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Mohamed Ali-Adraoui : « En France, le salafisme est une religion de ghetto »

Malgré une peur croissante de l’islam radical, la réalité est claire : l’immense majorité des musulmans de l’Hexagone vivent leur religion en paix avec les codes culturels dominants. Il en va autrement de la petite minorité salafiste, sous les projecteurs depuis le débat sur le voile intégral. Ces ultra-orthodoxes sont, eux, en rupture de ban avec la France, mais pour des raisons très peu islamiques.

L’arrivée sur le devant de la scène, à la faveur des printemps arabes, d’organisations islamistes a amplifié l’inquiétude française à leur égard. Assistons-nous à la montée en puissance, dans l’Hexagone, d’un islam radical ?

Peut-être faut-il commencer par mettre en garde contre cette expression d’« islam radical ». Ce vocable fourre-tout dissimule en réalité une véritable fragmentation du militantisme islamique, qui prend des formes de plus en plus diverses, divergentes, voire antagonistes, ici comme ailleurs ; même si tous ses avatars affirment la nécessité de revenir à l’islam originel. On trouve les différents courants de l’islamisme proprement dit, issus de la matrice historique des Frères musulmans égyptiens. Ceux-là prônent la fécondation du champ social par la norme religieuse – qu’il s’agisse des médias, de l’économie, des campus universitaires ou de la scène politique. On trouve aussi le salafisme, proche du wahhabisme saoudien, qui enjoint aux individus d’imiter les « pieux prédécesseurs » (salaf), c’est-à-dire les premières générations de musulmans, tout en se tenant à l’écart de l’activisme politique, jugé source d’une sédition (fitna) destructrice pour la communauté musulmane. Le sala­fisme est de ce point de vue un postislamisme : son dégoût pour l’action politique est en phase avec la crise actuelle des grands récits de transformation du monde, dont l’islamisme était l’une des expressions. Mais le sala­fisme, lui aussi, se conjugue au pluriel. Certains groupes ont rompu avec le quiétisme originel, soit pour participer à la vie politique légale – au Koweït, en Tunisie ou en Égypte –, soit pour se lancer dans l’activisme « révolutionnaire » – pour reprendre le qualificatif du chercheur Samir Amghar – avec le jihadisme, qui se soustrait totalement à l’interdiction faite le plus souvent par les oulémas salafistes de défier le pouvoir politique musulman. Ces activistes-là sont extrêmement minoritaires.

L’islam radical serait-il donc survalorisé ?

Bien sûr. Les cercles politiques et média­tiques européens, et tout particulièrement français, ont développé une appétence pour ce sujet devenu, depuis 2001 notamment, une importante source de légitimité : voter des lois, adopter des postures, tenir des discours en apparence durs permet aujourd’hui de gagner assez facilement en crédibilité politique. Un certain nombre de nos décideurs ou de nos faiseurs d’opinion pensent désormais l’islam comme un fait global, et tirent argument de ce qui se passe en Égypte, en Tunisie, au Yémen ou ailleurs pour faire valoir qu’il existe des raisons de s’inquiéter et de considérer toute personne d’héritage musulman en France comme une me­nace contre l’ordre républicain : de la même manière, disent-ils, que les « islamistes » ont pris le pouvoir à Tunis, au Caire ou ailleurs, certains de leurs épigones français songent aujourd’hui à transformer l’Hexagone en y imposant leurs normes socioculturelles.

Mais les formes que prend l’identification à la religion musulmane en France ne sont pas liées à la politique menée ou au discours tenu par les acteurs de l’islam politique dans le monde arabe aujour­d’hui. L’immense majorité des Français d’origine musulmane n’est ni islamiste ni salafiste, ni a fortiori jihadiste.

Quel écho ont trouvé les révolutions arabes auprès des musulmans de France ?

Au début, ils se sont profondément identifiés aux foules qui réclamaient le changement, tout comme nous nous étions enthousiasmés jadis pour les mani­festants qui revendiquaient la li­berté à l’est du Mur. Mais la population d’héritage musulman suit ces événements d’une manière aussi critique que d’autres et l’islamisme n’y est absolument pas hégémonique. Même si, au moment où Ennahda en Tunisie et les Frères musulmans en Égypte sont arrivés au pouvoir, certains leur ont accordé le bénéfice du doute, non par attirance idéologique mais en raison de leur virginité politique. Seuls des groupes très minoritaires se sont impliqués concrètement. Au moment des violences au Caire, en juillet dernier, des manifestations ont eu lieu aux abords de l’ambassade d’Égypte. Nabil Ennasri, le porte-parole du Collectif des musulmans de France, un leader basé à Saint-Denis, s’est exprimé de manière très véhémente à propos de ce qu’il considère comme un coup d’État des militaires égyptiens contre le président Morsi. Ceux-là sont extrêmement marginaux, mais ils sont visi­bles, du fait même de leur militantisme.

