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« Notre enquête sur le cancer »


Dans des rapports rendus publics mardi 4 février, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) prévoient une forte augmentation des cas du cancer dans le monde d’ici à 2040, et notamment dans les pays pauvres.

La multiplication des décès attribués au cancer, maladie moderne par excellence, inquiétait déjà au début du XXe siècle. Le 29 janvier 1914, le quotidien Le Journal tente de comprendre les raisons de cette « épidémie », en donnant la parole à une dizaine de médecins. La science hésite alors encore sur les causes de la maladie.


Le Journal a déjà attiré l’attention, en divers articles, sur l’inquiétante augmentation des cas de cancer observée depuis une vingtaine d’années, non seulement en France, mais dans tous les pays où sont dressées des statistiques sérieuses. En 1911, le chiffre des décès par cancer a atteint presque la moitié de celui des décès par tuberculose pulmonaire et dépassé de beaucoup le total fourni par toutes les maladies épidémiques réunies.

La science est encore incertaine sur les causes de cette recrudescence. Nous avons pensé qu’une enquête faite auprès d’un certain nombre de personnalités médicales, connues pour leur compétence particulière sur cette question, pourrait contribuer à l’éclairer, tout au moins à éveiller l’attention sur l’utilité qu’il y aurait à noter dans chaque cas de cancer les circonstances qui, à tort ou à raison, pourraient être regardées comme en ayant déterminé l’éclosion. De ce faisceau de renseignements se dégagera quelque jour, espérons-le, le fait capital qui permettra d’organiser la prophylaxie du cancer, comme les travaux de nos savants ont permis de le faire déjà pourtant de maladies.

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L’augmentation des décès par cancer est-elle due à une fréquence plus grande du mal ou à une précision plus grande du diagnostic, c’est là un point difficile à préciser. Seule une enquête approfondie et minutieuse permettrait de trancher la question.

La cause du cancer reste inconnue, mais un fait est frappant, c’est l’extrême fréquence du cancer au niveau des organes en large contact avec le milieu extérieur, opposée à sa rareté dans les organes profonds, isolés pour ainsi dire du milieu extérieur ; tandis que le cancer des voies digestives, du sein, est d’observation courante, le cancer de la glande thyroïde, du poumon, constitue une rareté. Ces constatations évoquent l’idée d’un parasite, agent causal du cancer ; c’est dans la voie d’une origine parasitaire du cancer qu’il convient d’orienter les recherches.

Prof. QUENU.

 

L’augmentation de fréquence du cancer, signalée par les statistiques, est-elle réelle ? La question reste douteuse. En effet : 1° si l’on répartit les cancers, en deux groupes, d’une part les cancers visibles, facilement reconnaissables, d’autre part les cancers profonds, cachés, beaucoup plus souvent méconnus autrefois qu’aujourd’hui, on remarque que le nombre des cancers du premier groupe a peu varié, l’augmentation porte sur le second groupe ; 2° le cancer est une manière de mourir de la longévité. Or la durée de la vie est indiscutablement plus grande que jadis : il est clair que, si le nombre des vieillards s’accroît, les maladies de la vieillesse, en particulier le cancer, s’observeront plus souvent. Une statistique faite en Irlande est à cet égard instructive : elle montre que dans les régions où les vaches sont employées comme animaux de trait et conservées jusqu’à un âge avancé le cancer est fréquent ; qu’il est rare, au contraire, dans les régions où les animaux ne sont utilisés que pour la reproduction et l’industrie laitière et sacrifiés jeunes.

L’origine du cancer reste obscure. Nous possédons des documents intéressants, mais qui ne permettent pas de trancher la question de façon définitive. On a signalé de nombreux exemples de pays à cancer, d’épidémies de cancer, telle l’histoire de ce village allemand où le cancer, inconnu jusqu’alors, fit de nombreuses victimes après la venue d’un maçon atteint de cancer du rectum.

Le cancer semble particulièrement, fréquent parmi les populations des vallées, au voisinage des cours d’eau, dans les pays de culture maraîchère intensive. L’histoire des épidémies d’élevages, des cages à cancer est bien connue : il y a quelques années, par exemple, tout un élevage de souris blanches des environs de Paris fut décimé par la maladie. Des souris saines, non entachées d’hérédité cancéreuse, placées dans les mêmes cages, furent atteintes à leur tour.

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Ces observations paraissent sans doute en faveur de la théorie parasitaire, mais aucune d’elles n’est à l’abri de toute critique. La théorie parasitaire et la théorie cellulaire restent en présence, et chacune d’elles conserve ses partisans.

