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Le paiche, poisson invasif et menacé

Depuis une quarantaine d’années, un poisson géant colonise la partie bolivienne du bassin amazonien. Son apparition transforme l’économie locale et laisse les autorités perplexes : invasif en Bolivie, le paiche est pourtant inscrit sur la liste des espèces menacées au Brésil, de l’autre côté de la frontière.


© Felipe Luna

Depuis 2011, les captures annuelles de paiches dans le nord de la Bolivie ont plus que doublé. Un pêcheur professionnel tire les trois quarts de ses revenus de la vente de cette seule espèce.

Le soleil se couche sur la lagune Mentiroso (« menteur »), un bras mort de la rivière Madre de Dios en forme de fer à cheval, au cœur du bassin bolivien de l’Amazone. Des aras bleus poussent des cris stridents au-dessus de l’eau dormante. Des lucioles s’agglutinent dans les jacinthes d’eau qui bordent le lac. Par moments, un grognement porcin et un gros plouf s’échappent de l’entrelacs de racines à demi immergées. « Una vaquita », murmure Jairo Canamari, l’un des quatre pêcheurs du village voisin de Trinidadcito qui m’ont emmené au lac ce jour-là. Vachette : c’est l’un des nombreux noms que l’on donne au poisson géant et invasif qui, depuis quarante ans, est à la fois un fléau et une bénédiction dans cette région reculée de Bolivie.

Canamari, 26 ans, un homme menu aux cheveux coupés ras, se tient à la proue de notre barque longue de 3 mètres. Il écarte les roseaux et les joncs tandis que son frère aîné, Rafael, assis à l’arrière, nous ramène sur la rive en ramant silencieusement. Gabriel et Ahismed Justiniano Montaño, frères eux aussi, occupent le milieu de l’embarcation. Ahismed tient une pagaie et Gabriel se roule une cigarette dans une feuille de papier quadrillé.

Le fond du bateau est jonché de ­piranhas rouges, jaunes et argentés, pêchés pour le petit déjeuner du lendemain. Ahismed est à l’affût, comme un chat, du moindre bruit témoignant de la présence du gros poisson. Gabriel expulse par le nez une fumée odorante : « Ça éloigne les caïmans et les serpents », explique-t-il en chuchotant lui aussi. C’est ce qu’il faut faire quand il y a un paiche dans les parages.

Le paiche, qui peut mesurer jusqu’à 3 mètres de long et peser 250 kilos, est le plus gros poisson à écailles de l’Amazone et l’un des plus gros poissons d’eau douce de la planète. Son corps oblong est recouvert d’écailles noires et brillantes, et sa tête est protégée par une sorte d’armure couleur de mousse. La nuit, ses yeux brillent d’une lueur vert fluo, tel un zombie venu d’une lointaine ère géologique.

Quand le paiche a fait son apparition dans la lagune Mentiroso, au début des années 1980, personne ne savait ce que c’était ni d’où ça venait. Les rumeurs se sont vite répandues, souvent plus vite que le poisson lui-même. À San Buenaventura, une localité au sud de l’aire actuelle du paiche, on disait qu’il s’attaquait aux humains. Dans d’autres villages, certains refusent d’en manger parce qu’ils pensent que sa cervelle est infestée de vers. « Quand un paiche s’énerve, il peut faire chavirer la barque avec sa queue », m’assure un pêcheur à Guayaramerín, une petite ville sur la frontière brésilienne. À Las Peñitas, un village situé à un jour de route de San Buenaventura, un pêcheur m’affirme que le paiche sait nager à recu­lons pour éviter d’être pris dans les filets. Un autre raconte avoir ­entendu dire que les paiches ont été élevés par des scientifiques péruviens qui les ont nourris de sang de vache.