Et cette visibilité contribue à une islamisation des regards, des débats, des discours, qui ne correspond pas à la réalité profonde. On privilégie de plus en plus la grille de lecture c

onfessionnelle et religieuse, alors que, du point de vue du sociologue, l’islam de France est de plus en plus gallican : il s’agit de vivre son héritage religieux selon les codes culturels dominants. Quand leurs pa­rents auraient pu dire qu’il n’y a de véritable islam que dans le pays d’origine, les nouvelles générations défendent l’idée qu’on peut être musulman et français. L’extension du halal aux plats traditionnels français en est sans doute le meilleur symbole. 

Cet islam militant n’en est pas moins réel, et non fantasmé...

Oui, comme je viens de le dire, il existe, il est visible, mais c’est un « islam d’en haut », élitiste. À ma connaissance, aucune des organisations, aucun des hommes qui en sont l’émanation n’a aujour­d’hui pignon sur rue. Quelle est l’association, quel est l’intellectuel, le prédicateur, qui représente ne serait-ce que 2 % des musulmans en France ? Il n’y en a pas. Cela n’empêche pas ces acteurs de clamer : « Nous, les musulmans de France, nous devons, nous devons, nous devons... » De même que l’on entend leurs détracteurs, lorsqu’il y a un attentat quelque part : « Les musulmans doivent condamner... » La vérité, c’est que le boulanger d’origine tunisienne du 10e arrondissement de Paris aurait sans doute le plus grand mal à émettre un avis sur le caractère coranique, ou non, du voile intégral, les tenants et les aboutissants de la crise syrienne, son rapport à l’identité nationale française, ou la loi de 1905... 

Du point de vue de l’appartenance nationale, la mouvance salafiste ne pose-t-elle pas malgré tout un problème particulier ?

Indiscutablement, le salafisme est ici, pour l’essentiel, un islam de retrait, introverti par rapport à la société française. Il se structure autour d’une volonté de se protéger d’un environnement perçu comme une source de perdition, pour vivre un mode de vie débarrassé du moindre élément compromettant la purification recherchée. Mais cette introversion est-elle l’effet du choix religieux de ses adeptes ? L’enquête que j’ai menée pendant plusieurs années sur la mouvance en France montre que les ressorts de cette volonté de retrait sont largement étran­gers à l’islam : le salafisme revêt d’oripeaux islamiques une rupture déjà présente chez ces individus, qui entretenaient depuis longtemps un rapport très relâché avec la société environnante. Prenez ce salafiste français dont je parle dans le livre, que je rencontre en Algérie, Abdelwahid. Nous regardions les informations à la télévision quand commence un reportage sur la visite d’Hugo Chávez dans le pays ce jour-là. Il bondit du cana­pé et s’exclame : « Oh la la la, je le kiffe, ce type. Un résistant, quelqu’un qui dit non aux Américains, qui se laisse pas faire. » Vous m’accorderez qu’entre un salafiste français d’origine algérienne et Hugo Chávez, homme politique d’extrême gauche sud-américain, catholique, bolivarien, nous avons deux univers de référence fort distincts. Mais ils se rejoignent sur l’antiaméricanisme, parce que le sala­fisme d’Abdelwahid répond à une identité d’homme marginal, dominé. Ce n’est pas un hasard si le courant attire souvent des jeunes d’origine algérienne, qui ont une histoire familiale souvent plus conflictuelle que d’autres avec l’idée d’appartenir à la France. Pour des raisons politiques ou sociologiques, et non religieuses, l’islam se pose aujour­d’hui en langage des nouveaux dominés, des nouveaux damnés de la terre. L’idiome est sacré, mais le contenu est profane. Alors qu’en Arabie saoudite, par exemple, le salafisme est une religiosité de classe moyenne, il est en France une religiosité de ghetto : on renverse, par l’appartenance à un groupe d’« élus », une marginalisation symbolique et effective. Il y a là une dimension de type « lutte des classes ». Il est intéressant de souligner que les trois régions jadis connues pour être des places fortes communistes – le Nord, la banlieue parisienne et la banlieue lyonnaise – sont les principales zones d’implantation du salafisme aujourd’hui. Ce type d’islam radical séduit parce que c’est une ressource symbolique qui permet une rupture à peu de frais.

Une rupture à peu de frais ?

