se relever. Ce ne sont pas les pelles mécaniques ou la dynamite qui infligent les blessures les plus profondes. Ce sont bien les ­tronçonneuses. Sans doute est-ce un signe des temps : les éditeurs publient à tour de bras des ouvrages sur la forêt d’antan. J’ai déjà eu l’occasion de rappeler que, hormis les dieux, rien ici-bas n’éveille autant d’émotion que les vieux arbres et que, à une époque pas si lointaine, l’abattage d’un chêne était encore passible de la même peine qu’un meurtre ; ou encore de citer des pages entières de poésie suédoise : « Quelque force occulte, quelque esprit malin, Cache dans les racines de l’arbre le ­secret de ses desseins. » Ces vers sont de Karin Boye. Mais Hollywood (« bois de houx », un nom prédestiné !) a fait presque aussi bien. Il est intéressant de constater que le plus grand succès de l’histoire du cinéma, Avatar, de James Cameron (2009), ne traite pas d’un amour déçu ni même de la vie de Jésus. Il parle de cet acte impar­donnable qu’est l’abattage d’un arbre vénérable au motif qu’il se trouve peut-être de l’or dessous. J’ai constaté que certains spectateurs auraient préféré que les tueurs d’arbres connaissent une fin plus atroce. Beaucoup d’Américains, dit-on, ont éprouvé un sentiment de vide inconsolable en voyant la forêt luxuriante d’Avatar. Il existe d’ailleurs des thé­rapies pour les personnes atteintes de PADS (« syndrome de dépression post-Avatar») qui ne supportent pas d’être privées sur Terre de la jungle de la planète Pandora. « Que le cormoran fonde sur ta maison – une malédiction fécale, excrémentielle et stridente ! […] Les frondaisons te maudissent ! Que le toit de ta maison de vacances, sur ta petite île, pourrisse sous le poids des fientes de cormoran et s’écroule sur ta télé et ton canapé. On va te l’enfoncer dans le gosier, ta dernière tirade sur la nature, comme une grille de barbecue rouillée, et tes grands discours sur les espaces de loisir, on va te les décaper comme cet arbre où les cormorans viennent nicher, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus qu’un squelette gris de mots dénués de sens. Les tiques vont te pomper le sang et, à coups de bactéries qui t’attaqueront le cerveau, elles vont te l’expliquer ce que c’est, la nature ! »  

« Proximité de parcours forestiers »

