Max Weber entre démons et passions
par Michel André

Max Weber entre démons et passions

L’auteur de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme était tout sauf rigoureux. Il écrivait tout ce qui lui passait par la tête, dans un style souvent ampoulé. Son œuvre foisonnante, qui continue d’inspirer les penseurs d’aujourd’hui, reflète les tensions d’une vie tourmentée.

Publié dans le magazine Books, novembre / décembre 2017. Par Michel André

© Dagli Orti / Collection Privée / CCI / Aurimages

Max Weber en compagnie de son épouse Marianne en Italie, en 1900. Le sociologue est alors en pleine dépression.

Figure totémique des sciences sociales, révéré comme un des fondateurs de la socio­logie, Max Weber est, de loin, ­l’auteur de cette discipline le plus étudié et commenté. Des centaines de livres et des milliers d’articles lui ont été consacrés. Beaucoup de concepts et d’expressions issus de son œuvre sont entrés dans le vocabulaire savant, le discours politique, voire le langage courant : la distinction entre « éthique de conviction » (fondée sur l’adhésion aux ­principes) et « éthique de responsabilité » (qui tient compte des conséquences des actions), la définition de l’État comme « détenteur du monopole de la violence physique légitime », l’image de la « cage d’acier du capitalisme », la ­notion ­théorique d’« idéal-type » et celle de « chef charismatique », la caractérisation de la modernité par le « désenchantement du monde » et le processus de ­« rationalisation ».

Souvent, ces idées sont présentées de façon désincarnée. Dans ce qui demeure une des plus lumineuses introductions en français à la pensée de Weber, ­Raymond Aron ne fait référence à sa personnalité que sur un point particulier, lorsqu’il souligne qu’il fait partie de ces socio­logues « frustrés de la politique », qui sont « nostalgiques de l’action politique [et] auraient voulu prendre part à la bataille politique et exercer le pouvoir ». Avec lucidité, Aron relève que, contrairement à une idée ­assez répandue, Weber n’avait rien d’un démocrate internationaliste. Fervent nationaliste, il ne défendait le parlementarisme que comme le moyen de lutter contre la ­bureaucratie et de ­sélectionner les élites dirigeantes.

Aux yeux de ses contemporains, ­Weber n’avait rien d’un pur esprit. Ceux qu’il tenait subjugués sous un torrent de paroles dans le salon de sa maison de Heidelberg sentaient bien, chez lui, cette « combinaison d’intense passion et de discipline de fer » dont parle à son propos l’historien britannique Perry ­Anderson. En vérité, fait justement observer le sociologue et historien alle­mand Wolf Lepenies dans Les Trois Cultures, « sa vie et son œuvre sont si intimement mêlées que, tant dans ses analyses historiques que dans ses travaux sur la théorie des sciences et la méthodologie, [on voit] transparaître des traits autobiographiques » (1). « Que devons-nous savoir exactement des tourments et des joies des grands penseurs pour comprendre leurs théories, leurs concepts et leurs méthodes ? » Dans un article écrit en 2010, le politologue Jos Raadschelders pose justement cette question à propos de Max Weber, en évoquant sa biographie par Joachim Radkau (2).

 

Lorsque ce livre est paru en Alle­magne, en 2005, il a suscité un grand émoi. Exploitant des extraits de la correspondance du sociologue et de son épouse, Marianne, Radkau y livrait en effet des informations de nature très intime, en grande partie tirées des lettres de la femme de Weber à sa mère, avec laquelle elle avait établi un rapport très étroit et qu’elle tenait minutieusement informée des difficultés de son fils sur ce plan. Accusé de se concentrer sur la vie de l’homme au détriment de ses idées et de son œuvre, et de se livrer à une reconstruction de son histoire personnelle fondée sur un schéma psycho-­philosophique fantaisiste, Radkau s’est fait d’autant plus violemment attaquer qu’il n’est ni spécialiste de Weber, ni même sociologue.

