Mikkel Borch-Jacobsen: « On lance de nouvelles maladies comme on lance une marque de jeans »
par Mikkel Borch-Jacobsen

Mikkel Borch-Jacobsen: « On lance de nouvelles maladies comme on lance une marque de jeans »

La façon dont nous allons nous sentir mal dans notre peau dans cinq ou dix ans se décide maintenant, dans les bureaux de l’industrie pharmaceutique.

Publié dans le magazine Books, avril 2009. Par Mikkel Borch-Jacobsen
Quelque chose vous a-t-il surpris en lisant l’article de Marcia Angell ? Non, rien du tout. La corruption systémique qu’elle décrit est bien connue des spécialistes et elle a fait l’objet de plusieurs ouvrages très bien documentés, dont celui de Marcia Angell elle-même. La presse américaine se fait régulièrement l’écho des multiples scandales qui touchent l’industrie pharmaceutique. En fait, tout le monde sait, aux États-Unis, que le prix des médicaments est manipulé de façon éhontée par l’industrie et que le Congrès ferme les yeux. C’est devenu une question hautement politique car, comme l’a souligné récemment le président Obama, c’est l’une des principales raisons du déficit budgétaire américain, puisque l’État fédéral prend en charge les frais médicaux des personnes âgées dans le cadre du programme « Medicare ». Dans un article récent intitulé « Maladies à vendre », vous présentez notamment le cas de la « fibromyalgie » (1). Pouvez-vous en dire deux mots ? La fibromyalgie est caractérisée notamment par des douleurs musculaires diffuses et chroniques d’origine inconnue. La plupart des spécialistes s’accordent à y voir un syndrome psychosomatique aux limites extrêmement floues, qui chevauche la dépression et d’autres syndromes comme la fatigue chronique ou le côlon irritable. L’industrie pharmaceutique n’a joué aucun rôle dans la genèse de ce syndrome relativement confidentiel à la fin des années 1980, mais elle s’y intéresse beaucoup à présent car il correspond à un marché très rentable, celui des douleurs chroniques. On assiste donc actuellement au recyclage de plusieurs médicaments antalgiques ou antidépresseurs en médicaments anti-fibromyalgie. La fibromyalgie est un exemple typique de « maladie » promue artificiellement par les laboratoires pour vendre des molécules qu’ils pourraient tout aussi bien commercialiser pour d’autres maladies, réelles ou fabriquées. Ce sont des décisions marketing de ce type qui sont à l’origine de la promotion, voire du lancement, d’autres « maladies » récentes, comme la dépression, les crises de panique, l’anxiété sociale, le trouble bipolaire infantile, l’hyperactivité avec trouble de l’attention, le syndrome métabolique, le trouble dysphorique prémenstruel, le dysfonctionnement érectile, etc. Vous citez le psychiatre britannique David Healy : « Supprimez les dix ou même les vingt médicaments qui se vendent le plus dans les pharmacies, la santé publique n’en serait pas affectée d’un iota. » Est-ce à dire que la plupart des médecins sont manipulés par l’industrie pharmaceutique ? Healy fait référence ici aux lifestyle drugs. Ces médicaments dits « de confort » traitent des états chroniques qui ne sont pas des maladies à proprement parler – le surpoids, l’insomnie, la ménopause, la dépendance à la nicotine, le cholestérol, l’hypertension, etc. (voir encadré). Ce sont ces médicaments-là que l’industrie pharmaceutique développe en priorité, car ils sont beaucoup plus rentables que des médicaments traitant des maladies aiguës et ponctuelles ou des maladies « orphelines » qui touchent de rares personnes, ou bien encore des maladies tropicales qui affectent des millions d’individus trop pauvres pour payer. À ce niveau-là, il importe peu que les médecins soient manipulés ou non, car les choix commerciaux qui déterminent en amont la recherche et le développement (R&D) des médicaments leur échappent complètement. Ce n’est, bien entendu, pas l’intérêt des patients qui guide la R&D pharmaceutique, mais celui des actionnaires. Vous écrivez : « L’augmentation de la dépression durant les années 1990 ne fait que refléter celle des prescriptions d’antidépresseurs par les médecins généralistes et celle, astronomique, des profits des labos qui les produisaient. » Mais on connaît des épidémies de troubles mentaux qui ne peuvent pas être rattachées à l’industrie pharma¬ceu¬tique. Comment faire la part des choses ? Le champ « psy » a toujours connu des modes et des épidémies, certaines formes de troubles mentaux tenant le haut du pavé pendant un certain temps pour ensuite céder la place à d’autres. Cela vient du fait que, à l’exception des psychoses, la plupart des troubles mentaux ne sont pas de véritables maladies. Pour le dire très vite, ce sont des manières d’être et de se présenter à autrui, des « idiomes » destinés à communiquer un mal-être et une demande de prise en charge. Il est donc normal que ces idiomes se modèlent sur les attentes de la société et des hommes-médecine au sujet de la bonne façon d’être « malade ». En ce…
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