Paradoxes de la corruption
par Olivier Postel-Vinay

Paradoxes de la corruption

Publié dans le magazine Books, septembre/octobre 2018. Par Olivier Postel-Vinay

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Dans plusieurs pays d’Afrique, une forme élémentaire de corruption est l’argent que soutire la police de la route aux chauffeurs routiers, même quand ceux-ci n’ont rien à se repro­cher. Ce sont des pays où les institutions sont si fragiles que la corruption imprègne la société tout entière. Le remède suggéré par la théorie économique serait de mieux rémunérer les fonctionnaires afin qu’ils aient moins besoin d’argent supplémentaire pour subvenir aux ­besoins de leur famille. L’expérience a été tentée au ­Ghana, pays plutôt moins corrompu que d’autres. En 2010, le salaire des policiers a été multiplié par deux. Le résultat a été à l’opposé de l’objectif escompté : le racket s’est accentué.
La corruption désigne le plus souvent une autre pratique : le fait de soudoyer le représentant d’un État ou d’une institution pour obtenir un marché ou des faveurs. L’efficacité du procédé tient à ce que le prix à payer par le corrupteur est en règle générale beaucoup plus faible que le gain ­escompté. On appelle cela le paradoxe de Tullock, du nom de l’économiste Gordon Tullock, qui a décrit le phénomène en 1980. Il en résulte que plus un projet est pharaonique, dans le secteur du bâtiment par exemple, plus les chances qu’il y ait corruption sont élevées. Un projet de grande ampleur facilite aussi la dissimulation des pots-de-vin versés. Pour un dirigeant poli­tique, accepter le deal est d’autant plus inté­ressant que le projet est créateur d’emplois et séduisant pour ses électeurs ou administrés.
La corruption peut donc favoriser la croissance. Beaucoup pensent que l’URSS n’aurait pu ­subsister si longtemps sans la corruption. Certains lui imputent aussi une part du déve­loppement spectaculaire de l’économie chinoise depuis 1989. D’aucuns soutiennent que la vigoureuse offensive du président Xi Jinping contre les corrompus exerce un frein sur l’activité économique, car les fonctionnaires susceptibles d’accorder des contrats sont plus circonspects.
Sur le long terme, la prévalence de la corruption est cependant un frein à la croissance, car le règne de l’arbitraire rend l’avenir incertain et ­décourage les investisseurs. Comme, néanmoins, la plupart des États de la planète ne sont pas – c’est le moins qu’on puisse dire – régis par un droit et une justice à toute épreuve, les occasions sont légion. Le versement de dessous-de-table par les grandes entreprises est donc une pratique courante et même banalisée, au point d’avoir été sanctifiée par les déductions fiscales accordées par l’État où elles ont leur siège, France et ­Allemagne y compris.
Si les choses semblent changer, c’est en raison d’une prise de conscience vertueuse alimentée par des ONG, des institutions internationales et des magistrats, avivée par la crise de 2008 et les pratiques d’un monde de la finance jugé prédateur. L’étau judiciaire se resserre sur les entreprises occidentales. Ce qui réjouit leurs concurrentes chinoises et autres, moins soumises à ce genre de contrainte.
Plusieurs chefs d’État et de gouvernement sont tombés récemment en raison d’un excès de ­corruption, mais beaucoup d’autres n’ont pas vu leur popularité entamée. Il en va ainsi en Russie, en Hongrie, en Turquie, en Israël. Au Kenya, les politiciens corrompus sont ­régulièrement réélus. Au Brésil, Lula, pourtant condamné et écroué, domine dans les sondages.
On établit souvent un lien entre niveau de ­corruption et degré de démocratie. Dans le bas du classement établi par Transparency International, aucun État n’est démocratique au sens plein du terme. Mais un État peut avoir éradiqué la corruption sans pour autant respecter les ­libertés : témoin Singapour. À l’inverse, Jacob Zuma est resté dix ans au pouvoir en Afrique du Sud alors que ses pratiques corrompues étaient décrites en détail par une presse libre et lui avaient valu des poursuites judiciaires.
Des institutions solides sont en principe le meilleur rempart contre la corruption. En prin­cipe seulement. Témoin encore l’Italie, où un Sud mafieux partage depuis cent cin­quante ans ses ins­titutions avec un Nord plus intègre.
Si la corruption est un crime rationnel, comme le soutient un économiste, son avenir reste assuré.

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