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Oncle Sam contrebandier

Les États-Unis seraient-ils devenus indépendants sans les trafiquants ? Auraient-ils fait leur révolution industrielle sans la piraterie intellectuelle ? La conquête de l’Ouest aurait-elle eu lieu sans le trafic d’alcool ? Ces questions insolentes et quelques autres du même tonneau sont posées par un respectable professeur d’université.

Au moment même où les agents entraient pour saisir la marchandise, les trafiquants se sont retournés contre eux, tirant sur l’officier de service et embrasant son véhicule. La justice locale étant connue pour sa complaisance et sa corruption chroniques, les autorités scandalisées ont voulu extrader les auteurs de ce crime impudent. Mais elles n’ont fait qu’attiser la rébellion et la violence des hors-la-loi, qui ne furent jamais appréhendés.

Voilà qui rappelle singulièrement le quotidien de Tijuana ou Juárez aujourd’hui, mais cette scène s’est passée en 1772 près de ma ville d’adoption de Providence, dans le Rhode Island. Quant au meneur de la bande, John Brown – un éminent marchand de la région qui avait aussi des intérêts dans la contrebande, la piraterie et le trafic d’esclaves –, c’est l’un des fondateurs de l’université qui porte aujourd’hui son nom et se trouve être mon employeur.

Cet incident est depuis connu comme l’« affaire Gaspee », du nom du navire des douanes britanniques qui fut pris d’assaut, pillé et incendié par un groupe de citoyens armés, en représailles contre la campagne de répression que menaient les Anglais contre la contrebande. Grâce à la géographie particulière de la baie de Narragansett, le petit avant-poste colonial était depuis longtemps une plaque tournante du trafic. L’épisode est aujourd’hui célébré par les habitants de la région, qui organisent chaque année les « Gaspee Days », pour commémorer dans cette escarmouche la première salve de la Révolution américaine, tirée du Rhode Island.

Bien entendu, la plupart des Américains ne fêtent plus le commerce illicite, et les dirigeants du pays, comme autrefois les Anglais, se soucient toujours davantage de le combattre. Le crime international organisé « présente de plus en plus une menace sérieuse pour la sécurité de l’Amérique et du monde, avec de graves conséquences sur la sûreté, la santé publique, les institutions démocratiques et la stabilité économique », affirmait ainsi la Maison-Blanche dans un rapport publié en 2011. Depuis les années 1990, de telles déclarations sont devenues monnaie courante parmi les cercles politiques de Washington, où l’on voit l’un évoquer la nécessité d’une croisade quand un autre parle des « nouvelles guerres de la mondialisation ». Ces analyses effrayantes contiennent bien des vérités, mais leur désinvolture envers le passé déforme considérablement notre vision du présent. La mondialisation illicite n’a rien d’inédit. Loin d’être une menace soudaine, elle est la perpétuation d’une tradition américaine multiséculaire.

Songeons seulement à la guerre d’Indépendance. Les marchands des colonies étaient alors des acteurs majeurs de l’économie souterraine transatlantique, notamment en approvisionnant illégalement les distilleries de Nouvelle-Angleterre en mélasse des Antilles [pour la production du rhum]. Les conflits entre trafiquants et autorités douanières anglaises ont joué un rôle crucial dans la montée des tensions conduisant à la guerre. Des accrochages et mouvements de protestation décisifs, tels que le « Boston Tea Party », étaient étroitement liés au commerce illicite et au rejet de la répression militaire ordonnée par la Couronne. Le premier signataire de la Déclaration d’indépendance, John Hancock, était l’un des plus célèbres contrebandiers de Boston.

Les trafiquants ont mis à profit leurs méthodes, leurs savoir-faire et leurs réseaux en matière de transport pour fournir clandestinement les troupes de George Washington en armes et en poudre à canon. Mus autant par l’appât du gain que par le patriotisme, ils ont également été recrutés par Washington pour les besoins de sa flotte de fortune. Là comme dans de nombreux autres conflits américains d’importance, le succès sur le champ de bataille a dépendu de la réussite des entrepreneurs dans le monde clandestin du trafic. La contrebande fut également un moteur de la révolution industrielle américaine. On oublie commodément, dans les débats actuels sur la contrefaçon, qu’un dirigeant américain comme Alexander Hamilton a vigoureusement encouragé la piraterie intellectuelle et technologique au début de l’industrialisation du pays. En particulier dans le textile. La contrebande passait aussi par l’importation illicite de travailleurs qualifiés (en violation des lois britanniques sur l’émigration) pour assembler, faire fonctionner et perfectionner les machines les plus récentes. Le plus célèbre des artisans anglais à entrer illégalement sur le territoire américain fut Samuel Slater, le « père de la révolution industrielle américaine », embauché par Moses Brown (le frère de John) pour faire marcher et moderniser des machines à filer le coton achetées en fraude. Ce n’est que bien plus tard que les États-Unis, devenus une grande puissance industrielle, se firent les protecteurs acharnés de la propriété intellectuelle. Autrement dit, le message adressé aujourd’hui à la Chine et à d’autres pays est : « Faites ce que je dis, pas ce que j’ai fait. »

