Out of Zanzibar

Un petit bijou trouvé à Zanzibar : le récit  de la Princesse Salme, une des filles du sultan, femme hardie qui, en plein XIXe siècle, lève le pied avec son voisin, un commerçant allemand, qui l’a courtisée depuis sa terrasse. Enceinte des œuvres du représentant de commerce, la princesse s’enfuit du harem, se convertit au christianisme, rejoint son amant à  Hambourg, l’épouse et lui donne trois enfants ; puis l’aventureux mari meurt (écrasé par l’un des tous premiers tramways), et la princesse devenue veuve écrit ses mémoires pour l’édification, sur le tard, de ses enfants.

Depuis son exil allemand, Salme donne à voir une enfance paradisiaque dans un paradis de carte postale. Fille préférée du Sultan Sayyid, elle vivait dans un immense palais peuplé d’un millier de personnes : épouses, enfants, parents, esclaves, eunuques, serviteurs, membres du clergé, etc., sans compter les animaux, car dans les jardins du palais, et sur les plages qui le bordaient, couraient gazelles, autruches, et toutes sortes de volatiles et quadrupèdes comestibles. La petite princesse partageait les jeux, les farces, et les études minimales (Coran plus équitation) de ses innombrables frères, sœurs, neveux et nièces, l’abondante progéniture du Sultan qui avait une épouse (redoutable) et près d’une centaine de concubines, des esclaves de toutes provenances. La vie du palais n’était que réjouissances diurnes et nocturnes, rythmées par les cinq prières quotidiennes et les deux grands festivals annuels. Sous l’égide du despote bienveillant, très attaché à son intense vie de famille, ce Versailles tropical était dominé, comme l’autre, par les préséances, les toilettes, les intrigues (politiques et familiales exclusivement) et les soucis domestiques.

Un islam heureux

L’île de Zanzibar, à quelques encablures de la côte africaine, en face de la Tanzanie actuelle, fut longtemps un des endroits clés du globe, un territoire où les cultures arabe, africaine, asiatique, et même européenne avaient déjà fusionné. Zanzibar partage le sort prospère, financièrement et culturellement, de ces îles à toute petite portée d’un continent : Hong Kong, Singapour, Venise, Chio, et quelques autres. C’était la plate-forme commerciale pour toute une série d’exportations stratégiques : l’ivoire africain, les métaux précieux, les esclaves, et surtout les épices. Zanzibar était arabe : c’était même la maison mère du sultanat d’Oman, à laquelle la reliait le fiable circuit des vents de mousson, qui soufflait d’avril à octobre dans le sens aller, de novembre à mars dans le sens retour. À l’époque – c’est-à-dire avant le pétrole –, Oman était le conjoint pauvre du couple ; les choses se sont spectaculairement inversées depuis.

Le récit de la princesse donne à voir – ce n’est pas son moindre charme – un islam heureux, tolérant, plein d’humour et d’amour. Elle compare, les yeux mouillés de larmes, la douceur tropicale de son enfance princière aux frimas de son veuvage hambourgeois, la polygamie orientale aux adultères hypocrites qu’elle surprend autour d’elle, le bruyant harem à la solitude des épouses européennes délaissées, le mélange harmonieux des langues et des couleurs à l’obsession de la pureté génétique. Pour les enfants, le parallèle est encore plus dévastateur : au Nord, on les sous-traite à des nourrices indifférentes ou de cruels pensionnats ; au Sud, ils sont choyés par un vaste assortiment de mères et belles-mères qui ont presque leur âge, de sœurs et de demi-sœurs qui pourraient souvent être leurs grand-mères.  La princesse nostalgique pousse même le bouchon encore plus loin : elle compare avec faveur le sort des esclaves, qui parfois deviennent l’ami ou la compagne de leurs maîtres, font part de la vaste famille et qu’on soigne dans leurs vieux jours, à celui des gens de maison de la bourgeoisie, méprisés, et que l’on congédie sans merci.

Alors pourquoi donc la princesse ne s’en est-elle pas retournée vivre au soleil, dans ses riches plantations  et sa famille exponentielle ? Ha ! Parce qu’une de ses intrigues a mal tourné, et le nouveau Sultan, son frère, l’a proscrite, saisi ses biens, emprisonné ses esclaves. L’enchanteur Orient a aussi ses dangers.

LE LIVRE
LE LIVRE

Mémoires d’une princesse arabe du Zanzibar, The Gallery Publications

SUR LE MÊME THÈME

Blog « Notre Antigone n'a pas pu sortir »
Blog Le bel avenir de la presse papier
Blog Entre les murs

Dans le magazine
BOOKS n°120

DOSSIER

Grandes aventurières

Chemin de traverse

13 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

À propos de Books

par Olivier Postel-Vinay

Bestsellers

De la tendresse dans un monde de brutes

par Ekaterina Dvinina

Voir le sommaire