Oui, parce que le salafisme français a beau être politiquement, symboliquement et idéologiquement en opposition avec les valeurs dominantes, il ne l’est pas dans d’autres domaines, et notamment dans la sphère économique. Prenant modèle sur le Prophète et les premiers musulmans, dont on connaît l’inclination pour le commerce, les salafistes optent pour ces carrières de commerçants et d’entrepreneurs qui leur permettent un accomplissement à la fois matériel et religieux. À la manière des premières sectes protestantes étudiées par Max Weber, la réussite économique et matérielle est d’ailleurs vécue comme un signe de prédestination divine. Mais cela fait aussi écho au triomphe des va­leurs consuméristes et matérialistes qui caractérisent une large partie de la jeunesse. Les adeptes trouvent par ce truchement à s’intégrer au reste de la société. En vérité, le salafisme est un étonnant patchwork, composé à la fois d’un puritanisme cultuel, d’une défiance envers les institutions et le politique, d’un mode de vie en retrait, d’une posture anti-impérialiste, d’une forte attirance pour la mondialisation humaine et marchande, d’un dégoût du désordre et de la sédition… Autre exemple : la majorité des salafistes rejette le vote. Qui prétendra que cette attitude leur appartient en propre et qu’elle n’a rien à voir avec la crise du militantisme que connaissent nos sociétés ? 

Les salafistes viennent justement de faire leur entrée sur la scène politique des pays du « Printemps arabe ». Une telle évolution est-elle impensable en France ?

Dans le monde arabe, les salafistes politisés – comme le parti Al-Nour en Égypte – viennent en effet concurrencer l’islam politique « canal historique » issu de la matrice des Frères musulmans. Ce salafisme engagé, politisé, selon des modalités « classiques » – création de partis, animation de journaux, contrôle de chaînes de télévision, organisation de manifestations de rue –, constitue clairement un nouveau courant, une nouvelle génération de l’islam politique, qui peut souvent entrer en contradiction avec les Frères musulmans : Al-Nour a pris le parti de l’armée en juillet dernier contre le gouvernement Morsi... Contrairement à ce que l’on pense généralement, le salafisme n’est pas imperméable aux évolutions doctrinales. On peut finir par discuter ce qui, à l’origine, était supposé indiscutable.

En France, certaines évolutions sociales – comme l’islamophobie – peuvent de la même manière amener un certain nombre de gens à changer leur fusil d’épaule sur ce plan. On entend aujourd’hui des représentants du courant quiétiste affirmer qu’il est islamiquement légitime, voire souhaitable, de se prendre en main, de s’organiser, d’écrire des livres, et demain, qui sait, de voter ou de soutenir certains candidats, voire d’entrer soi-même en politique.

Cela étant, trois ans après le début des révolutions, rien n’indique un alignement du salafisme français sur l’évolution des salafistes politisés du monde arabe. D’autant que la perspective de la hijra, la migration salutaire en « terre pieuse », obligation morale faite aux salafistes qui ne vivent pas en terre d’islam, agit comme une soupape de dépolitisation supplémentaire. Le désir de quitter la France pour un pays musulman peut venir décourager l’engagement politique.

Comment se comportent les salafistes français dans la controverse sur le voile intégral ? 

Ils discutent de ce genre de question entre eux, dans les mosquées, bien sûr. Et je connais un tout petit nombre de couples qui ont quitté la France au moment où le niqab commençait à être débattu. La nécessité de défendre les principes ou les coutumes salafistes a-t-elle pour autant engendré une politisation au sens classique ? La réponse est plutôt non, même si nous avons vu çà et là des représentants de la mouvance distribuer des tracts et commencer à développer un argumentaire. On remarque notamment une propension plus importante à « exister politiquement » chez les diplômés de l’enseignement supérieur, qui maîtrisent mieux les codes du militantisme dans l’Hexagone. Encore une fois, la lutte contre l’islamophobie peut être un facteur de renforcement de ce « salafisme de revendication ». Mais, globalement, la mouvance n’a pas vraiment réagi aux nombreuses controverses qu’a connues la France, ces dernières années, à propos de l’islam. L’exemple des débats précédant le vote de la loi de 2004 sur le port des signes religieux à l’école est emblématique à cet égard : les salafistes se sont très peu mêlés aux cortèges de militants qui ont manifesté dans les rues parisiennes pour réclamer le droit de porter le hijab. Ils ont tout au plus exprimé leur désapprobation de cette loi sur les forums Internet. À la différence des partis tunisiens, les salafistes français n’ont pas de projet de Constitution… Ici, l’heure est encore aux débats doctrinaux, qui pour l’instant ont été le plus souvent tranchés en faveur de la non-participation à la vie politique. Outre la perspective de la hijra, cela s’explique aussi par l’éthique de la persécution qui caractérise les fondamentalistes, salafistes ou pas : à leurs yeux, être « persécuté » est une preuve de rectitude morale et une promesse de victoire prochaine dans l’au-delà.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti.

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