Croissance
par Jacques Drillon

Croissance

Devenue indispensable, irrépressible et omniprésente, elle se nourrit d’une douteuse unanimité.

Publié dans le magazine Books, mai 2012. Par Jacques Drillon
Comparées à la belle entrée « Croissance » du Grand Robert, les quelques malheureuses lignes du Littré font voir que cette notion a crû, elle aussi. De naturelle et tranquille elle est devenue à la fois indispensable, irrépressible et omniprésente – quasi divine. Theilhard dit que Dieu est « éternelle croissance ». De croissance à croyance, il n’y que l’espace d’un petit lapsus intellectuel. La danse du politique devant son totem de croissance relègue au rang du simple trémoussement celle de l’homme de lettres devant les honneurs. D’elle viendra la manne universelle : travail, santé, pouvoir, amour, gloire et beauté. La croissance est le sel de la vie, la clef de la voûte. La croissance est-elle nécessaire à la santé économique, et la santé économique au bonheur des hommes ? Peut-être. C’est possible.  Il faudrait vérifier. Mais on ne sache pas que pendant les Trente Glorieuses­ (1945-1973), où la croissance française était de 5 %, avec des pointes à 7 %, l’on se soit gobergé tous les jours dans le bidonville de Nanterre. Passons. Il fut un temps où l’on défendait la croissance zéro, et même la décroissance (qu’on nomme aujour­d’hui, litotement, « croissance négative ») ; mais c’était le fait de vilains barbus vêtus de peaux de bête qui sentaient mauvais. Ceux pour qui nous votons, avons voté, voterons, sont tous d’accord sur deux postulats : il faut porter costume, cravate ; il faut chercher la croissance avec les dents. Voilà une douteuse unanimité. (Toutes les unanimités sont douteuses, sans doute l’avez-vous remarqué. Derrière le concert de l’unanimité, on entend le bruit des…

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