Le destinataire de ces lignes écrites en 2007 est un élu municipal de Stockholm qui pensait rendre service en transformant un bout de forêt intacte en circuit de moto afin que les jeunes puissent profiter du grand air. Et l’auteure de ce courrier vengeur n’est autre que Kerstin Ekman. Si l’on retirait des bibliothèques tous les écrivains dont le nom fait référence à un arbre, il ne resterait pas grand monde 2. Quand, au XVIIIe siècle, les gens furent autorisés à choisir eux-mêmes leur patronyme, les Allemands et les Britanniques optèrent pour des noms de couleur ou de métier, ce qui a ­donné des Brown, des Smith et des Müller. Les Suédois, eux, se sont donné des noms d’arbre. En particulier des noms formés à partir de lind ou lund [« tilleul »], björk [« bouleau »], alm [« orme »]. Il n’y a guère que les Suédois, les Finlan­dais ou les Japonais pour chercher à se fondre de la sorte dans les sous-bois, observe le folkloriste ­Bengt af Klintberg. Dans ces pays, la forêt joue un rôle essentiel, aussi bien dans la culture que dans la vie quotidienne. Quand on ­demande aux gens où ils veulent habi­ter, ils répon­dent « dans un endroit pré­servé », c’est-à-dire avec beaucoup d’arbres et peu de monde autour, explique-t-on dans les agences immobilières. Ce n’est pas la proximité d’un théâtre, d’un hôpital ou d’une salle de sport qui est le critère numéro un, mais la « proximité de parcours forestiers ». Et les promenades en forêt ­arrivent juste après le sexe parmi les souhaits listés dans les petites annonces de rencontres. Ce n’est pas un cliché. Un Suédois sur trois s’y adonne au moins une fois par semaine, révèle l’Office national de la statistique. J’ai appris que l’hymne national suédois a été composé à partir d’une chanson popu­laire qui s’ouvre sur ces paroles : « Je chevauche à travers la forêt ­profonde, Tandis que tous dorment d’un doux sommeil… » On dit qu’il est dangereux de parler de l’« âme » du peuple. Mais, moi qui viens d’un pays agricole (« Pologne » vient de pole, qui désigne un champ), je n’ai pas tardé à m’apercevoir que les frondaisons bruissent bien plus fort dans l’âme des Suédois que dans la mienne. Nous autres, qui venons de contrées déboisées, nous souvenons des petits bosquets comme d’une exception, d’une cachette. Pour l’écrivain Theodor Kallifatides, par exemple, qui est d’origine grecque, la « forêt » était surtout synonyme de loisirs adolescents. C’est là que se donnaient rendez-vous les jeunes du village. L’image de peuple sexuellement libéré qu’il avait des Suédois fut confortée par le fait qu’ils parlaient sans arrêt de leurs balades en forêt. Mais quand une collègue de travail de son pays d’adoption lui proposa une promenade dans les bois à l’heure du déjeuner, Kallifatides se dit que tout cela allait tout de même un peu loin. La luxure suédoise, d’accord, mais à l’heure du déjeuner ? « C’est la culture suédoise qui est venue se fondre dans la forêt et non l’inverse. Nous sentons tous la résine de pin et le myrte des marais », affirmait en 1924 l’historien de la littérature Fredrik Böök. Près d’un siècle plus tard, un auteur d’un tout autre style, Erik Andersson, écrit (à propos de l’essai de Kerstin Ekman « Les seigneurs de la forêt ») que, si la langue est ce qu’il y a de plus sacré pour les Français, c’est la terre pour les Russes et la forêt pour les Suédois. « Nous étions aimantés par les arbres et nous étions des leurs. » Des expressions du quotidien telles que « Dra åt skogen! » [« File dans la forêt ! »] pour dire « Va te faire voir ! » n’ont pas d’équivalent dans d’autres langues et indiquent bien que la forêt occupe une place métaphysique dans l’âme suédoise. « Dieu n’est pas mort, il a quitté l’église pour la forêt », observait récemment le psychiatre Nils Uddenberg. Pour certains, il s’y est sans doute toujours trouvé. L’historien des idées Sverker Sörlin relève que même le grand admirateur du machinisme qu’était le poète Artur Lundkvist véné­rait les arbres : « S’il reste de l’espoir pour les arbres, alors il en reste pour l’homme, pourvu que l’homme ne renie pas les dieux que sont les arbres comme il a ­renié son propre dieu. » Il n’est sans doute pas anodin que les ­forêts qui ont inspiré autrefois les bâtis­seurs de cathédrales ressemblent aujour­d’hui davantage à des parkings souterrains. Des piliers serrés, un plafond bas. Ce n’est plus la même forme de ­dévotion. Je m’arrête ici pour étayer mon propos et expliquer pourquoi j’ai l’intention d’emmener le lecteur à Kvikkjokk, Vuollerim et Storfors, Hedekas et Arje­plog – et même dans la dernière forêt primaire d’Europe, afin de comprendre cette rage impuissante que l’on perçoit peu à Stockholm mais qui frappe le journaliste au pays des forêts, j’ai nommé la Suède. C’est par Storfors que nous avons commencé. Hans Åfeldt se tient au ­milieu de ce qui reste de sa forêt. L’abatteuse s’est ­arrêtée. Il a neigé, le crépuscule ­estompe les couleurs, ajoutant au lugubre de l’atmo­sphère, comme sur les images d’archives en noir et blanc des champs de bataille de jadis. J’ai voulu interviewer les voisins de Hans Åfeldt, puis je me suis ­ravisé. Peut-être parce que je n’ai jamais su quelles questions ­poser dans une maison endeuillée. À moins que ce n’ait été la ­vision de sa mâchoire crispée et ce quelque chose dans son ­regard qui semblait me rendre complice de cette désolation. Il est ensei­gnant. ­Depuis trente ans, c’est dans ce petit bout de ­forêt, là dehors, que les ­enfants de l’école apprenaient la biologie et ­faisaient des jeux de piste.  