Ruth Isabel Vázquez, une mareyeuse de la ville de Riberalta que l’on surnomme doña Chuli, se souvient d’avoir entendu parler pour la première fois du paiche dans une émission de radio au début des années 1980. « Ils avaient domestiqué une femelle ou alors ils la voulaient pour un musée ou un zoo, en tout cas c’était une sorte de reine pour eux, me raconte-t-elle. Elle avait une couronne dorée sur la tête et on voulait tous la capturer. » Deux nuits plus tard, sur la lagune Mentiroso, je demande à Gabriel et à Jairo s’ils ont entendu parler de la reine paiche. « Celle qui porte une couronne ? Oui, elle existe. Mais ils ne l’ont jamais trouvée », me répond Gabriel. Jairo se fend d’un large sourire de conspirateur : « C’est parce qu’elle est ici, dans le Mentiroso. »

Ces trente dernières années, les paiches ont bel et bien pris le contrôle de la lagune Mentiroso. Ils ont colonisé près du quart de la vaste portion bolivienne du bassin amazonien, qui s’étend sur près de 2 800 kilomètres carrés. Cette expansion, qui s’est faite au détriment des espèces autochtones, a donné un coup de fouet à l’économie locale dans cette région pauvre du pays le plus pauvre d’Amérique du Sud. L’invasion biologique est un phénomène courant, banal même, partout dans le monde, mais le paiche inspire des craintes particulières.

Carlos Cruz, 74 ans, est le doyen des pêcheurs de Trinidadcito. Il a beau avoir vu des villages entiers être emportés par le courant, il parle du paiche sur un ton de sidération résignée. Il décrit un monde qui ne tourne plus rond : « Avant, il y avait du surubi, du pacu, du pintado, se remémore-t-il, évoquant des espèces autochtones qui se sont raréfiées ou ont disparu. Puis le paiche est arrivé, et maintenant il n’y a plus que lui. »

« Nous vivons actuellement dans un monde très explosif, écrit l’écologue britannique Charles Elton dans son livre de 1958, The Ecology of Invasions by Animals and Plants, considéré comme le texte fondateur de la biologie des invasions. J’entends par explosion écologique le très fort accroissement de la population d’une espèce d’organismes vivants. […] J’emploie le mot “explosion” à dessein, parce qu’il désigne le déchaînement de forces qui étaient auparavant contenues par d’autres forces. […] Les explosions écologiques ont ceci de particulier qu’elles ne font pas de bruit et qu’elles mettent plus de temps à se produire. » Du temps de Darwin, déjà, les biologistes avaient mis en évidence l’existence d’espèces invasives, mais celles-ci passaient en général pour des curiosités. Il a fallu les travaux d’Elton pour qu’on y voie un grave danger pour les écosystèmes. Vingt ans après la publi­cation de son livre, le paiche explosait sans bruit dans l’écosystème bolivien. L’impact ne se ferait pleinement sentir que des ­décennies plus tard.

Le paiche occupe le sommet de la chaîne alimentaire dans les cours d’eau à faible courant et les bras morts du nord du bassin amazonien depuis 5 millions d’années. Il se nourrit de tout ce qui peut tenir dans son énorme mâchoire articulée – des poissons surtout, mais aussi des graines, des feuilles, des cailloux et de la vase. Dans son habitat d’origine, essentiellement au Pérou et au Brésil, le paiche constitue un élément important du régime alimentaire des populations locales depuis que celles-ci disposent des engins de pêche nécessaires à sa capture. Un récit mytho­logique du peuple uaiá, originaire de l’ouest de l’Amazonie brésilienne, est presque aussi effrayant que les rumeurs qui ont circulé ces dernières décennies en Bolivie. Pirarucu – l’un des noms sous lesquels on désigne le paiche au Brésil – était à l’origine un prince guerrier courageux mais cruel qui s’attira la colère des dieux par ses blasphèmes et la violence gratuite qu’il infligeait à ses ­sujets. Un jour, alors qu’il pêchait, les dieux déchaînèrent un orage dont un éclair lui transperça le cœur. Il tomba dans le fleuve et sombra dans ses profondeurs, où il fut métamorphosé en un poisson de couleur sombre qui terro­risa la région pendant des années. Même dans son milieu naturel, ce gros poisson est un être malveillant et mystérieux, issu d’un conflit avec le divin.

