Oublié – « Je suis un porc »

On imagine bien l’atrabilaire Thomas Bernhard détestant les prix littéraires. Il détestait plus encore les recevoir. C’est qu’il avait en horreur le conformisme et les institutions qui le secrètent. Il le martèle inlassablement de sa prose corrosive et répétitive qu’Adam Soboczynski, dans Die Zeit, se réjouit de retrouver et dont il s’amuse à imiter la scansion compulsive. L’écrivain et dramaturge autrichien, né en 1931, détestait recevoir des prix… mais les acceptait, parce qu’il en voulait l’argent. C’est l’aveu qu’il fait dans l’opuscule rédigé en 1980, titré Meine Preise, avec lequel la maison Suhrkamp inaugure la publication de ses œuvres posthumes. « Je prends l’argent, parce qu’il faut prendre le maximum d’argent à l’État qui jette tous les ans sans raison des milliards par les fenêtres. » Et de raconter les séances de torture des discours qu’il faut endurer au premier rang – aux côtés d’une ministre qui ronfle – avant de prendre, à son tour, la parole d’abord et le chèque, enfin ! Une mention d’exception est accordée par Bernhard au prix Julius-Campe décerné par les éditions Hoffmann und Campe : le directeur tend sans façon son enveloppe au récipiendaire en l’accueillant dans ses locaux. Voilà bien la seule façon correcte de remettre un prix, commente l’écrivain qui n’est toutefois pas dupe du caractère paradoxal de son attitude. « Je suis cupide, je suis sans caractère, je suis moi-même un porc », lâche Bernhard sans fausse pudeur. Si sa « formidable faconde empoisonnée » reste d’une salutaire lecture, commente Soboczynski, c’est parce qu’elle oblige à s’examiner soi-même à l’aune des griefs adressés aux autres.

Thomas Bernhard, Meine Preize. Eine Bilanz. Erstausgabe aux dem Nachlaß (« Mes prix. Un bilan. Premier volume posthume »), Suhrkamp, 2009.

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