S’il a été sévèrement critiqué, le livre a aussi été loué pour la qualité de son écriture et sa richesse. Sous la forme de petites vignettes de quelques pages, il contient en effet de très éclairants aperçus sur le caractère de Weber, le milieu intellectuel dans lequel il baignait et l’époque à laquelle il a vécu. Certains éléments figuraient déjà dans la biographie de Weber rédigée par sa femme, « biographie intellectuelle » canonique de grande qualité littéraire qui se voulait un monument à sa gloire, mais dans laquelle elle ne dissimulait pas la profonde dépression dans laquelle son mari est resté plongé de 1898 à 1903, prostré, incapable d’écrire, de lire ou de donner un cours. Les relations compliquées de Weber avec les membres de sa famille avaient déjà été évoquées par Arthur Mitzman dans son essai de psychobiographie The Iron Cage (1971) et sa vie sentimentale par Martin Green dans son portrait des sœurs von Richthofen, dont l’une, Frieda, épousa l’écrivain D. H. Lawrence et l’autre, Else, comme on le verra, fut le grand amour de Weber (3).

Né en 1864 dans une famille d’industriels et de commerçants, mort en 1920 à 56 ans d’une pneumonie mal soignée, Weber a enseigné dans sa jeunesse à Fribourg-en-Brisgau et à Heidelberg puis, à la fin de sa vie, très brièvement, à Munich et à Vienne. Si sa carrière ne s’est déroulée que très partiellement à l’université, son œuvre porte fortement l’empreinte du style intellectuel des universitaires allemands, dont il partageait l’attrait pour les questions méthodologiques, les définitions, les classements et la conceptualisation : en ouvrant son ouvrage posthume Économie et société, le lecteur se trouve immédiatement pris dans un maquis touffu de ces concepts juridico-économiques que la langue alle­mande permet de forger aisément (4).

Juriste de formation, historien par inclination, professeur d’économie de métier, lecteur vorace d’ouvrages de philosophie et de littérature, Weber a constamment navigué entre les disciplines. Fortement influencée, de son propre aveu, par la pensée de Nietzsche et celle de Marx, sa réflexion s’est presque toujours développée au contact de celle d’autrui, notamment les autres pionniers de la sociologie en Allemagne Georg Simmel, Ferdinand Tönnies et Werner Sombart. La plupart des concepts dont la paternité lui est attribuée sont d’ailleurs le produit d’emprunts. L’idée de la compréhension comme méthode spécifique aux sciences sociales en contraste avec l’explication dans les sciences naturelles lui est venue des philosophes Wilhelm Dilthey et Karl Jaspers ; la notion d’idéal-type est héritée du juriste Georg Jellinek, et son intérêt pour l’étude de la bureaucratie s’est éveillé grâce aux travaux de son jeune frère Alfred, qui était historien.

 

Le sociologue Wilhelm Hennis et l’historien Peter Ghosh ont déployé beaucoup d’énergie pour mettre en lumière ce qui constitue à leurs yeux l’unité profonde de l’œuvre. Le premier la trouve dans la question du destin spirituel de l’homme dans un monde rationnel caractérisé par le « polythéisme des valeurs », le second dans la problématique de son ouvrage les plus célèbre, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, auquel, affirme Ghosh, conduit tout ce qui précède et dont ­découle tout ce qui suit.

À y bien regarder, l’unité du travail de Weber est de nature plus psychologique que thématique. Ce qui l’emportait de sujet en sujet était moins la poursuite d’une idée qu’un appétit féroce de connaissances. Sa tendance à l’encyclopédisme le conduisait parfois à des raccourcis et des généralisations de nature à laisser perplexes les spécialistes, comme dans ce développement sur l’histoire des religions : « Dans le confucianisme, c’est le bureaucrate qui organise le monde, dans l’hindouisme le magicien qui ordonne le monde, dans le bouddhisme le moine mendiant qui erre à travers le monde, dans l’islam le guerrier qui soumet le monde, dans le judaïsme le marchand ambulant, dans le christianisme le compagnon artisan itinérant. » Le musicologue James Wierzbicki a de même montré à quel point la première partie de son célèbre texte sur la sociologie de la musique, en réalité des notes de travail qui n’étaient pas destinées à être publiées en l’état, ne consistait qu’en une régurgitation de connaissances hâtivement assimilées, les vues les plus originales de Weber dans ce domaine résidant plutôt dans ses considérations sur l’histoire sociale des instruments et la psychologie de ceux qui en jouent.