Le prince guerrier a fini par devenir une proie. Au Pérou et au Brésil – mais aussi en Colombie, en Équateur et au Guyana, où le paiche est présent en plus petit nombre –, les populations rive­raines se servaient autrefois de lances, de harpons, d’arcs et de flèches ainsi que de filets pour attraper ce poisson au moment où il remontait à la surface pour respirer, toutes les quinze à vingt minutes. En 1975, année où fut adoptée la Convention des Nations unies sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), le paiche figurait parmi les espèces en danger d’extinction. Son exportation fut interdite. À peu près à la même époque, des fermes d’élevage furent créées au Pérou et au Brésil afin d’atténuer la pression sur les populations sauvages. Certains éleveurs de paiches comprirent vite que ce poisson pouvait faire un bon produit d’exportation : il grandit vite, se reproduit vite, est riche en protéines et ne possède pas d’arêtes intramusculaires.

En 2012, le magazine Time souligne le succès des fermes aquacoles péruviennes. Deux ans plus tard, l’enseigne américaine de produits bio Whole Foods Market commence à commercialiser du paiche en remplacement de la légine australe, ou bar chilien, dont la pêche est encadrée – les deux poissons ont une chair délicate très semblable. Consommez du paiche d’élevage et vous contribuerez à la protection de l’espèce, argumente alors Whole Foods. Une étude publiée la même année dans la revue scientifique Aquatic Conservation : Marine and Freshwater Ecosystems conforte ces propos : les communautés des pêcheurs du Pérou et du Brésil qui ont établi des plans de gestion des stocks, prévoyant souvent la création de fermes aquacoles, constatent une nette amélioration de la densité de paiches en milieu naturel.

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Pour l’heure, le projet visant à sauver le paiche sauvage est couronné de succès. Mais il a aussi provoqué une cata­strophe écologique. À la fin des ­années 1970, des inondations firent ­céder les digues du lac Sandoval, dans le sud du Pérou, dans lequel les autorités faisaient incuber des alevins de paiche. Une partie du fretin s’échappa dans la rivière Madre de Dios, qui alimente le bassin amazonien bolivien. Depuis lors, le paiche se déplace d’environ 30 kilomètres par an, un rythme étonnamment élevé pour une espèce non migratrice. Il passe la saison sèche à creuser un nid circulaire dans le limon des berges, en se nourrissant des juvéniles des ­espèces ­autochtones qui fraient au même ­endroit. Le paiche pond des milliers d’œufs à la fois et peut élever quelques centaines d’alevins qu’il protège farouchement des autres poissons. Lorsque arrivent les pluies printanières et que les bras morts sont de nouveau envahis par les cours d’eau, la jeune génération de paiches se répand dans le cours principal de la rivière et remonte ou descend le courant pour se trouver des terrains de chasse et de reproduction. Il n’y a guère que les rapides qui puissent leur barrer la route. Bien qu’il ne soit pas scientifiquement prouvé que le paiche a nui aux autres populations de poissons, tous les pêcheurs que j’ai rencontrés m’ont dit que les espèces autochtones disparaissent depuis des années et que c’est à cause du paiche.

Pour beaucoup de pêcheurs boliviens, toutefois, cette catastrophe écologique s’est révélée être une aubaine. « Ces deux paiches qui se sont échappés du Pérou et sont remontés jusqu’à Riberalta ont vraiment été un don du ciel, me dit Marvin Sereve, qui se targue, comme doña Chuli, d’avoir été la première à commercialiser le paiche en Bolivie. Aujourd’hui, tout le monde travaille dans la pêche. »

Jusqu’aux années 1970, époque où le gouvernement brésilien a établi une fabrique de glace à la frontière, dans la ville qui fait face à Guayaramerín, les habitants de cette partie de l’Amazonie bolivienne pratiquaient presque exclusivement une pêche de subsistance. Les choses évoluèrent dans les années 1980 et 1990 : la glace permit de conserver le poisson lors des longs trajets sur la ­rivière, et la création de réserves naturelles du côté brésilien s’accompagna de l’interdiction de la pêche commerciale. Des patrons de pêche brésiliens se mirent à faire appel à des pêcheurs boliviens pour qu’ils s’aventurent aux confins de leurs rivières et de leurs lacs, là où la pêche n’est pas réglementée, et ramènent du pacu, du surubi et du pintado – des ­espèces très appréciées des gens du coin. « On gagnait des fortunes, se souvient un pêcheur de Guayaramerín. Le plus petit des bateaux pouvait contenir 5 tonnes de poisson et le plus grand, 20 tonnes. »