 

Le droit divin de trafiquer

Victoire militaire, la conquête de l’Ouest fut aussi une réussite contrebandière. Bon nombre d’Américains du XIXe siècle comprenaient la « Destinée manifeste (1) » comme un droit divin de se livrer au trafic. Le commerce illicite, sous toutes ses formes, était en pointe dans l’expansion territoriale agressive de la jeune nation, notamment à travers l’introduction massive d’alcool dans les territoires indiens, ensuite échangé illégalement contre des fourrures ; ou à travers le trafic d’esclaves destinés aux plantations de coton en plein essor du Sud profond. Les pionniers qui s’installaient illégalement sur les terres fédérales, indiennes ou mexicaines, provoquant souvent de violents affrontements, étaient les « immigrés clandestins » de l’époque. La faiblesse du contrôle étatique rendait possible ce type de stratégie ; et, à mesure que grandissaient la force et le rayon d’action de l’État, ces activités étaient repoussées vers de nouveaux confins. Cette dynamique s’imposa aux dépens de l’Empire espagnol déclinant, du Mexique nouvellement indépendant, et des terres indiennes qui se réduisaient comme peau de chagrin.

Le phénomène n’est bien sûr pas une spécialité américaine. Selon des modalités et à des degrés divers, tous les pays sont des pays de contrebandiers. Certains furent même des empires de contrebandiers. Que l’on songe au rôle crucial joué par le trafic de l’opium dans le financement de l’Empire britannique au XIXe siècle. Aucun des cartels de la drogue actuels n’approche la puissance de la Compagnie des Indes orientales, qui jouissait à son apogée d’un quasi-monopole sur le commerce de l’opium chinois. Mais les États-Unis, conséquence de leur marché immense, ont le privilège de compter parmi les plus grands importateurs de biens et de main-d’œuvre de contrebande, tout en étant le chef de file du combat contre le trafic à l’échelle mondiale. Le pays est également l’un des grands exportateurs, si l’on en juge par les quantités d’armes, de cigarettes, de logiciels et de films piratés, de déchets toxiques et d’argent sale d’origine américaine qui circulent à travers le monde.

On prétend volontiers que le commerce illégal s’est développé de manière spectaculaire au cours des dernières décennies. C’est peut-être vrai : après tout, il lui aurait suffi pour cela d’emboîter le pas du reste de l’économie. Mais cela ne signifie pas que la contrebande représente nécessairement une plus grosse part du commerce mondial dans son ensemble. En fait, la récente libéralisation des échanges a rendu nettement moins attractif ce volet du trafic qui consistait à esquiver taxes et tarifs douaniers, et qui fut historiquement l’un des moteurs de l’économie souterraine. La fraude est donc de plus en plus fondée sur le commerce des produits prohibés.

 

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Frontières poreuses

Il n’est pas difficile de convaincre, à Washington, de la nécessité du renforcement des contrôles aux frontières, et n’importe quelle administration prête le flanc à l’accusation de n’en pas faire assez. Mais les frontières du pays ont toujours été poreuses et les États-Unis subissent parfois des retours de bâton pour s’être efforcés de les boucler. Ainsi, le problème de la drogue qui transite par la frontière mexicaine est en grande partie l’effet pervers de la « victoire » remportée dans les années 1980 contre les cartels colombiens, qui a déplacé ce commerce des Caraïbes et de la Floride vers le sud-ouest, et beaucoup augmenté la richesse et la puissance des trafiquants mexicains – avec des conséquences dévastatrices sur leur société. Même si elles ne sont pas toujours d’une grande efficacité, les mesures de renforcement des contrôles obligent les contrebandiers à faire preuve d’imagination et de sophistication. Par exemple, la frontière étant mieux surveillée, les candidats à l’émigration n’ont guère d’autre choix que de remettre leur sort entre les mains de passeurs professionnels, dont les stratégies aventureuses causent des centaines de morts chaque année dans les zones les plus reculées et dangereuses du désert. Nous avons déjà vu cela quelque part. À la fin du XIXe siècle, la loi d’exclusion des Chinois (2) incita les candidats à l’émigration à tenter d’entrer clandestinement aux États-Unis par le Canada ou le Mexique avec l’aide de guides professionnels. De même, la répression de la contrebande d’alcool par voie de mer au large de la côte Est durant la Prohibition ne fit qu’intensifier l’activité de cette super-autoroute des trafics qu’est la frontière américano-canadienne.