Professeur inégal mais conférencier ­remarquable, polémiste redoutable et brillant causeur dans des cercles restreints, Weber n’a publié durant sa vie que deux livres : sa thèse de doctorat sur un point d’histoire commerciale dans l’Italie du Moyen Âge et sa thèse d’habilitation sur les impli­cations juridiques de l’histoire agraire ­romaine. Tout le reste de son œuvre consiste en des compilations posthumes, notamment par les soins de sa veuve, de textes de circonstance ou d’articles parus dans différentes revues, dont celle qu’il avait créée et dirigeait avec Werner Sombart et Edgar Jaffé, le mari d’Else von Richthofen.

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Weber était désorganisé à l’extrême. S’il voyait le processus de rationalisation partout à l’œuvre dans l’histoire, ironise Radkau, ses propres méthodes de travail, elles, n’en montraient pas la trace. Marianne se plaignait du désordre chaotique de son bureau. Tout en l’expliquant par le flot d’idées qui envahissaient sa tête à chaque instant, elle relevait aussi le dédain ab­solu de Weber pour la forme, qui le conduisait à écrire dans une langue manquant terriblement de légèreté et d’élégance. « Tout ce que l’on peut avancer pour justifier les longues phrases et les nuances savantes, note le sociologue Reinhard Bendix, ne suffit pas à expliquer le style caractéristique [de ses] écrits sociologiques, qui tend à enterrer les points essentiels de l’argumentation dans une jungle d’affirmations qui nécessiteraient d’être précisées, ou dans de longues analyses sur des sujets particuliers qui ne sont clairement pas liés à ce qui précède ou ce qui suit. »

 

Tout en se fatiguant très vite des fastidiosités du traitement statistique des données, Weber avait le goût des vastes enquêtes empiriques, comme celle qu’il a réalisée sur les ouvriers agricoles d’origine polonaise en Prusse orientale. À l’instar du Marx du 18 Brumaire, il était un formidable analyste politique, ainsi que l’attestent ses réflexions sur la situation politique en Allemagne à la fin de la Première Guerre mondiale ou sur la révolution russe de 1905, pour l’étude de laquelle il avait appris la langue russe. C’était aussi un observateur perspicace, capable, lorsqu’il le voulait, de décrire avec un vrai talent d’écrivain, comme le montre cette évocation de Chicago tirée de ses récits de voyage : « Tout est brume et fumée, le lac est entièrement couvert d’un énorme brouillard violet […] Aussi loin que porte le regard […] rien que des troupeaux de bétail, mugissements, bêlements, saleté sans fin. […] À deux pas de notre hôtel […] c’est un pêle-mêle insensé de peuples : à tous les coins de rue les Grecs cirent les bottes des Yankees, pour 5 cents. Les Allemands leur servent à boire, les Irlandais se chargent pour eux de politique, et les Italiens des plus sales travaux de terrassement. »

Les grands sujets auxquels Weber s’est intéressé, fait observer le sociologue espagnol Ignacio Sotelo, peuvent être rattachés à son histoire familiale : « Le thème du capitalisme est lié à son grand-père, celui de la religion à sa mère, la politique à son père », écrit-il dans un article publié en 2006. Peu d’hommes donnent autant l’impression de ne s’être jamais arrachés à l’univers familial. « Weber, souligne Martin Green, ne s’est jamais ouvert émotionnellement à d’autres personnes que des membres de sa famille et n’eut jamais des relations d’une certaine profondeur en dehors de celles-ci. Emmy Baumgarten, son premier amour, et ­Marianne, sa femme, étaient toutes deux ses cousines. [… ] Jamais il ne se lia d’amitié avec un homme plus âgé ou plus puissant que lui. »