Au début des années 2000, les captures d’espèces autochtones commencèrent à décliner. Les pêcheurs y voient deux raisons : le paiche et le projet de centrales hydroélectriques sur la rivière Madeira. À cette époque, les pisciculteurs brésiliens se mirent à inonder le marché de pacu et de surubi bon marché, ce qui donna un coup d’arrêt à l’industrie de la pêche naissante de Guayaramerín. Aujourd’hui, le port de la ville est tristement silencieux. Une rangée de ­petites embarcations – la plus grande ayant une capacité d’à peine 2 tonnes – se balancent sur l’eau. Les ­bateaux plus grands amarrés à côté servent à transporter des boissons et du bétail en amont ou en aval de la ­rivière. Avec le déclin de la pêche à Guayaramerín, les pêcheurs de Ribe­ralta se sont mis à vendre du paiche. Vingt ans plus tard, cette espèce repré­sente près de 85 % des captures entrant à Riberalta, le premier port de Bolivie. « Si ce poisson n’avait pas fait son apparition, il n’y aurait plus de pêche ici », estime Paul Van Damme, directeur de l’ONG bolivienne Faunagua.

Sereve s’est lancée dans la pêche alors que le secteur était en plein essor, dans les années 1990. « Au départ, j’avais six bateaux, puis j’en ai perdu un. Ensuite j’ai divorcé, et mon mari m’en a pris deux autres, me raconte-t-elle en rigolant un soir où nous sommes atta­blés dans un petit restaurant qu’elle gère sur la rive. Maintenant, j’ai trois bateaux et je m’en tiens là. Je suis la seule personne de Riberalta à posséder l’ensemble de la chaîne logistique ». Sereve engage des pêcheurs qui remontent la rivière pendant deux ou trois semaines jusqu’aux confins de la rivière Beni, dans des zones où le paiche n’est présent que ­depuis une dizaine d’années. Plutôt que d’acheter leurs prises aux pêcheurs ­locaux – comme le fait sa principale rivale, doña Chuli –, Sereve verse une somme forfaitaire de 2 000 bolivianos (environ 260 euros) aux villages riverains en échange du droit de pêche. Lorsque le poisson ­arrive, elle transforme la chair en steaks, en saucisses et en nuggets dans le petit atelier qu’elle a créé à son domicile. Elle écoule ensuite ses ­produits dans les villes de l’intérieur de la Bolivie. Les mauvais mois, elle vend près de 4 tonnes de paiche, une hausse spectaculaire par rapport aux débuts, du temps où les ­filets étaient commercialisés sous le nom de surubi pour attirer les clients. Sur les marchés, le paiche n’est vendu comme tel que depuis quelques années.

Depuis 2011, les captures annuelles de paiche dans le nord de la Bolivie ont plus que doublé. Un pêcheur professionnel tire les trois quarts de ses revenus de la vente de cette seule espèce. Chez les populations rurales, où les sources de revenus sont plus diversifiées, la pêche représente environ 20 % des revenus, dont la moitié provient du paiche. Si la flotte de Severe utilise des filets spéciaux, pourvus d’ouvertures très larges, tous les pêcheurs n’ont pas les moyens d’investir dans un tel équipement, si bien que beaucoup d’entre eux continuent à pêcher ces mêmes espèces autochtones qu’ils redoutent de voir s’éteindre à cause du paiche. Et, comme de plus en plus de gens se tournent vers la pêche pour compléter leurs revenus, la pression exercée sur les espèces locales continue d’augmenter. D’un point de vue écologique, l’arrivée du paiche a été un désastre.