La rhétorique actuelle qui veut que les gouvernements soient « assiégés » par les réseaux de trafiquants occulte également le fait que les autorités elles-mêmes créent et exploitent parfois ces réseaux. Le commerce illicite parrainé par le pouvoir n’est pas l’apanage d’une poignée d’« États voyous » tels que l’Iran ou la Corée du Nord. Pendant la Guerre froide, la CIA a eu recours aux réseaux de contrebande pour diverses raisons, notamment pour financer et approvisionner des groupes rebelles en Asie du Sud-Est, en Afghanistan ou en Amérique centrale. Dans les années 1990, Washington a donné son feu vert à la violation de l’embargo sur les armes dans les Balkans ; et, ces dernières années, les États-Unis ont toléré voire soutenu des Afghans soupçonnés de tremper dans le trafic de drogue mais alliés dans la lutte contre les talibans et les djihadistes. Voilà les déclinaisons contemporaines d’une pratique qui remonte au moins à la guerre anglo-américaine de 1812, quand les troupes commandées par Andrew Jackson ont conclu une alliance de circonstance avec une bande de corsaires dirigés par Pierre et Jean Laffite pour repousser les Britanniques lors de la bataille de La Nouvelle-Orléans. Les Laffite furent traités en héros et bénéficièrent de la grâce présidentielle pour leur aide à la patrie ; ils reprirent vite leurs vieilles manières.

Inviter l’histoire à remettre en perspective la mondialisation de l’ombre aide à comprendre pourquoi nous en sommes là et même où nous pourrions aller. Les analyses exagérées du phénomène conduisent trop souvent à une répression excessive. Dans le cours que je donne à l’université, intitulé « Politique de l’économie souterraine mondiale », je demande à mes étudiants s’ils ont déjà acheté des objets contrefaits ; une majorité d’entre eux lèvent la main. Je leur demande ensuite combien ont téléchargé illégalement des films ou de la musique, et presque tous lèvent la main, ce qui n’est sans doute pas étonnant. Je ne leur pose pas de question sur les drogues illégales, mais je connais déjà la réponse. Des sondages réalisés sur le campus indiquent que la marijuana y est plus populaire que le tabac.

John Brown serait fier de voir la tradition contrebandière aussi vivace. À son époque, aucune loi n’interdisait la consommation de drogue, et il n’y avait rien qui ressemblât de près ou de loin au téléchargement illégal ou aux faux sacs à main Vuitton ; mais le piratage de la technologie industrielle lui était en revanche familier, puisque son frère Moses et d’autres membres de sa famille y avaient investi des sommes non négligeables.

Ce trafiquant d’esclaves serait assurément effaré de constater qu’une femme noire a récemment présidé l’université qu’il a contribué à fonder. Le commerce qu’il défendit si hardiment amena en Amérique les ancêtres de Ruth Simmons, première Africaine-Américaine à diriger un établissement de la prestigieuse Ivy League. Mais Simmons fit aussi l’objet d’une controverse lorsqu’on apprit qu’elle avait accepté des millions de dollars de stock-options lorsqu’elle siégeait au conseil d’administration de Goldman Sachs (une institution convaincue de fraude massive par le gendarme de la Bourse), et approuvé, pour plusieurs millions de dollars de plus, l’attribution de bonus jugés illégitimes aux directeurs honnis de l’entreprise – en pleine catastrophe financière. Le rôle joué par Simmons chez Goldman Sachs suscita quelque indignation, mais elle sortit remarquablement indemne de cet épisode et reste considérée comme le meilleur président qu’ait jamais eu l’université.

Si les États-Unis sont toujours un pays de contrebandiers, il semble clair que le vrai défi est aujourd’hui de juguler les comportements délinquants dans l’économie légale. Mais, en dépit de la gravité de la crise financière et de ses retombées, la volonté de réguler Wall Street reste timide au regard de la répression des trafics frontaliers. Il est bien plus facile, après tout, de s’en prendre aux mules qui transportent la drogue et aux immigrés clandestins qu’aux spéculateurs qui ont fait de tels profits dans les années qui ont précédé la crise. John Brown, qui ne détestait rien tant que l’ingérence étatique et fit fortune en brouillant la frontière entre économie légale et illégale, en pâlirait d’envie.

 

Ce texte, tiré de Smuggler Nation, de Peter Andreas,  est reproduit avec la permission d’Oxford University Press USA (© 2013, Peter Andreas). Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Notes

 

1| Née au XIXe siècle, l’idéologie de la « Destinée manifeste » (Manifest Destiny) affirme que les Américains ont pour mission divine de répandre la démocratie et la civilisation dans les territoires de l’Ouest. Elle servit à justifier la confiscation des territoires indiens.

2| Votée le 6 mai 1882, cette loi suspendant l’immigration aux États-Unis des ressortissants chinois resta en vigueur pendant dix ans.

LE LIVRE
LE LIVRE

Smuggler Nation: How Illicit Trade Made America de Peter Andreas, Oxford University Press, 2013

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