Le père de Weber était un parlementaire sans grandes convictions religieuses, docile à l’égard des puissants mais très autoritaire dans la vie domestique ; sa mère était une femme pieuse, d’éducation puritaine, qui élevait ses enfants avec dévouement et abnégation. Toute sa vie, Weber est resté très proche d’elle, perturbé par la manière dont la traitait son père. Le conflit intérieur engendré par les divergences de valeurs de ses ­parents et leurs relations difficiles a sans doute contribué à installer chez lui cette tension permanente qui ne le quittera jamais et se déchargeait régulièrement de façon violente et spectaculaire. Un des mots le plus souvent employés pour décrire son caractère est « volcanique ». Weber, résume l’un de ses biographes, Jürgen Kaube, était un homme « nerveux, impatient, impulsif, brutal, extrêmement irritable […] tantôt enfoncé dans la monotonie, tantôt écœuré par elle, se réfugiant à corps perdu dans le travail sans relâche ». S’employant à contenir son bouillonnement intérieur par une discipline de fer et des excès de toute nature, il « bourrait littéralement sa vie de réunions, de lectures, de commandes, de travaux, de nourriture et de bière » .

En 1898, une violente dispute avec son père ayant apparemment joué le rôle de déclencheur, Weber sombre dans la longue dépression qui va couper sa vie en deux. Une maladie que le psychiatre Emil Kraepelin diagnostique comme un cas de « neurasthénie », affection très répandue dans le milieu que fréquente Weber. Lui-même la voyait plutôt comme le produit et le signe d’une sexualité réprimée et insatisfaite. De fait, il est longtemps ­resté entravé par de puissantes inhibitions. Quoique solide, son mariage, dont on a toutes les raisons de penser qu’il n’a jamais été consommé, relevait essentiellement de la complicité affective et de la camaraderie intellectuelle. On en saurait davantage si Marianne n’avait pas détruit, des années après sa mort, l’essai d’autoanalyse qu’il avait rédigé à l’attention de Jaspers, dans le souci d’éviter que son contenu ne soit utilisé par le régime nazi pour ternir son image (5).

En conformité avec les vues de la ­médecine de son temps, Weber, qui souffrait d’horribles insomnies et avait dû abandonner ses charges universitaires, se vit infliger, selon Jürgen Kaube, une incroyable variété de traitements : « eau froide, bains tièdes, cataplasmes, air frais, repos, diète, hypnose, stimulation musculaire électrique, stimulation du métabolisme, encouragement aux rapports sexuels conjugaux, cachets pour calmer les érections, séances de modelage, privation d’alcool, gymnastique, relaxation, brome, trional, véronal, ­héroïne et “baume d’opium” ». Aucun ne fut efficace, et les derniers cités ne firent qu’aggraver ses symptômes.

Il finit tout de même par reprendre le dessus, pour se mettre à produire à un rythme torrentiel les travaux qui l’ont fait connaître : des écrits méthodologiques très techniques, dont Radkau fait fine­ment remarquer qu’ils répondaient sans doute en partie à son besoin de se convaincre qu’il n’avait rien perdu de ses capacités mentales, les trois articles qui composeront par la suite L’Éthique protestante, une bonne partie de ceux qui seront rassemblés sous le titre Économie et société et ses nombreux écrits sur la religion.

 

La fin de la dépression de Weber coïncide aussi avec le début de sa relation amoureuse avec Else von Richthofen. Avant son mariage avec Edgar Jaffé, cette brillante jeune femme avait été l’étudiante de Weber. Peu liée à son mari, elle faisait partie d’un petit cercle d’intellectuels libertaires, bohèmes et très libéraux en matière de mœurs qui avait élu domicile dans le quartier de Munich appelé Schwabing et dont les membres se retrouvaient en Suisse, à Ascona, un lieu de villégiature sur la rive nord du lac Majeur. L’âme de ce groupe était le psychanalyste dissident Otto Gross, théoricien et promoteur, vingt ans avant Wilhelm Reich, de la révolution sexuelle. Else et sa sœur Frieda furent toutes les deux les maîtresses de Gross, dont elles eurent l’une et l’autre un enfant.

