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Le naufrage des cols bleus

Victimes de la déstructuration du monde du travail, les Américains blancs et peu instruits meurent dans la force de l’âge dans des proportions effrayantes.

Un peu comme Esther Duflo et son mari Abhi­jit Banerjee, prix Nobel d’économie 2019, Anne Case et Angus Deaton sont un couple d’économistes hors normes. Tous deux sont professeurs à Prince­ton. Deaton a lui aussi reçu un Nobel et Case a mené des études remarquées sur le lien entre la santé dans la petite enfance et le statut économique à l’âge adulte. Plus récemment, elle a découvert qu’une proportion surprenante d’Américains souffrant de dou­leurs chroniques, dont le nombre a beaucoup augmenté ces der­nières décennies pour atteindre la centaine de millions, sont des Blancs dans la force de l’âge (la cinquantaine). Angus ayant de son côté observé que le degré de satisfaction dans la vie (happiness) ne suit pas l’augmentation du niveau de vie, le couple a entre­ pris de creuser le sujet. Il en est résulté un article célèbre, devenu aujourd’hui un livre, dont les conclusions troublent l’establish­ment américain.

 

Ils ont d’abord constaté que les catégories de la population qui souffrent le plus de douleurs chroniques sont aussi celles qui affichent le plus fort taux de sui­cide. Et même le plus fort taux de mortalité, toutes causes confon­dues – notamment l’abus de stu­péfiants et d’alcool. La catégorie la plus touchée est celle des Blancs non hispaniques de 45­54 ans n’ayant pas de diplôme univer­sitaire. Cette seule catégorie ex­plique l’excédent de 600 000 décès par rapport aux prévisions démo­graphiques. Ce qui suffit à expli­quer la baisse de l’espérance de vie observée aux États­-Unis depuis quelques années.

 

Les auteurs ont passé en revue cinq interprétations possibles du phénomène. Ils ont écarté la consommation massive d’opioïdes qui a récemment fait scandale, car celle-­ci concerne toute la popula­tion. Ils ont aussi exclu l’obésité, car les Blancs suicidaires sont de toute corpulence. Les inégalités ne sont pas en cause non plus, car les régions les plus touchées ne sont pas forcément les plus iné­galitaires. Et il ne faut pas y voir les stigmates d’une décadence morale, comme l’assurent des in­tellectuels de droite tels Charles Murray ou J.D. Vance ; mais ce point mérite une explication à part, fondée sur un raisonnement d’économistes.

 

Ce qui caractérise en effet cette population, c’est d’abord son rapport au travail. C’est dans les zones où l’accès à l’emploi pour les non-­diplômés est le plus difficile que le taux de mortali­té et de suicide est le plus élevé. Cette catégorie subit de plein fouet une évolution globale: la part des hommes de 25­54 ans ayant un emploi est en baisse depuis les années 1970 ; malgré la reprise qui a suivi la crise de 2008, le taux de sans-­emploi était de 14% en 2018 ; mais seul un cinquième de ces 14 % recherche effectivement un travail ; les trois quarts n’apparaissent donc pas dans les statistiques du chômage. Si c’était par choix que ces gens se retirent du marché du travail, argumentent Case et Deaton, le salaire moyen des non­-diplômés aurait été tiré vers le haut. Or il a baissé – tandis que celui des diplômés augmentait.

 

Par ailleurs, les institutions naguère protectrices ne jouent plus leur rôle, qu’il s’agisse des Églises ou des syndicats. Selon les auteurs, c’est aussi le système de protection sociale qui est en cause. Car les cotisations sont pour l’essentiel à la charge des em­ployeurs, et, paradoxalement, plus les salaires sont faibles et plus le poids relatif des charges est élevé : les entreprises sont dissuadées d’employer des non-diplômés.

 

Ces causes structurelles ont un effet dévastateur. La population des Blancs non diplômés se marie peu ; beaucoup d’enfants naissent hors mariage. C’est tout leur uni­vers mental qui est atteint : pour eux, écrivent Case et Deaton, le rêve américain n’est plus. Ils se sentent déconsidérés. « Détruisez le travail et, à la fin, la vie des cols bleus n’est plus tenable. C’est la perte de sens, de dignité, d’estime de soi qui conduit au désespoir, pas seulement ni même en pre­mier lieu la perte de revenus. »

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LE LIVRE
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Deaths of Despair and the Future of Capitalism (« Les morts de désespoir et l’avenir du capitalisme ») de Anne Case et Angus Deaton, Princeton University Press, 2020

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