Pour beaucoup de pêcheurs et de leurs clients, en revanche, ces bouleversements ont été de toute évidence positifs. Grâce au paiche, doña Chuli a ­monté une entreprise qui emploie tous les membres de sa famille élargie. Pour les jeunes, la pêche est devenue une planche de salut lorsque d’autres projets capo­tent. Jairo Canamari faisait des études de génie de l’environnement avant de se faire expulser pour avoir mis une étudiante enceinte (ils se sont mariés depuis). Gabriel Justiniano Montaño rêvait d’être footballeur professionnel mais n’a jamais réussi à être recruté par un club. Son frère Ahismed a décroché son diplôme de comptabilité il y a cinq ans et a passé six mois à chercher un emploi en vain. Tous trois sont revenus à Trinidadcito et ont trouvé à travailler comme pêcheurs. « Ici, au moins, il y a toujours de la ressource », se réjouit Ahismed.

Le marché reste pourtant limité : le paiche ne représente que 4 % du poisson consommé en Bolivie, pays qui en mange moins de 3 kilos par personne et par an, contre plus de 20 kilos en moyenne dans le monde. Environ la moitié du poisson consommé dans les centres urbains – y compris dans des localités comme Riberalta et Guayaramerín – provient des fermes aquacoles du Brésil, du Pérou et d’Argentine. Et, alors que le Pérou et le Brésil exportent de plus en plus de paiche, la Bolivie est pieds et poings liés par la réglementation de la Cites et ne peut exporter sa pêche sauvage. Pour ce faire, il faudrait que le gouvernement bolivien apporte la preuve que le paiche est une espèce inva­sive qui n’est pas menacée d’extinction sur le territoire natio­nal. Cela supposerait de mener une étude coûteuse et fastidieuse sur plusieurs années, dans une région où les moyens financiers et les données sont limités. « Encore faudrait-il que la classe politique s’intéresse à la question », souligne le sénateur Erwin Rivero Ziegler, originaire de Riberalta.

Cela ne sera pas chose facile. Jusqu’à l’adoption de la loi sur la pêche et la pisciculture durables en 2017, la Bolivie n’avait pas de législation en matière de pêche. Pour élaborer le texte de loi, Rivero et ses collaborateurs ont tra­vaillé pendant cinq ans avec des pêcheurs des trois principaux bassins-versants du pays. Ils ont constaté à cette occasion que les embargos décrétés ­localement n’avaient pas d’effet. Ces pêcheurs estimaient pourtant que le gouvernement devait prendre des ­mesures pour préserver les stocks, en imposant des restrictions assorties d’aides destinées à acheter de l’équipement et à compenser le manque à gagner pendant les mois d’interdiction. Sans ce filet de sécurité, m’ont confié les pêcheurs, ils ne peuvent pas se permettre de respecter l’interdiction saisonnière, et rien ne les incite à le faire. « Ils avaient bien conscience que des mesures ­devaient être mises en place, me dit Rivero. Il y a un vide juridique – un vide qu’il revient à l’État de combler. »

Vu l’augmentation des captures et l’extension des zones de pêche d’une année sur l’autre, le marché pourrait bientôt être saturé. La législation inter­nationale sur la protection des espèces menacées – celle-là même qui a indirectement provoqué une invasion – pourrait bien compromettre le gagne-pain de la population qui a le plus pâti de l’arrivée du paiche. La rumeur avait devancé le paiche, et voilà que le paiche devance la législation.

L’inadéquation de la législation en matière de protection des espèces n’est nulle part plus patente que sur les berges de la rivière Mamoré, qui marque la frontière entre la Bolivie et le Brésil. Dans le village bolivien de San Lorenzo, les pêcheurs ont aperçu le premier paiche il y a quatre ans seulement. (D’après les chercheurs, il était sûrement présent avant, mais en trop petit nombre pour qu’on le remarque.) Désormais, ils en attrapent par dizaines dans la rivière qui coule au pied de chez eux.

San Lorenzo se résume à une ­dizaine de maisons alignées le long d’une unique rue poussiéreuse parallèle à la rivière et bordée de manguiers et de tamariniers. Il y a un château d’eau désaffecté, un petit parc peu fréquenté sur les berges et un terrain de foot qui sert depuis longtemps de pâturage au bétail. Quand les pêcheurs sortent de chez eux le matin, la première chose qu’ils voient, c’est la ­rivière Mamoré et, en face, le Brésil. Deux bateaux effectuent chaque jour la traversée. L’un transporte des villageois qui se rendent dans une localité côté brésilien ; l’autre est une vedette de surveillance de la police qui patrouille pour lutter contre les activités illicites, essentiellement la pêche dans une zone classée aire ­naturelle protégée dans les années 1970. Vue depuis la Bolivie, la rive brésilienne apparaît à la fois comme le passé révolu et l’avenir qui se dessine. D’un côté du Mamoré, le paiche est ­invasif ; de l’autre, il est menacé.

