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Moi, es-tu là ?

Ce socle stable de nos sensations, pensées et désirs que nous appelons le « moi » n’est qu’une illusion, produite de concert par différentes aires du cerveau.

Dans les affres du doute radical, Descartes était néanmoins sûr d’une chose : qu’il existait, en tant que chose pensante. Nulle ruse, semble-t-il, n’aurait pu lui faire croire qu’il existait alors que ce n’était en réalité pas le cas – au minimum parce que personne ne peut jeter de la poudre à des yeux inexistants. Mais si Julian Baggini a raison, l’assurance dont Descartes faisait preuve sur ce point est excessive. Tout indique que le moi n’existe pas, sauf comme illusion tenace. C’est la « ruse » dont parle le titre du livre : la « façon remarquable dont un entrelacs complexe de phénomènes mentaux, rendus possibles par le cerveau, produit un moi unique, sans qu’existe un élément unique qui lui corresponde ».

Que serait le moi, s’il existait vraiment ? Certains d’entre nous ont peut-être l’impression qu’il s’agit d’une sorte de colonne à l’intérieur de notre corps, allant du cœur au cerveau, en passant derrière les yeux et la bouche, et entre les oreilles. Bien sûr, nous savons que cette colonne n’existe pas vraiment, mais nous pensons quand même qu’il y a en chacun de nous un noyau unificateur où nous ressentons nos sentiments, où nous pensons nos pensées, et d’où partent nos décisions. C’est ce moi qui nous inspire de la fierté ou de la honte, c’est lui que nous espérons voir survivre même si disparaît cet encombrant fatras qu’on nomme « la chair ».

 

Une fiction utile

Mais dès que nous commençons à enquêter autour de nous – comme le fait Baggini –, notre confiance initiale en la réalité du moi s’effiloche. Par exemple, les patients atteints du syndrome de Cotard, une forme extrême de négation de soi, ou d’amnésie épileptique transitoire peuvent encore se rappeler leur vécu ou leur histoire, même s’ils n’ont aucune conscience d’eux-mêmes comme entités persistantes. Ceux qui souffrent de trouble de la personnalité multiple ont plusieurs « moi » différents qui surgissent tour à tour, selon le moment ou l’occasion, et dont chacun n’a qu’une conscience partielle ou nulle de l’existence des autres. Il y a aussi ceux dont le moi se retrouve piégé dans un corps du sexe opposé. Enfin, considérez votre propre cas : êtes-vous vraiment le même que celui que vous étiez l’an dernier, ou pendant les mois – voire les années – oubliés de votre enfance ? Ces exemples indiquent que le moi n’est pas le socle stable et continu de notre identité. Il est malléable, intermittent et se manifeste à différents degrés.

Selon Baggini, il est plus prometteur d’envisager le moi non pas comme un état mais plutôt comme une action. « Le moi n’est ni une substance ni une chose, mais résulte de l’activité d’un ensemble d’éléments. » Et lorsque ces derniers, présents dans la chair du cerveau, subissent des changements ou des blessures, leur capacité à « faire moi » change également. Nous n’existons que comme émanation d’une activité neuronale disséminée, et, même si nous parlons d’un « moi » – fiction utile, inévitable –, celui-ci est loin d’être aussi réel et durable que notre vocabulaire le laisse entendre. Comme l’écrit Baggini, citant le professeur de sciences cognitives Douglas Hofstadter, le moi est un « mirage qui s’est perçu, et qui n’a évidemment pas cru qu’il percevait un mirage ». Cogito, ergo nada.

En même temps, dire que le moi est irréel, ce n’est pas dire qu’il n’est rien. Dès que nous chassons le moi du réel, il devient tentant de voir tout discours sur le sujet comme le simple babil des traditions, des récits, des idéologies et que sais-je encore. Mais non, dit Baggini : dans la vie pratique, quels que soient le lieu et l’époque où l’on a grandi, et la manière dont l’on a été éduqué, il reste possible et extrêmement utile de pouvoir se distinguer de son environnement, de dire, à un niveau fondamental : « Je ne suis pas cela. » L’irréalité du moi n’implique pas que rien de réel ne se passe en nous, qui engendre et entretient cette illusion fonctionnelle selon laquelle « nous » sommes.

Et c’est précisément ici que se trouve le plus profond mystère. Essayons donc de relever le défi de Descartes : essayons de faire croire à une entité inexistante qu’elle existe alors qu’elle n’existe pas ! Par où commencer ? On pourrait d’abord installer des caméras, des micros et des capteurs capables de recueillir les informations fournies par l’environnement ; ajoutons-y quelques boucles de rétroaction, un équipement informatique, plus un système associé, et un échange de données entre ces divers éléments, et voilà qu’apparaît l’illusion d’un moi ! Euh… vraiment ? Sur ce mystère, « le problème difficile de la conscience (1) », comme le nomment les spécialistes, Baggini n’a pas grand-chose à proposer. Son mantra récurrent est : « Nous ne sommes rien d’autre que de la matière, mais pas seulement de la matière », ajoutant que « les événements mentaux naissent des événements physiques, sans être strictement identiques ». Le mystère reste entier.

 

Un livre qui sort du lot

Il ne manque pas de philosophes, de l’Antiquité à nos jours, qui aient présenté le moi comme une illusion alimentée par un ensemble dynamique d’éléments. Mais le livre de Baggini sort du lot car il envisage toujours les conséquences pratiques. C’est une chose que de dire « le moi est une illusion », mais c’en est une autre que d’avouer « je suis une illusion ». Comment penser au quotidien notre moi et nos actes ? Comment concevoir notre responsabilité pour ce que nous avons fait ou ferons ? Comment nous considérer comme libres ? Baggini est peut-être ici plus doué pour poser des questions que pour y répondre, mais ces questions doivent être posées, et nous commençons seulement à les étudier.

 

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Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 21 octobre 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| Expression introduite par le philosophe australien David Chalmers dans son livre The Conscious Mind, le « problème difficile » (hard problem) de la conscience désigne la réduction (problématique) des aspects qualitatifs et subjectifs de l’expérience consciente aux propriétés physiques du cerveau.

LE LIVRE
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La ruse de l’ego de Moi, es-tu là ?, Granta Books

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