Prof. DELBET.

 

Il est certain que le cancer augmente depuis quelques années dans des proportions inattendues, non seulement à Paris, mais aussi en province et à l’étranger. Sans doute il faut faire la part de la précision plus grande du diagnostic : nombre de cancers que nous savons aujourd’hui reconnaître passaient autrefois inaperçus. Mais, ces réserves faites, il reste l’impression qu’il y a augmentation réelle.

Les organes les plus touchés sont, chez l’homme, en première ligne l’estomac et puis le reste du tube digestif, au second plan vient le cancer du foie. Chez la femme, l’utérus et le sein sont particulièrement frappés.

Le type le plus fréquent est le cancer épithélial, mais depuis quelque temps je crois voir plus de sarcomes qu’autrefois. Le cancer me paraît également plus fréquent chez les gens jeunes, et la rapidité d’évolution du cancer juvénile est bien connue. Je n’ai aucune opinion arrêtée sur l’origine du cancer. L’influence du voisinage des cours d’eau et des forêts paraît réelle. L’abus du régime carné, parfois incriminé, est à mon avis sans action : je vois autant de cancéreux à l’hôpital que chez les clients de la ville, gros mangeurs de viande. La syphilis ne me paraît pas avoir de rapports avec le cancer, sauf au niveau de la langue.

Mon impression très nette, c’est que le cancer est l’expression d’une réaction d’un organisme vieilli, soit par l’âge, soit par d’autres actions, à l’encontre d’une irritation longtemps prolongée, irritation mécanique, physique, chimique ou microbienne.

Prof. ALBERT ROBIN.

 

Deux choses sont certaines : on voit plus de cancers qu’autrefois et on les voit chez des gens plus jeunes ; l’ancien adage que le cancer est une maladie de l’âge avancé peut être considéré comme une erreur. C’est à cause de sa fréquence chez des sujets jeunes que sa malignité paraît aujourd’hui plus grande, car, comme nous le savons tous, l’évolution du mal est d’autant plus rapide qu’il se développe chez des gens plus jeunes.

Une deuxième cause de l’augmentation des décès par cancer, accusée par la statistique, c’est la plus grande précision du diagnostic. Il est certain, par exemple, que pour l’estomac des lésions étiquetées autrefois ulcère chronique, à cause de leur durée, sont reconnues aujourd’hui être des épithéliomas développés sur des ulcères. En dehors de ces cas spéciaux, les examens histologiques plus fréquents permettent de préciser plus exactement la nature de lésions suspectes. Mais ce n’est là qu’un facteur adjuvant, qui ne peut expliquer à lui seul la plus grande fréquence du cancer.

Les causes du cancer restent aussi inconnues actuellement qu’autrefois. Nous savons seulement que les inflammations chroniques, et tout particulièrement les lésions syphilitiques visibles ou latentes, sont certainement dans certains cas l’origine du cancer : pour l’estomac, la vessie, au niveau de cicatrices, de brûlures, de fistules, on suit nettement la transformation cancéreuse.

Quant à la fameuse question de la contagion, elle ne me paraît pas avoir fait un pas. Le seul fait dont je sois bien certain, pour l’avoir vu, c’est que le cancer est greffable à un cancéreux, soit in situ, soit à distance. Les faits sont indiscutables. Mais qu’un cancer puisse se greffer d’un cancéreux à un homme sain, la question pour moi n’est pas tranchée. Tout ce qu’on peut dire, c’est, qu’un chirurgien, au cours d’une assez longue pratique, s’est bien une centaine de fois piqué ou coupé une centaine de fois avec des instruments porteurs certains de cellules cancéreuses, et cela sans inconvénient apparent.

La question qui me paraît la plus importante au point de vue du public, ce qu’il faut crier bien haut et imprimer partout ; c’est que le cancer est une affection traîtresse, débutant avec des signes bénins, c’est que toute inégalité de consistance rencontrée par hasard dans un sein, tout trouble menstruel, tout trouble dyspeptique, même en l’absence de phénomènes douloureux, commande impérieusement un examen médical. Cet avertissement s’impose, parce que l’éradication du cancer, qui permet une survie indéfinie, est facteur de la précocité de l’intervention. Pour tout dire en un mot, nous voyons plus de cancers arrivés à la période inopérable que de cancers justiciables d’une intervention complète.

Dr TUFFIER,

Professeur agrégé, chirurgien de l’hôpital Beaujon.