Le soir où j’arrive à San Lorenzo, je me rends sur les berges en compagnie de Samuel Surubí, un mareyeur qui tient une échoppe où l’on trouve de la bière, de la coca et du tabac – les trois produits qui permettent aux pêcheurs de tuer le temps en attendant que ça morde. Surubí retrouve deux pêcheurs qui viennent juste de rentrer avec leurs prises, capturées en aval. Raúl Chávez Parada, surnommé Cata, et son associé, Josué Castro Barveris, extraient douze paiches de la cale de leur bateau et les allongent dans le limon pour faire les comptes. Le plus petit pèse pas loin de 15 kilos et le plus grand, le double – du menu fretin, de l’avis général. Le frère aîné de Cata, Jesús, alias Papayo, braque le faisceau de sa torche sur les poissons. Leurs yeux verts s’allument comme des lanternes. Josué, une joue gonflée par une chique de coca, se penche sur les longs corps inertes des poissons et les débite un à un. Il incise leur ­armure d’écailles, découpe l’articulation molle de leur cou, retire la tête et les viscères d’un seul geste et racle le tissu visqueux des poumons. Dans les taillis, des ­cochons attendent de pouvoir engloutir les boyaux.

Le lendemain, je me rends sur la rive brésilienne pour rencontrer Antonio Medero, un pêcheur d’un hameau baptisé Deus Que Me Deu (« Ce que Dieu m’a donné »). Il me parle des négociants brésiliens qui ont commencé au début des années 2000 à aller acheter des alevins de paiche dans des villages boliviens pour leurs élevages. Craignant d’être pris en train de transporter une espèce protégée, ils n’hésitaient pas à jeter les poissons par-dessus bord s’ils apercevaient un bateau de la douane. Ces dernières années, les autorités brésiliennes sont devenues inflexibles. ­Medero connaît des lacs où le paiche pullule, et il sait qu’il pourrait tirer des centaines de ­kilos de poisson de la rivière qui coule à deux pas de chez lui, comme le font les hommes de San Lorenzo, mais il s’y refuse – vendre du paiche sur le marché est trop risqué. « Comment peuvent-ils savoir de quel côté de la frontière vient le poisson ? Le paiche ne parle ni espagnol ni portugais. Ici, il est tout bonnement interdit », explique-t-il. Medero est moins préoccupé par l’absurdité de la loi que par les risques qu’il y aurait à l’enfreindre.

Soixante ans après qu’Elton a forgé le concept d’espèce invasive, les biologistes de la conservation continuent à affiner sa définition. Martín Nuñez, un biologiste de l’Université du Tennessee, définit une espèce invasive comme « un organisme qui a été introduit dans un écosystème moyennant une intervention humaine, après l’an 1500 ». Lorsqu’il a débuté dans la discipline, raconte Nuñez, il imaginait que les espèces les plus envahissantes arrivaient dans de nouveaux territoires à la manière d’auto-­stoppeurs ou de passagers clandestins. En réalité, pointe-t-il, la plupart des ­espèces invasives sont introduites volontairement – soit dans des fermes aquacoles, soit pour servir de prédateur à des espèces indésirables, soit pour fournir de grosses prises aux amateurs de pêche sportive – avant de déjouer nos imprudentes tentatives de les contenir. Matthew Barnes, un biologiste de l’Université technologique du Texas, formule la chose en des termes légèrement différents : « Un organisme est invasif ­selon l’impact qu’il a sur l’économie et sur notre conception de ce que doit être l’environnement, estime-t-il. La ­notion d’invasion est une vue de ­l’esprit. »

