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Rigueur

En termes économiques, la rigueur, c’est le lacet : on vous garrotte, on serre. Vous cherchez de l’air…

Avec la crise est venue la rigueur­. Où l’on a vu comment affubler un si beau vocable des oripeaux d’une vie triste comme un chiffon. Les mots sont d’un vulnérable ! Ils ne peuvent protester contre aucune caricature, aucun détournement. Ils se laissent rouler dans la farine, dorer la pilule, et même enduire de goudron et de plumes. La rigueur était belle comme une statue grecque, et la voilà qui ahane sur le chemin de la pauvreté, avec son cortège de lésine, de laideur et d’étouffement. On se souvient que Paul Valéry avait fantasmé sur la devise de Léonard de Vinci, ostinato rigore, comme un adolescent sur une photo cochonne. Et puis à son tour Robert Bresson, dans ses Notes sur le cinématographe, petit bréviaire à l’usage des jeunes jansénistes. La rigueur, c’est déjà dur, mais obstinée de surcroît ! La rigueur, du temps qu’elle n’était que la rigueur, avait déjà quelque chose d’ambiguë : on ne savait jamais dans quel sens elle s’exerçait. À l’égard des autres ou de soi-même ? Non qu’elle fût aveugle, comme l’amour ou la justice ; seulement, elle était instable dans sa directio
n, comme une boussole déboussolée. Tout le monde n’est pas Beethoven ou Flaubert, récrivant, raturant à l’infini, pour complaire à quelque dieu personnel, et satisfaire aux exigences de la Beauté. Nous avons vite fait, avachis que nous sommes, de la retourner vers notre prochain. Cela s’appelle la sévérité, la dureté, le puritanisme, avec leurs vices enfouis ou seulement cachés aux yeux des curieux. Voir les Mémoires de Bergman, Laterna magica : le père pasteur, les punitions du soir, la haine rentrée (ou sortie). Quelle folle corruption, sous les coups de trique ! D’ailleurs l’argot donne à la trique un sens tout autre, mais complémentaire… Dans l’Angleterre rigoureuse de Victoria, où tout était victorien sauf Victoria, on entourait de soieries les pieds de piano, de peur qu’ils ne fissent naître des pensées impures dans l’esprit des jeunes filles. Fallait-il être pervers pour imaginer pareilles sottises ! On dit à la rigueur pour signifier justement qu’on l’abdique, la rigueur, et qu’il faut lui consentir des entorses, négocier, composer avec la dure réalité. Voilà pourquoi Léonard avait besoin de l’obstiner, sa rigueur : elle ne demande qu’à ployer l’échine. L’intégrité, l’honnêteté, la loyauté, ont quelque chose de naturel : la grande âme tombe ainsi, sans un pli, comme un vêtement bien coupé. La rigueur, elle, vous est imposée. Elle vous est même opposée : l’autre vous tient rigueur­ de votre faute. Mais que fait-il de la sienne ? Et l’âme se rebiffe, et le corps se rebiffe. Dans les rigueurs calvinistes de la Suisse, le bien nommé Fritz Angst (= angoisse) attrapa le cancer, et en analysa la genèse dans un livre terrible, Mars, écrit sous le pseudo de Fritz Zorn (= colère). En termes économiques, la rigueur, c’est le lacet : on vous garrotte, on serre. Vous cherchez de l’air, vous en trouvez un peu, de quoi survivre et continuer d’être garrotté. La rigueur avait de la morale en elle, quand Léonard, Beethoven et Flaubert s’y tenaient. Elle leur permettait de vivre debout, et dignes. Dans la bouche de celui-ci, de celui-là, quand le mot passe la rampe de ses dents refaites, elle devient tout simplement obscène. Quand Angst cédera-t-il la place à Zorn ?  

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