Mohamed Ali-Adraoui : « En France, le salafisme est une religion de ghetto »

Mohamed Ali-Adraoui : « En France, le salafisme est une religion de ghetto »

Malgré une peur croissante de l’islam radical, la réalité est claire : l’immense majorité des musulmans de l’Hexagone vivent leur religion en paix avec les codes culturels dominants. Il en va autrement de la petite minorité salafiste, sous les projecteurs depuis le débat sur le voile intégral. Ces ultra-orthodoxes sont, eux, en rupture de ban avec la France, mais pour des raisons très peu islamiques.

Publié dans le magazine Books, novembre 2013.
L’arrivée sur le devant de la scène, à la faveur des printemps arabes, d’organisations islamistes a amplifié l’inquiétude française à leur égard. Assistons-nous à la montée en puissance, dans l’Hexagone, d’un islam radical ? Peut-être faut-il commencer par mettre en garde contre cette expression d’« islam radical ». Ce vocable fourre-tout dissimule en réalité une véritable fragmentation du militantisme islamique, qui prend des formes de plus en plus diverses, divergentes, voire antagonistes, ici comme ailleurs ; même si tous ses avatars affirment la nécessité de revenir à l’islam originel. On trouve les différents courants de l’islamisme proprement dit, issus de la matrice historique des Frères musulmans égyptiens. Ceux-là prônent la fécondation du champ social par la norme religieuse – qu’il s’agisse des médias, de l’économie, des campus universitaires ou de la scène politique. On trouve aussi le salafisme, proche du wahhabisme saoudien, qui enjoint aux individus d’imiter les « pieux prédécesseurs » (salaf), c’est-à-dire les premières générations de musulmans, tout en se tenant à l’écart de l’activisme politique, jugé source d’une sédition (fitna) destructrice pour la communauté musulmane. Le sala­fisme est de ce point de vue un postislamisme : son dégoût pour l’action politique est en phase avec la crise actuelle des grands récits de transformation du monde, dont l’islamisme était l’une des expressions. Mais le sala­fisme, lui aussi, se conjugue au pluriel. Certains groupes ont rompu avec le quiétisme originel, soit pour participer à la vie politique légale – au Koweït, en Tunisie ou en Égypte –, soit pour se lancer dans l’activisme « révolutionnaire » – pour reprendre le qualificatif du chercheur Samir Amghar – avec le jihadisme, qui se soustrait totalement à l’interdiction faite le plus souvent par les oulémas salafistes de défier le pouvoir politique musulman. Ces activistes-là sont extrêmement minoritaires. L’islam radical serait-il donc survalorisé ? Bien sûr. Les cercles politiques et média­tiques européens, et tout particulièrement français, ont développé une appétence pour ce sujet devenu, depuis 2001 notamment, une importante source de légitimité : voter des lois, adopter des postures, tenir des discours en apparence durs permet aujourd’hui de gagner assez facilement en crédibilité politique. Un certain nombre de nos décideurs ou de nos faiseurs d’opinion pensent désormais l’islam comme un fait global, et tirent argument de ce qui se passe en Égypte, en Tunisie, au Yémen ou ailleurs pour faire valoir qu’il existe des raisons de s’inquiéter et de considérer toute personne d’héritage musulman en France comme une me­nace contre l’ordre républicain : de la même manière, disent-ils, que les « islamistes » ont pris le pouvoir à Tunis, au Caire ou ailleurs, certains de leurs épigones français songent aujourd’hui à transformer l’Hexagone en y imposant leurs normes socioculturelles. Mais les formes que prend l’identification à la religion musulmane en France ne sont pas liées à la politique menée ou au discours tenu par les acteurs de l’islam politique dans le monde arabe aujour­d’hui. L’immense majorité des Français d’origine musulmane n’est ni islamiste ni salafiste, ni a fortiori jihadiste. Quel écho ont trouvé les révolutions arabes auprès des musulmans de France ? Au début, ils se sont profondément identifiés aux foules qui réclamaient le changement, tout comme nous nous étions enthousiasmés jadis pour les mani­festants qui revendiquaient la li­berté à l’est du Mur. Mais la population d’héritage musulman suit ces événements d’une manière aussi critique que d’autres et l’islamisme n’y est absolument pas hégémonique. Même si, au moment où Ennahda en Tunisie et les Frères musulmans en Égypte sont arrivés au pouvoir, certains leur ont accordé le bénéfice du doute, non par attirance idéologique mais en raison de leur virginité politique. Seuls des groupes très minoritaires se sont impliqués concrètement. Au moment des violences au Caire, en juillet dernier, des manifestations ont eu lieu aux abords de l’ambassade d’Égypte. Nabil Ennasri, le porte-parole du Collectif des musulmans de France, un leader basé à Saint-Denis, s’est exprimé de manière très véhémente à propos de ce qu’il considère comme un coup d’État des militaires égyptiens contre le président Morsi. Ceux-là sont extrêmement marginaux, mais ils sont visi­bles, du fait même de leur militantisme. Et cette visibilité contribue à une islamisation des regards, des débats, des discours, qui ne correspond pas à la réalité profonde. On privilégie de plus en plus la grille de lecture confessionnelle et religieuse, alors que, du point de vue du sociologue, l’islam de France est de plus en plus gallican : il s’agit de vivre son héritage religieux selon les codes culturels dominants. Quand leurs pa­rents auraient pu dire qu’il n’y a de véritable islam que dans le pays d’origine, les nouvelles générations défendent l’idée qu’on peut être musulman et français. L’extension du halal aux plats traditionnels français en est sans doute le meilleur symbole.  Cet islam militant n’en est pas moins réel, et non fantasmé... Oui, comme je viens de le dire, il existe, il est visible, mais c’est un « islam d’en haut », élitiste. À ma connaissance, aucune des organisations, aucun des hommes qui en sont l’émanation n’a aujour­d’hui pignon sur rue. Quelle est l’association, quel est l’intellectuel, le prédicateur, qui représente ne serait-ce que 2 % des musulmans en France ? Il n’y en a pas. Cela n’empêche pas ces acteurs de clamer : « Nous, les musulmans de France, nous devons, nous devons, nous devons... » De même que l’on entend leurs détracteurs, lorsqu’il y a un attentat quelque part : « Les musulmans doivent condamner... » La vérité, c’est que le boulanger d’origine tunisienne du 10e arrondissement de Paris aurait sans doute le plus grand mal à émettre un avis sur le caractère coranique, ou non, du voile intégral, les tenants et les aboutissants de la crise syrienne, son rapport à l’identité nationale française, ou la loi de 1905...  Du point de vue de l’appartenance nationale, la mouvance salafiste ne pose-t-elle pas malgré tout un problème particulier ? Indiscutablement, le salafisme est ici, pour l’essentiel, un islam de retrait, introverti par rapport à la société française. Il se structure autour d’une volonté de se protéger d’un environnement perçu comme une source de perdition, pour vivre un mode de vie débarrassé du moindre élément compromettant la purification recherchée. Mais cette introversion est-elle l’effet du choix religieux de ses adeptes ? L’enquête que j’ai menée pendant plusieurs années sur la mouvance en France montre que les ressorts de cette volonté de retrait…
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