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Assisté

Pourquoi la loi remplace-t-elle la solidarité élémentaire ? Parce qu’elle connaît bien la nature humaine.

L’assistance, au sens de secours porté à autrui, est un très vieux mot : 1387. Vieux comme la solidarité. Assister, c’est « s’asseoir à côté ». D’une part, « être présent » (assister à un événement) ; d’autre part, « aider » celui à côté duquel on s’assied et pour lequel on parle (l’avocat). J’ai été témoin de cela, et j’ai aidé celui qui en avait besoin. C’est toute la beauté du passage de l’intransitif au transitif… La grammaire connaît la vie. Mais la vie parfois ignore la grammaire, et l’État doit se substituer à l’individu, qui assiste à, mais n’assiste personne. On a donc créé l’Assistance publique (c’était en 1849, c’est-à-dire un an après la révolution de 1848, après les tentatives de la Révolution française du siècle précédent, couronnées d’un succès inégal). C’était à l’origine un ensemble d’hôpitaux et d’hospices de vieillards, d’institutions pour les sourds, les aveugles, les orphelins, les « fous »… L’assistance s’exerce verticalement et horizontalement : la société aide l’individu dans le besoin, et un groupe d’individus porte assistance à un autre : un
e commune riche aide la commune pauvre d’à côté, un département un autre département. L’individu étant, répétons-le, peu enclin à se défaire d’un bien au profit d’un autre, à céder ne fût-ce qu’un peu de son temps, ou de sa tranquillité, il a fallu légiférer : « Les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance », dit l’article 212 du Code civil. On vous lit cette phrase, quand vous vous mariez, pour vous le rappeler, à toutes fins utiles. On a dû créer aussi la notion de « non-assistance à personne en danger » (art. 223-6 du code pénal), qui n’est pas très contraignante, puisqu’on n’est tenu d’intervenir qu’en l’absence de risque pour soi-même. Mais cette loi timide est aussi désenchantée : elle rappelle expressément au médecin, au dentiste, à l’infirmière, au pharmacien, qu’ils doivent absolument exercer leur métier en cas d’urgence. Il n’est pas inutile parfois de leur rafraîchir un peu la mémoire. La loi remplace la solidarité élémentaire. Nous en sommes là. En Amérique du Nord, il existe une « loi du bon Samaritain », mais qui vise à protéger le sauveteur contre les éventuelles suites judiciaires données par la victime à l’acte dont elle a bénéficié. Oui, nous en sommes là. La loi, que nous disions « désenchantée », connaît mieux la nature humaine que les spécialistes de la nature humaine. Les catholiques font colloques et séminaires, surtout séminaires, sur le « problème du mal ». Sauf erreur, c’est le protestant Wilfred Monod (1867-1943), mais aussi le déporté juif Imre Kertesz (né en 1929) qui ont les premiers évoqué l’inverse, et développé l’idée d’un « problème du bien ». Il est normal, habituel, compréhensible, qu’on vole la ration de son voisin lorsqu’on est affamé. Aucun « problème » là-dedans : aujourd’hui, des gens bien nourris, mais pas humains, vont jusqu’à stigmatiser ceux à qui l’on donne de quoi survivre, les « assistés » – et voudraient que la loi les punisse au lieu de les défendre. Mais d’où vient que certains êtres, plongés dans l’état le plus atroce de dénuement, de faim, aient l’idée, non de voler la ration de leur voisin, mais au contraire de partager la leur avec lui ? Voilà qui est de plus en plus mystérieux, en effet.  

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