Si l’homme est à l’origine de la plupart des invasions et dispose des mots pour définir ce phénomène, il n’est pas le seul animal concerné. Les espèces invasives sont aujourd’hui la deuxième cause d’extinction dans le monde, après la destruction des habitats naturels. Pour désamorcer ces bombes écologiques avant qu’elles n’anéantissent la biodiversité, nous nous en remettons à la législation et à la science. Mais, pour l’essentiel, seule la prévention permet de se prémunir contre les effets délétères des espèces invasives. Au moment où l’on remarque la présence d’une espèce, il est souvent trop tard pour stopper son invasion. Les lois correspondent à des frontières et à des États-nations qui sont eux-mêmes des constructions intellectuelles. Dans le cas du paiche, les frontières et les réglementations n’ont fait qu’accélérer sa prolifération.

Tandis que les scientifiques qualifient le paiche d’« espèce invasive », les pêcheurs que j’ai rencontrés utilisent tous, sans exception, l’expression « contre nature ». Comme le paiche venait perturber leur environnement tel qu’il est censé être. Mais l’idée que la nature est une machine parfaitement calibrée est une vue de l’esprit, une légende semblable à celle du prince guerrier métamorphosé en poisson. Les extinctions, les transformations et les fluctuations sont des phénomènes naturels. Quand surgit une espèce invasive aussi ­effrayante et imposante que le paiche – un phénomène sur lequel nos lois et nos frontières n’ont que peu de prise –, notre fragile sentiment de maîtrise vole en éclats, nous rappelant que rien ne dure éternellement. Et cela vaut pour la nature comme pour l’homme.

Et pourtant, ce poisson est aussi l’avenir. À Trinidadcito et à Riberalta, où la vie locale a été complètement transformée par son arrivée, il est maintenant essentiel. Ces localités ne sont peut-être pas devenues prospères, mais au moins peut-on y vivre décemment. À ­Trinidadcito, seule la pêche à la ligne est autorisée, les filets sont interdits et l’accès à la lagune Mentiroso est surveillé. « À Trinidadcito, nous pratiquons une pêche responsable », déclare fièrement Carlos Cruz, le pêcheur le plus nostalgique de ceux que j’ai rencontrés. « On ne peut pas considérer le paiche comme quelque chose de néfaste, affirme quant à lui le sénateur Rivero. C’est une réa­lité, il faut faire avec. » Même à San Lorenzo, où ce poisson fascine autant qu’il exaspère, beaucoup de pêcheurs se sont résignés à en tirer une partie de leurs revenus.

Lors de ma dernière soirée à San ­Lorenzo, j’assiste à une réunion de pêcheurs organisée par Donald Dorado Araú. Une quinzaine d’entre eux sont rassemblés au domicile de Samuel ­Surubí, une maison en béton recouverte d’un toit de tôle par lequel s’engouffre un vent de tempête chargé d’humidité. Araú parle de droit du travail et d’action collective, de l’importance de faire preuve de modération et d’empêcher le pillage des ressources de la Boli­vie. « Les gens s’imaginent que nous sommes tellement pourvus que nos ressources ne s’épuiseront jamais. Mais elles s’épuiseront, prévient-il. Il y a eu la fièvre du caoutchouc et la fièvre de l’or, et maintenant c’est la fièvre du paiche. Mais vous savez ce qui s’est produit avec l’or. » Un pêcheur nommé Pinduca lève la main. « Quand ce poisson est arrivé ici, nous étions furieux parce qu’il a fait disparaître tous les autres, commence-t-il. Mais maintenant, il n’y a plus rien à faire. Il n’y a pas de solution. » Les hommes de l’assistance opinent du chef et boivent leur bière. « Désormais, ça sera notre poisson. »

— Michael Snyder est un journaliste américain établi au Mexique. Il a bénéficié pour la rédaction de cet article d’une bourse du Pulitzer Center for Crisis Reporting, qui finance des reportages sur des grandes problématiques mondiales.

— Cet article est paru dans le trimestriel américain The Believer le 1er octobre 2018. Il a été traduit par Pauline Toulet.

LE LIVRE
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The Ecology of Invasions by Animals and Plants (« L’écologie des invasions animales et végétales ») de Charles S. Elton, University of Chicago Press, 2000

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