Michel Foucault, crépuscule d’une idole
par Andrew Scull

Michel Foucault, crépuscule d’une idole

La cote de Michel Foucault dans le monde anglo-saxon reste élevée. En témoigne la traduction, près d’un demi-siècle après sa parution, de la version complète du premier grand livre du philosophe, Histoire de la folie à l’âge classique. Parue en 2007, elle est désormais disponible en paperback (édition de poche). « Les lecteurs anglophones ont enfin accès à la profondeur de l’érudition qui fonde l’analyse de Foucault », écrit typiquement un universitaire. Mais que valent réellement cette « profondeur » et cette « érudition » ? Le temps a passé, l’historiographie a fait son œuvre. Pour le Californien Andrew Scull, les lacunes et les erreurs du texte de Foucault sont si graves qu’elles invalident l’ensemble de l’analyse. Le texte de Scull procède aussi d’une entreprise de déconstruction d’un culte. Si nous le publions, avec certaines des réactions indignées qu’il a suscitées, c’est que ce débat est resté, pour l’essentiel, inconnu du public francophone.

Publié dans le magazine Books, septembre 2009. Par Andrew Scull
Histoire de la folie est le livre qui a lancé la carrière de Michel Foucault, celle d’un des intellectuels les plus en vue de la seconde moitié du XXe siècle. Ce n’était pas son premier livre. Celui-ci était un volume beaucoup plus court, Maladie mentale et personnalité, paru sept ans plus tôt, en 1954, dans le sillage d’un accès de dépression et d’une tentative de suicide. Mais Histoire de la folie fut le premier de ses ouvrages à attirer massivement l’attention, d’abord en France, puis, quelques années plus tard, dans le monde anglophone. Après quoi viendrait sa volée de livres consacrés à l’« archéologie » des sciences humaines, la place du punir dans le monde moderne, le nouveau « regard » sur la clinique de la médecine hospitalière parisienne, l’histoire de la sexualité. Ce vaste édifice, consacré à la déconstruction des Lumières et de leurs valeurs, servit à lancer l’industrie foucaldienne, influençant et parfois conquérant des pans entiers de la réflexion philosophique, littéraire et sociologique. Mais, au commencement, fut l’Histoire de la folie, livre introduit dans le monde anglophone par un personnage qui avait lui-même alors un statut d’icône, l’Écossais R.D. Laing, psychiatre renégat de son état (1). Ce fut Laing, fasciné par l’existentialisme et autres tropismes français, qui recommanda le projet à Tavistock Press, déclarant qu’il s’agissait d’« un livre exceptionnel […], brillamment écrit, intellectuellement rigoureux, et dont la thèse ébranle profondément les présupposés de la psychiatrie traditionnelle ». Au moins sous sa forme anglaise, l’histoire de la folie de Foucault avait un grand mérite pour un livre introduisant un auteur difficile et alors inconnu, qui travaillait dans une tradition intellectuelle non seulement étrangère aux idiomes de la plupart des locuteurs anglais, mais encore éloignée de leurs centres d’intérêt et de leurs sympathies. Ce mérite, c’était la brièveté, qualité délectable et peu reconnue du monde académique. Bref mais ambitieux, puisqu’il embrasse toute l’histoire de la rencontre entre l’Occident et la déraison, du haut Moyen Âge à l’avènement de la psychanalyse, le livre possédait aussi, dans sa première incarnation anglaise, un merveilleux titre. Madness and Civilization (« Folie et civilisation ») en annonçait la matière bien plus efficacement que la lourdeur du titre français : Folie et déraison. Histoire de la folieà l’âge classique . On ne sait si ce nouvel étiquetage était venu de Foucault lui-même, de Laing, de l’éditeur ou du traducteur, Richard Howard. Il n’en reste pas moins que c’était un excellent emballage, un titre frappant et provocateur, conçu pour piquer la curiosité de quiconque ou presque tombait dessus.   Foucault a bouleversé le regard sur l’histoire de la psychiatrie Madness and Civilization n’était pas seulement un livre court : il ne s’encombrait pas de l’appareil critique propre à la recherche moderne. L’ouvrage paru en 1965 était un texte tronqué, dépouillé de plusieurs chapitres, mais aussi des mille et quelques notes de bas de page qui agrémentaient la première édition française. Foucault lui-même avait abrégé le lourd volume que constituait sa thèse de doctorat pour en faire une petite édition de poche, et c’est cette version (se contentant d’une poignée de références et de quelques pages supplémentaires issues du texte intégral) qui fut traduite en anglais (2). L’ouvrage se lisait en quelques heures, et si ses généralisations extrêmes reposaient sur des fondements empiriques chancelants, cela ne sautait sans doute pas aux yeux. On pouvait goûter sur le pouce les plaisirs d’une réinterprétation radicale de la place de la psychiatrie dans le monde moderne (et, en conséquence, de tout le projet des Lumières de glorifier la raison). Les doutes susceptibles de poindre sur les thèses du livre pouvaient toujours être écartés d’un geste en renvoyant à une édition française autrement plus lourde et solennelle : un gros volume que les lecteurs anglais monoglottes étaient incapables de consulter eux-mêmes, à supposer même qu’ils pussent mettre la main sur un exemplaire. Rien