 

L’augmentation de fréquence du cancer dans les pays civilisés me paraît incontestable. Le cancer est, comme je l’ai démontré il y a plusieurs années déjà, dû à l’action d’un microorganisme, le micrococcus neoformans. C’est un microbe très répandu, au moins dans les pays civilisés ; on peut le retrouver dans les dents cariées, au niveau d’ulcérations, à la surface des téguments sains. Mais il ne peut parasiter les cellules normales ; vienne une altération cellulaire (et c’est, ici qu’intervient l’action prédisposante des traumatismes et des inflammations chroniques), le microbe pourra s’implanter dans les cellules de l’organisme. Alors s’établit entre la cellule et le parasite qu’elle héberge une symbiose comparable, à certains points de vue, à la symbiose du bacille de Hansen et de la cellule lépreuse, du bacille du rhinosclérome et de la cellule de Mickulicz. La cellule parasitée prolifère, se multiplie de façon désordonnée, indéfinie : le cancer est constitué.

La spécificité du micrococcus neoformans est démontrée par sa présence dans les tumeurs malignes, par la reproduction expérimentale de néoplasies présentent les caractères histologiques du cancer ; à la suite d’injection aux animaux de cultures de ce microbe, enfin par les réactions humorales spécifiques (réaction de fixation, chez les cancéreux, en présence de cultures du microbe) constatées récemment par Yamanouchi et Lytchkowsky.

Dr DOYEN.

 

L’augmentation du nombre des décès par cancer signalée par les statistiques est-elle bien réelle ? On peut en douter, et, pour ma part, j’incline à penser qu’elle provient seulement d’une précision plus grande du diagnostic. Ce que je puis affirmer, c’est que les décès par cancer seraient moins nombreux si les chirurgiens pouvaient plus souvent s’attaquer à des lésions encore peu avancées, justiciables d’une intervention complète excluant la récidive. Sa cause reste inconnue, mais, dans l’allure, l’évolution du cancer, tout fait penser à une maladie d’origine parasitaire ; c’est vers la recherche du ou des parasites du cancer que doivent porter les efforts.

Dr JEAN-LOUIS FAURE,

Professeur agrégé de la Faculté, chirurgien de l’hôpital Cochin.

 

Il est certain que les statistiques de tous les pays accusent une augmentation constante et progressive des décès par cancer, mais la valeur de ces chiffres, si impressionnants au premier abord, est sujette à caution. Dans les hôpitaux, la déclaration des décès précède l’autopsie, qui seule parfois permet de reconnaître une tumeur cachée. Mais c’est surtout pour la clientèle de ville que les conditions sont défavorables : en beaucoup d’endroits — c’est, le cas à Paris, par exemple — le diagnostic mortuaire est porté non par le médecin qui a suivi le malade, et qui est lié par le secret professionnel, mais par le médecin de l’état civil ; aussi la cause des décès est très souvent mal précisée. Il est donc bien difficile de connaître le nombre exact des décès par cancer ; tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il s’agit d’une maladie assez fréquente, qui entre pour une part importante dans tes causes de la mortalité générale.

Quant à l’augmentation de fréquence qui paraît résulter des statistiques, elle n’est peut-être qu’apparente : il faut tenir compte, en effet, de la précision plus grande du diagnostic actuel et aussi de l’accroissement indiscutable de la longévité humaine.

D’une manière générale, les organes les plus atteints sont l’estomac, l’utérus et le sein, puis les autres parties du tube digestif. La forme de cancer la plus fréquente est l’épithélioma.

Les observations de maisons à cancer, d’épidémies de cancer, etc., mises en avant par les partisans de la théorie parasitaire sont loin d’être à l’abri de toute critique et n’entraînent pas la conviction. Pour ma part, je reste partisan de la théorie cellulaire. Le cancer n’est pas une forme morbide primitive, c’est un aboutissant d’états pathologiques multiples : malformations de développement et surtout hyperplasies inflammatoires, consécutives à des irritations chroniques de natures diverses (irritations mécaniques, physiques, chimiques ou microbiennes).

La présence d’un élément microbien n’est pas nécessairement à l’origine du cancer : le cancer des radiologistes, à la suite de l’irritation répétée causée par les rayons X, en est la preuve manifeste et a la valeur démonstrative d’une expérience de laboratoire.

