Paradoxes albanais

Voilà un pays, l’Albanie, microscopique et ultra-pauvre, et qui va jusqu’à considérer la Grèce voisine comme un eldorado, où pullulent pourtant les Mercedes (en Grèce, quand on en voit passer une, on dit : « C’est ou bien un albanais, ou un de nos ministres ! »).

L’explication la plus classique : les activités mafieuses, notamment la prostitution. Il y aurait en effet 30 000 prostituées albanaises pour un peu plus d’un million d’habitants (elles exercent leurs talents principalement à l’étranger, « ce qui est normal, selon un interlocuteur local, car les femmes albanaises sont les plus belles d’Europe »). L’autre explication de cette richesse automobile, c’est le bétonnage sauvage de la magnifique côte Adriatique, où les terrains valaient encore il y a peu trois fois rien.

Voilà aussi une langue réputée barbare et impossible à apprendre, qui est en fait une des premières langues indo-européennes, et très proche grammaticalement du grec ancien (avec trois modes verbaux, et des déclinaisons à six cas).

Voilà un pays ultra communiste, longtemps demeuré une sorte de Corée-du-Nord européenne sous la férule d’un des derniers dictateurs rouges, Enver Hodja. Mais elle a enterré celui-ci avec tous les signes d’une grande affliction, en 1985, et semblerait même le regretter, aujourd’hui que l’Albanie est une « république démocratique » dominée par une droite musclée.

Voilà enfin un État qui avait pour religion officielle l’athéisme, il y a à peine plus de vingt ans, et qui se présente aujourd’hui comme un symbole de tolérance religieuse et de coexistence avec l’islam, aujourd’hui pratiqué par 80 % de la population. C’est pourtant ici même qu’au XVe siècle le fameux Skanderbeg a stoppé net la progression ottomane (« Sans lui, votre Europe aurait une allure très différente aujourd’hui », souligne le même interlocuteur). Et, ultime paradoxe, l’Albanie musulmane sert aujourd’hui de refuge à la secte islamo-libérale Bektashi, une branche du soufisme qui pratique avec enthousiasme le mysticisme et la consommation d’alcool, soit la paradoxale réconciliation du spirituel et des spiritueux.

Jean-Louis de Montesquiou

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