Un raisonnement d'exploitants forestiers

Comme nous l’avons dit plus haut, c’est pour cette forêt que Hans Åfeldt a quitté Örebro afin d’emménager ici. « C’était un vrai bonheur, chaque matin, d’ouvrir ma porte. Les gens qui venaient me rendre visite étaient sous le charme. Mais les représentants de ­l’Office national des forêts qui sont ­venus me voir raisonnaient comme des exploitants forestiers. Ils m’ont dit que c’était une forêt sans ­valeur commerciale et d’un piètre intérêt d’un point de vue écologique, d’autant qu’elle se trouvait au milieu de zones déjà déboisées. » Hans Åfeldt explique que la forêt est désormais un marqueur de classe. « Et c’est nous, les habitants des régions ­forestières, qui sommes considérés comme la classe inférieure. Les citadins, eux, on laisse leur forêt tranquille. » Il me faut un moment avant de comprendre que ce qui ressemble à un paradoxe est de fait une réalité déconcertante. Les Stockholmois peuvent enfourcher leur vélo, aller dans une forêt peuplée de trolls et s’y promener pendant des heures sans jamais croiser une piste. Dans sa région pourtant si boisée, Hans Åfeldt ne peut pas déambuler plus d’un quart d’heure au milieu des plantations sans tomber sur une coupe à blanc. À Stockholm, les coupes sévères sont inter­dites dans les zones boisées dans un rayon de 30 kilomètres autour de la ville. À Storfors, la limite est fixée à 5 mètres du seuil des maisons. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les citadins sont les derniers à prendre la mesure de la transformation du paysage. Comment la campagne a-t-elle pu deve­nir le parent pauvre de l’écologie ? On est au milieu des amas de branchages, on regarde cette débauche de brutalité et on a l’impression d’être ramené aux années 1970. Ou plus loin encore, au XIXe siècle, à l’époque de l’exploitation clandestine des forêts domaniales. L’acca­parement sans vergogne, l’arrogance. Hans Åfeldt et ses voisins ont dû envoyer je ne sais combien de courriers avant que la société forestière et l’administration daignent leur répondre. Ils y citaient des articles de loi et des déclarations du ministre, y avaient joint des plans et des pétitions. La réponse qu’ils ont obtenue est laconique et condescendante : « Nous accusons réception de votre courrier […] auquel nous ne pouvons donner suite […]. » Hans Åfeldt ne s’était jamais ­senti ­aussi impuissant ni aussi humilié. La ­société fores­tière et l’administration lui laissaient entendre qu’il était un tantinet ridicule, voire procédurier, qu’il parlait de préserver la beauté là où ne pousse après tout que du bois. Et il pensait pouvoir obtenir gain de cause ! Il me tend une lettre de Bergvik Skog. La société ne répond à ­aucune de ses questions mais lui explique qu’une coupe à blanc peut, en quelques années, « faire le bonheur d’un amoureux de la nature ». Il n’oublie pas l’homme de Stora Enso qui comptait les chanterelles grises. Hans Åfeldt pensait que l’argument pèserait dans la balance. Ce n’était pas le cas. La présence du champignon indiquait simplement que la forêt n’était pas aussi fréquentée que le prétendait Hans Åfeldt, s’est-il entendu dire. Et que la forêt n’avait donc pas grand intérêt. Mais le pire fut encore de découvrir que tous ses efforts étaient voués à l’échec. L’été dernier déjà, quand il a ­envoyé son premier courrier, cette coupe à blanc avait bénéficié d’une autorisation sans condition de l’Office national des forêts, sans qu’un fonctionnaire se donne même la peine de jeter un coup d’œil aux parcelles concernées. Et la décision ne pouvait être contestée en justice. Plaît-il ? L’administration aide une ­société forestière à contourner l’unique loi qui protège les espaces forestiers ? Oui, c’est ce que prouve l’expérience de Hans Åfeldt, dûment documentée dans plusieurs volumineux dossiers. Il espère que Dagens Nyheter se fera le ­relais de ses découvertes afin que d’autres ne commettent pas la même erreur que lui. Laquelle était de croire qu’il existe en Suède une forme de protection juridique des forêts, dans l’intérêt des habitants. On ne peut pas aujourd’hui acheter du lait (ni même s’essuyer le derrière) sans qu’on nous garantisse la démarche écoresponsable des entreprises forestières. La forêt qui a servi à fabriquer telle serviette, tel rouleau de papier toilette, tel papier à lettres a été cultivée et abattue dans le respect de l’homme et de la nature, permettant l’apposition du label environnemental FSC sur l’emballage. Les produits de Bergvik Skog ou de Stora Enso sont également frappés de ces logos rassurants. Au troisième jour de la coupe à blanc, il restait encore quelques très beaux spécimens à deux pas des habitations. Parmi eux, un sapin majestueux de 2,70 mètres de circonférence, sans doute un des doyens de Storfors. La société forestière se serait-elle ravisée à la dernière minute ? Même pas, l’arbre est simplement trop gros pour les machines et doit être ­abattu à la main, expliquent les conducteurs d’engins. Ah, je vois, les arbres de cette taille sont évidemment très recherchés ? « Non, celui-là, aucune scierie n’en voudra. Comme il est près des maisons, il y a des chances qu’il soit criblé de pointes ou de trous de pics. » Qu’est-ce qu’on va en faire, alors ? « De la pâte, des ramettes, ou peut-être bien des couches. »   — Ce texte, paru dans Dagens Nyheter le 30 avril 2012, est un extrait de son livre Skogen vi ärvde. Il a été traduit par Jean-Baptiste Bor.
LE LIVRE
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Skogen vi ärvde de Maciej Zaremba, Weyler, 2012

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