de ceci ne semble avoir décrédibilisé l’ouvrage, tout au moins aux yeux d’un public complaisant. Voici, vraiment, un monde à l’envers. Foucault rejette les liens tant vantés de la psychiatrie avec le progrès ; il rejette les idées reçues sur la folie et le monde moderne. Une génération après l’autre, nous avions chanté les louanges du double mouvement qui avait à la fois enlevé les fous du sein de la société pour les confier au nouveau monde de l’asile et remis la folie elle-même à la science des médecins ; Foucault avança l’interprétation inverse. La « libération » des fous des chaînes de la superstition et de la négligence fut tout autre chose, proclamait-il : un « gigantesque emprisonnement moral ». La formule fait toujours mouche. La position éminemment sceptique, pour ne pas dire hostile, qu’elle cristallise en étant venue à dominer quatre décennies d’historiographie révisionniste de la psychiatrie, il est naturellement tentant d’attribuer ce changement de climat intellectuel, quoi qu’on en pense par ailleurs, à l’influence du charismatique Français. Mais est-ce juste ? Il y eut, après tout, dans les années 1960, pléthore de sources indigènes de scepticisme, chacune affaiblissant à sa manière la vision de la psychiatrie comme entreprise scientifique clairement libératrice. Ce n’est pas comme si cette perspective n’avait jamais été contestée. Les prétentions des psychiatres ont rarement reçu carte blanche. Leurs confrères médecins ont toujours été tentés de voir en eux des sorciers et des pseudo-scientifiques, manifestant rarement beaucoup de respect pour leurs compétences ou beaucoup d’empressement à les accueillir comme membres à part entière de la profession. De même, l’opinion publique a toujours nourri peu d’illusions sur leur pratique et leur compétence, y voyant un ramassis de toqués, de dangereux timbrés, et pire. Ainsi que l’observait jadis finement Charles Rosenberg, la crise de légitimité de la psychiatrie a traversé l’histoire de la profession (3). Mais les années d’ascension de Foucault ont été des années particulièrement troublées pour les défenseurs de l’entreprise psychiatrique. Il y eut les travaux d’Erving Goffman, le singulier mais brillant sociologue américain dont les essais disparates sur les asiles ont donné un lustre universitaire à l’équation jusque-là polémique entre hôpital psychiatrique et camp de concentration (4). Goffman récusa la psychiatrie comme un « bricolage », dont l’objet était de collecter des malheureux qui n’étaient jamais victimes que de « contingences ». Il y eut ensuite Thomas Szasz, le psychiatre renégat de New York, qui déclara que l’existence même de la maladie mentale était un mythe et accusa violemment ses collègues d’opprimer ceux qu’ils prétendaient aider, d’être des créatures intéressées devenues rien d’autre que des gardiens de prison déguisés. Et il y eut Ronnie Laing lui-même. Il est aujourd’hui considéré un peu partout comme un homme d’un autre temps ; mais, dans l’atmosphère fébrile des années 1960, il était célébré comme le messie ayant démontré que l’adolescent malade mental était le bouc émissaire, la victime désignée des injonctions paradoxales de la vie familiale ; celui qui avait, plus audacieusement encore, lancé l’idée que la schizophrénie était une forme supérieure de santé mentale. En termes plus prosaïques, une nouvelle génération d’historiens, délaissant la focalisation traditionnelle de leur discipline sur la diplomatie et la « grande politique », embrassait alors l’histoire sociale et l’« histoire par le bas » – et ce dans un climat intellectuel d’hostilité à tout ce qui fleurait l’« histoire whig » et son insistance sur le progrès (5). La naissance de l’historiographie révisionniste de la psychiatrie fut ainsi assistée par de nombreuses sages-femmes.   Un intellectuel majeur Reste que la stature grandissante de Foucault dans les cercles intellectuels les plus sérieux comme dans les milieux mondains n’était pas dénuée de sens. Il a sans conteste contribué à donner à son sujet une place centrale et à arracher l’histoire de la psychiatrie aux griffes d’une alliance d’historiens administratifs atrocement ennuyeux et de psychiatres gâteux. Il est curieux, étant donné l’importance de Foucault dans le monde anglo-saxon comme le monde francophone, qu’il ait fallu près d’un demi-siècle pour que le texte intégral de l’Histoire de la folie soit traduit en anglais. L’initiative ne reflète assurément pas la moindre augmentation du nombre d’universitaires francophones en Grande-Bretagne et aux États-Unis. L’incompétence linguistique et l’insularité, même parmi les spécialistes de sciences humaines, semblent au contraire avoir progressé ces dernières années. Il faut donc se féliciter de la décision de Routledge de publier une traduction intégrale. Les éditeurs ont même inclus les préfaces des première et deuxième éditions françaises complètes (Foucault avait supprimé la première lors de la réédition en 1972). Ils ont même ajouté la réponse de Foucault à la conférence que Jacques Derrida avait donnée en mars 1963 au Collège philosophique sur la thèse du livre. Mais la chaleur de l’accueil accordé à la parution tardive…
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