Les premières retrouvailles de Weber avec Else furent sans suite. À sa grande déception, c’est avec son frère Alfred, bien plus à l’aise que lui dans ce domaine, qu’elle engagea une liaison. Weber ne l’oublia toutefois jamais et, quelques années plus tard, alors qu’ils s’étaient à nouveau rapprochés, à l’occasion du déplacement qu’il effectuait à Munich pour prononcer les deux fameuses conférences réunies sous le titre Le Savant et le Politique, il entama avec elle une brève et intense idylle. Entre-temps, il avait eu avec une jeune pianiste nommée Mina Tobler une aventure amoureuse moins ardente et passionnée, mais qui semble lui avoir apporté des satisfactions sensuelles qu’il n’avait jamais éprouvées.

Les deux renaissances, intellectuelles et sentimentales, sont-elles liées ? La découverte d’un domaine qui lui était jusque-là inconnu eut en tout cas pour effet d’élargir le champ déjà vaste des intérêts du sociologue : dans l’essai intitulé « Considération intermédiaire », rédigé à la fin de sa vie, figurent notamment une série de réflexions sur l’érotisme dans ses rapports avec la religion et la beauté. Quelques mois après avoir renoué avec Else, Weber décédait, Marianne et Else toutes deux à son chevet (6).

Max Weber n’a pas défini des problèmes de recherche radicalement nouveaux, il ne nous a pas laissé de système de pensée complètement élaboré, et son œuvre foisonnante n’est pas exempte d’imprécisions et de contradictions. Mais elle est une véritable mine intellectuelle. Pour employer une image fréquemment utilisée, une « carrière dont on extrait des blocs pour construire ou décorer » (Hinnerk Bruhns).

 

Par la diversité des thèmes qu’il a abordés, qui vont des techniques d’arpentage dans la Rome ancienne au fonctionnement de la Bourse en passant par le système des castes en Inde, la discipline monastique, la croyance à la magie ou la pénétration du piano dans les intérieurs bourgeois, Weber est l’un des plus grands pourvoyeurs de sujets pour les sociologues. La difficulté qu’on éprouve à déterminer la signification globale de son œuvre fait qu’il est possible de le considérer à la fois comme le premier des sociologues de l’action, le père de l’individualisme méthodologique, un analyste des institutions socio-économiques à la manière de Marx (« le Marx bourgeois »), voire « l’exécuteur testamentaire de Nietzsche ». Sa pensée est ouverte à toutes sortes de possibilités d’interprétation, qui ont été saisies par presque tous les grands sociologues du XXe siècle.

La thèse pour laquelle il est le plus connu, celle d’une « affinité élective » entre le calvinisme et le capitalisme et du rôle du premier dans l’essor du ­second, a été contestée sur pratiquement tous les points. Werner Sombart a défendu l’idée d’une influence déterminante du judaïsme dans le développement du capi­talisme ; pour l’historien français Fernand Braudel, c’est dans les cités-États italiennes qu’est né ce régime économique, dès la fin du Moyen Âge ; aux yeux de l’historien britannique Hugh Trevor-Roper, le retard économique des pays catholiques s’explique plutôt par le peu de sympathie de la Contre-Réforme pour l’activité économique et les mouvements migratoires qu’elle a entraînés.

Mais L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme « a survécu à toutes ses réfutations » (Kaube) et demeure un classique de la sociologie : parce qu’on a appris à le lire sans caricaturer les idées de Weber, qui ne voyait dans la mentalité puritaine qu’un des éléments ayant favorisé le capitalisme et non la seule explication de son développement, mais aussi en raison du caractère stimulant d’un livre au moins aussi intéressant par les questions qu’il soulève que par les vues qu’il défend.

