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Rassembler

Que nous dit donc ce « r » que l’homme politique nous invite à ajouter au simple « assembler » ?

C’est le mot d’ordre, l’étendard, le gonfalon de François Hollande. Comme l’avaient fait croire en leur temps le RPF, le RPR, et tant d’autres partis qui se posaient dans leur dénomination comme des ciments indestructibles. Pour Hollande, il s’agit de rassembler les membres de son parti, qui s’étaient quelque peu égaillés avant les primaires ; puis de rassembler la gauche, divisée sur de nombreux sujets ; enfin de rassembler les Français qui, eux, se tapent dessus joyeusement. Cela va du plus facile au plus compliqué,  du plus faisable au moins accessible, et s’appelle de la stratégie – ou du réalisme. Le verbe rassembler lui-même, ou du moins son histoire, donne une idée de la difficulté de l’opération : assembler est assis sur un mot latin, simul, qui veut dire « ensemble », mais l’origine de simul est sem, une racine indo-européenne qui veut dire « un », « unique », et que l’on retrouve dans similaire, semblable. Autrement dit, assembler, c’est d’abord mettre ensemble des choses pareilles. Mais voilà, les hommes ne l’entendent pas ainsi. Plus nous sommes s
emblables, simplement humains, plus nous nous divisons. Au moins pourrions-nous nous estimer complémentaires : nous pourrions alors nous assembler comme tenon et mortaise, qui ne sont pas identiques, mais ne se pensent pas séparément. Non, cela n’est pas possible non plus, nous n’en voulons pas. Les hommes à gauche, les femmes à droite ; ici les Blancs, les Noirs là ; les riches et les pauvres, ceux du Nord et ceux du Sud, les jeunes et les vieux, les manuels et les intellectuels. Nous ne voulons pas de cette assemblée que vous nous proposez ; nous ne sommes pas pareils, notre galère n’est pas la leur : esclaves et maîtres n’ont pas la même. (Car toute friction, aurait-elle commencé par des exigences de liberté, finit par une question d’égalité.) C’est alors qu’il faut ajouter ce r initial qui corrige comme un repeint une vision édénique des hommes : certes nous sommes semblables, certes je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger, mais nous devons à présent nous rassembler, nous remettre ensemble. (Vous noterez néanmoins qu’il subsiste un peu de cet idéalisme premier, puisque ensemble est un adverbe invariable, et qu’on n’écrit pas « nous sommes ensembles », mais bien ensemble : nous ne faisons qu’un.) Une fois le Parti réunifié, une fois les gens de gauche remis d’accord, une fois les Français refondus dans un seul creuset, François Hollande pourrait être vraiment élu. Suivraient les élections législatives, qui verraient les représentants du peuple groupés gentiment dans un seul hémicycle, sous le toit unique de la Rassemblée nationale. La réalité sera moins idyllique. Hollande passera, s’il passe, avec quelques points de plus, forcément triomphaux mais bien insuffisants. Cet « assembleur de nuages », comme dit La Fontaine, n’aura jamais réussi qu’à réunir ses partisans, lesquels continueront de se quereller avec ses adversaires. Tout sera à refaire. Quelle déception ! Quelle déconvenue ! La vie commune doit toujours être repensée, comme une traduction devenue obsolète avec les années. Rassembler, rassembler toujours. Beckett : « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. »      

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