Sous l’action d’influences pathologiques multiples, non spécifiques, et spécialement des irritations de très longue durée, les modifications des éléments cellulaires peuvent éventuellement ne pas se limiter aux réactions simples de l’hyperplasie inflammatoire ; alors, tandis qu’un grand nombre de cellules succombent, les plus résistantes subsistent, s’accoutument progressivement à des conditions anormales de nutrition et de reproduction et acquièrent par adaptation lente des propriétés nouvelles de vitalité et de prolificité. Une sorte de sélection pathologique amène la formation de races cellulaires autonomes et indépendantes : c’est cette sélection cellulaire dans le sens de l’indépendance qui est la caractéristique du cancer.

Dr MENETRIER,

Médecin de l’hôpital Tenon.

 

Plus on étudie cette question du cancer et plus on se rend compte de la complexité et de l’obscurité du problème, qui ne sera résolu, comme tous les autres problèmes étiologiques, que par la méthode expérimentale.

D’abord il y a cancer et cancer, et il ne faut pas comparer le cancer à la tuberculose : toutes les tumeurs cancéreuses n’ont certainement pas la même origine. Les lésions les plus variées peuvent se compliquer de cancer : lupus et cancer, radiodermite et cancer, leucoplasie et cancer, nævi et cancer, corps étrangers et cancer, il semble qu’il faille toujours un terrain préparé, et ce terrain n’est lui-même réellement bien préparé qu’à partir d’un certain âge : le cancer est une maladie de l’âge adulte ou de la prime vieillesse. Les recherches faites sur l’étiologie du cancer chez les animaux montrent dans bien des cas le rôle de parasites comme agents d’inoculation du cancer, et même chez l’homme on peut penser que des parasites de la peau, comme les demodex, ou des parasites de l’intestin, comme les vers, peuvent inoculer des cancers : c’est là probablement la cause étiologique principale.

Les cancers de la peau, de la face, du nez deviennent de plus en plus rares parce que l’hygiène et la propreté sont de plus en plus à la mode et le savon meilleur marché. Mais les cancers du tube digestif, estomac, intestin paraissent augmenter de fréquences sur 100 cancers, 65 appartiennent à l’appareil digestif.

Les légumes mangés crus, les salades, les radis, les fraises, forcés dans le fumier, sont maintenant de toute saison et à la portée de toutes les bourses. Or, au point de vue du cancer, on doit se méfier, du fumier de cheval : le cheval est le plus cancéreux des animaux (sur 100 chevaux âgés il y a un cancéreux), et il est aussi celui qui a le tube digestif le plus parasité par des millions d’helmintes variés.

On ne se préoccupe pas assez de l’hygiène alimentaire, et on a peut-être trop oublié la médecine de Molière et les antihelmintiques de notre jeunesse.

Dr BORREL, Chef de service à l’Institut Pasteur.

 

Je ne peux me prononcer sur l’augmentation de fréquence du cancer, mais j’ai l’impression qu’on l’observe plus souvent aujourd’hui qu’autrefois chez des gens jeunes.

Si l’étude microscopique du cancer a permis d’en préciser les caractères anatomiques, ses causes restent obscures. Des actions irritatives répétées, de natures diverses, frottements, action répétée de la chaleur, des rayons-X, une inflammation chronique prolongée, la syphilis surtout, peuvent inciter les éléments cellulaires à une multiplication défensive et provoquer des réactions inflammatoires.

Cette prolifération inflammatoire est maintenue dans de certaines limites par une sorte de mécanisme régulateur qui fixe son intensité et maintient les rapports réguliers des divers éléments anatomiques. Sous l’influence de modifications des échanges chimiques, l’action de ce mécanisme régulateur peut fléchir : alors c’est, suivant l’expression de Debove, l’anarchie cellulaire : le cancer est constitué, les cellules prolifèrent suivant un mode atypique, désordonné, envahissent les territoires organiques qui leur sont normalement interdits, et où elles se comportent comme une végétation parasitaire, nuisibles aux éléments exposés à leur contact, qu’elles détruisent, nuisibles au reste de l’organisme qu’elles intoxiquent par leurs poisons.

Cette prolifération cellulaire désordonnée, anarchique, relève peut-être d’une cause parasitaire, mais la question se ramènerait toujours au fond à une modification de la nutrition en général, qui préparerait le terrain au parasite et en permettrait le développement. De même que les champignons parasites des teignes ne peuvent s’implanter que sur certains terrains, que les champignons de certaines teignes du cuir chevelu de l’enfant ne peuvent se développer sur le cuir chevelu de l’adulte, de même le ou les parasites du cancer ne pourraient se développer que sur un terrain préparé.

Dr DOMINICI.

LE LIVRE
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Le Journal de Fernand Xau, 1892 - 1944

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