Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour préserver l’indépendance de Books !

Croissance

Devenue indispensable, irrépressible et omniprésente, elle se nourrit d’une douteuse unanimité.

Comparées à la belle entrée « Croissance » du Grand Robert, les quelques malheureuses lignes du Littré font voir que cette notion a crû, elle aussi. De naturelle et tranquille elle est devenue à la fois indispensable, irrépressible et omniprésente – quasi divine. Theilhard dit que Dieu est « éternelle croissance ». De croissance à croyance, il n’y que l’espace d’un petit lapsus intellectuel. La danse du politique devant son totem de croissance relègue au rang du simple trémoussement celle de l’homme de lettres devant les honneurs. D’elle viendra la manne universelle : travail, santé, pouvoir, amour, gloire et beauté. La croissance est le sel de la vie, la clef de la voûte. La croissance est-elle nécessaire à la santé économique, et la santé économique au bonheur des hommes ? Peut-être. C’est possible.  Il faudrait vérifier. Mais on ne sache pas que pendant les Trente Glorieuses­ (1945-1973), où la croissance française était de 5 %, avec des pointes à 7 %, l’on se soit gobergé tous les jours dans le bidonville de Nanterre. Passons. Il fut un temps où l’on défendait la croissance
zéro, et même la décroissance (qu’on nomme aujour­d’hui, litotement, « croissance négative ») ; mais c’était le fait de vilains barbus vêtus de peaux de bête qui sentaient mauvais. Ceux pour qui nous votons, avons voté, voterons, sont tous d’accord sur deux postulats : il faut porter costume, cravate ; il faut chercher la croissance avec les dents. Voilà une douteuse unanimité. (Toutes les unanimités sont douteuses, sans doute l’avez-vous remarqué. Derrière le concert de l’unanimité, on entend le bruit des bottes. Par exemple, le flic est très unanime.) L’économiste Alfred Sauvy a gagné, qui célébrait la politique de natalité, attaquait les syndicats et enseignait au Collège de France. Mort en 1990, Alfred Sauvy a désormais son prix Alfred-Sauvy, ses lycées Alfred-Sauvy. Il a même eu son centenaire, Alfred Sauvy, en 1998, gage paradoxal d’immortalité. Il faut des jeunes, disait Sauvy. Beaucoup de jeunes, de plus en plus. Il avait remarqué que les êtres vivants, pour peu qu’on les y pousse, avaient tendance à se reproduire. Il s’en émerveillait. Il y en a plein la Chine, des jeunes. Nous sauveront-ils ? Et la croissance chinoise peut-elle se déployer autrement qu’en nuisant à la nôtre ? La croissance résout-elle plus de problèmes qu’elle n’en pose ? Croissez et multipliez, disait Dieu. Il paraît que « croissez » est une mauvaise traduction, et qu’il faut entendre « fructifiez ». C’est déjà plus subtil. Mais quant à la multiplication, qu’on prend pour de la croissance, il semblerait qu’on ait obéi à la lettre. N’oublions pas que la science a prouvé qu’il était impossible d’édifier un château de cartes de plus de quatorze étages. Les jeunes, il faut les nourrir, éventuellement avec des fraises venues de Chine, et des haricots verts kényans. Les chauffer, les éclairer, faire rouler leur voiture. Et si possible les occuper à un travail prenant et rémunérateur. Les loger, fût-ce dans des conteneurs transformés en appartements, ou des capsules à la japonaise, empilées, de deux mètres sur un, et dans lesquelles on entre à quatre pattes. On ne va tout de même pas loger les étudiants de la Sorbonne dans les alentours : le prix du mètre carré, dans le quartier, est en pleine croissance.  

SUR LE MÊME THÈME

Mot clé Assisté
Mot clé Rassembler
Mot clé Rigueur

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.