La femme de Weber, son neveu Eduard Baumgarten et le philosophe Karl Jaspers lui ont érigé une statue après sa mort. La popularisation de ses idées a été assurée par des hommes comme Talcott Parsons dans le monde anglo-saxon et Raymond Aron en France. Mais si Weber continue à être lu et étudié, ce n’est pas seulement pour ces raisons. En dépit de leur style souvent rébarbatif, ses écrits se distinguent de ceux de nombreux autres ­savants aux vues aussi justes et parfois plus convaincantes que les siennes par un trait spécial. Du moindre de ses textes émane une impression de grande intensité, reflet des multiples tensions qui affectaient sa vie intellectuelle et affec­tive et le rendaient particulièrement réceptif à celles qui travaillent le monde et la société. « Ce qui est caractéristique de Weber, observe Joachim Radkau, ce n’est pas seulement sa passion pour la science, mais aussi sa sensibilité particulière à la présence de la passion dans toutes les choses humaines […]. Se percevant comme un homme passionné […], Weber se voyait comme naturellement capable de capter les forces qui gouvernent l’existence. »

Weber était un homme en proie à de puissants démons et dévoré par de furieuses passions. La découverte de la passion amoureuse, à la fin de sa vie, lui a-t-elle permis de dompter les démons que la passion du devoir, de la connaissance et de la politique avait été impuissante à contenir ? Une des dernières phrases qu’il ait prononcées sur son lit de mort dans le délire de la fièvre était « Ultra posse nemo obligatur » (« À l’impossible nul n’est tenu »). C’est une formule de droit romain signifiant que les contrats qui exigent l’impossible ne sont pas valides mais que Weber, dans une lettre de jeunesse à sa mère, traduisait de façon incorrecte mais révélatrice de la sorte : « On n’a le droit de s’arrêter que lorsqu’on ne peut plus continuer. »

 

— Cet article a été écrit pour Books par Michel André. Né et vivant en Belgique, ce philosophe de formation a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan).

Notes

1. Les trois cultures. Entre science et littérature l’avènement de la sociologie, traduit de l’allemand par Henri Plard (Maison des sciences de l’homme, 1995).

2. « Did Max Weber’s Agony and Ecstasy Influenced his Scholarship », Public Administration Review, mars 2010.

3. Voir Les Sœurs von Richthofen. Deux ancêtres du féminisme dans l’Allemagne de Bismarck face à Otto Gross, Max Weber et D. H. Lawrence (Seuil, 1979).

4. Voici un échantillon : Verwaltungsstab (direction administrative), Regierungsgewalten (pouvoirs directoriaux), Verbandshandeln (activité de groupement), verbandsbezogenes Handeln (activité qui se rapporte au groupement), verbandsgergeltes Handeln (activités réglées par le groupement), Verwaltungsordnung (règlement qui règle l’activité de groupement).

5. Auteur de plusieurs essais sur la condition des femmes, Marianne Weber fut une pionnière du féminisme en Allemagne.

6. Les trois femmes qui, avec sa mère, ont dominé la vie de Weber, avaient noué entre elles des liens d’affection.

Pour aller plus loin

Max Weber. Une vie entre les époques, de Jürgen Kaube (Maison des sciences de l’homme, 2014, traduction de Sacha Zilberfarb).

Tensions majeures. Max Weber, l’économie, l’érotisme, de Michel Lallement (Gallimard, 2013).

Max Weber, de Laurent Fleury (PUF, « Que sais-je ? », 2001).

Max Weber. Sa vie, son œuvre, son influence, de Dirk Kaesler (Fayard, 1996, traduction de Philippe Fritsch).

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Commentaire

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  1. Claude Javeau dit :

    Synthèse remarquable dans sa forme et par son érudition .Du temps où j’enseignais, j’aurais aimé
    disposer d’un texte de ce genre pour présenter Weber à mes étudiants.