Paroles de pêcheur
par Sheng Keyi

Paroles de pêcheur

« Je ne l’appelais que très rarement “papa”. Le mot me restait coincé en travers de la gorge, comme une arête ; et lui-même ne m’appelait jamais par mon prénom. Il voulait un fils. Dès ma naissance, il m’avait surnommée “Esprit de malheur”. Notre relation n’était pas plus compliquée que cela. »

Publié dans le magazine Books, décembre 2013. Par Sheng Keyi
L’endroit où nous vivions étant une région lacustre, les gens allaient pêcher pour améliorer l’ordinaire. Chaque fois que mon père partait avec son filet, je devais lui emboîter le pas en portant un immense panier de bambou. Ce n’est pas que j’en avais tellement envie, mais il fallait bien que j’obéisse. J’avais six ans, et terriblement peur de mon père ; le seul bruit qu’il faisait en craquant une allumette pour fumer une cigarette suffisait à me terroriser. Le panier de bambou était plus grand que moi. Au début, il paraissait très léger, mais devenait vite une lourde charge que je portais comme je pouvais, par les anses, sur le dos, à l’épaule, tout en m’efforçant de marcher au même pas que mon père. Il ne me parlait jamais, ne me disait pas où il avait l’intention d’aller ; en fait, il ne le savait pas lui-même. Il partait au petit bonheur, ne se décidant qu’après avoir hésité un moment en chemin, et être éventuellement revenu sur ses pas parce qu’il avait aperçu au loin, devant lui, Man Xianxian – un as de la pêche, qui ne rentrait jamais les mains vides. Chaque jour, après avoir laissé à sa femme ses poissons les plus petits, Man Xianxian vendait les plus gros, si bien que le couple avait réussi au fil du temps à construire une maison de brique couverte de tuiles, avec des fenêtres, et même des châssis laqués de rouge. Man Xianxian témoignait une grande affection aux « petits chenapans » et « bouts de chou » du village, comme il disait, contrairement à mon père qui chassait les garnements à coups de pied, comme la volaille et les chiens. Pendant longtemps, je n’ai pas compris pourquoi Man Xianxian était sans enfant. Sa femme avait deux ans de plus que lui, et ils étaient l’un et l’autre en pleine forme. Personne dans le village n’était plus solide, ni plus épanoui. Man Xianxian avait le visage tanné et éclatant de santé, parsemé de rides rosées, profondes mais peu apparentes ; je les voyais pourtant très bien quand il se penchait sur moi pour me tendre une galette ou une pomme caramélisée, me demandant de l’appeler « papa ». Je n’en faisais rien, bien sûr, le mot me restait coincé en travers de la gorge, comme une arête ; même à mon père je ne le disais que très rarement, et lui-même ne m’appelait jamais par mon prénom. Voulant un fils, il ne m’aimait pas, et m’avait surnommée dès ma naissance « Esprit de malheur ». Mes relations avec mon père n’étaient pas plus compliquées que cela. Un jour, en entendant ma mère qui bavardait avec la voisine par-dessus la clôture, j’ai appris que Man Xianxian et sa femme avaient failli avoir un enfant, mais que le bébé était mort avant la naissance. Le médecin avait dit que c’était à cause d’une maladie, et qu’il n’y avait rien à faire ; s’ils voulaient avoir un enfant à l’avenir, il leur faudrait se séparer et que Man Xianxian trouve une autre partenaire. Il avait continué à regarder avec envie la pagaille que semaient les enfants chez les autres, mais sans pour autant chercher une nouvelle épouse. Après plusieurs fausses couches, le ventre de sa femme cessa de s’arrondir. Quand elle eut dépassé la quarantaine, elle abandonna l’idée d’avoir un enfant, éleva deux chiens et trois chats, et leur donna à chacun un prénom qu’elle hurlait souvent dans sa cour pour les réprimander. Le fait d’être sans enfant lui donnait des complexes ; elle ne se mêlait pas aux commérages du village, mais gérait les affaires familiales avec une calme assurance, comme un roi administre son territoire, tandis que Man Xianxian faisait figure de vassal, tout juste bon à payer son tribut, en lui apportant le poisson qu’il venait de pêcher ou l’argent de celui qu’il avait vendu. Il lui faisait entièrement confiance, l’expérience ayant montré qu’elle avait un talent de gestionnaire. Man Xianxian n’était pas loquace, et il avait une grosse pustule sur la nuque, si bien que mon père le regardait de haut. Mais, en matière de pêche, il l’admirait manifestement. Il nous arrivait parfois de le croiser, portant son filet et son panier ; mon père ne manquait pas alors de lui offrir une cigarette, et en profitait pour jeter un œil à son butin, en jaugeant du regard le poids de sa pêche. Mon père n’était pas une lumière, mais il lui suffisait de voir la courbure de la palanche sur l’épaule de Man Xianxian pour être fixé. Et moi, à côté, j’étais triste et mal à l’aise en voyant dans mon panier frétiller quelques malheureux poissons guère longs de plus de cinq centimètres. Mon père et moi formions comme une ligne de front, sous la menace d’une attaque de l’ennemi. Mais je me berçais de l’illusion que Man Xianxian était mon père, et m’esclaffais en mon for intérieur quand nous rencontrions par hasard un autre pêcheur avec un panier vide. J’en riais même en rêve, et mes rires me réveillaient au milieu de la nuit. Comme j’allais pieds nus dans l’herbe, il m’arrivait souvent de me faire mal en marchant sur des coquillages ; j’y étais habituée. Mais quand je me blessais sur des châtaignes d’eau, je ne pouvais m’empêcher de crier « aïe ! » Mon père ne se retournait même pas. Je savais bien que ce n’était rien à côté de la blessure qu’il s’est faite avec un tesson de bouteille : une piqûre d’épingle, en comparaison, rien de grave. Alors, j’essuyais les traces de sang sans en faire un drame. Des résidus de pêche rejetés sur le bord du chemin, mon père était capable de déduire que quelqu’un d’autre venait de lancer son filet à cet endroit, et, même s’il ramassait quelques coquillages encore humides, il ne ralentissait pas l’allure pour autant. Tel un général en campagne, revêtu de son armure, l’arme au poing, il menait ses troupes vers l’avant. Et moi, derrière, je peinais à le suivre, titubant sous la grande panière de bambou. Je ne savais jamais où diable on allait arriver quand on sortait de la maison. De toute façon, à part l’eau, il n’y avait rien de très passionnant. Mon père ne réussissait à pêcher que de tout petits poissons, et les journées étaient d’un ennui mortel. Je pensais souvent qu’on aurait dû brûler le filet et faire autre chose, mais, bien sûr, je n’osais rien dire ; mon père avait l’habitude que je le suive comme une ombre. Il ruminait ses pensées, en cherchant une manière d’attraper des poissons qui lui permettent de pavoiser. Souvent, il ramenait son filet vide. Il se répandait alors en invectives grossières contre ces pleutres de poissons qui l’esquivaient. Ces bouffées de colère étaient suivies d’un silence encore plus lourd que celui qui les précédait. Avec pour seul bruit le vent qui soufflait entre lui et moi ; le reste du monde semblait comme perdu sur une lointaine planète. J’en avais assez de ces étendues d’eau sans fin et m’imaginais qu’elles se transformaient en montagnes, où j’allais avec mon père chasser du gibier sauvage ; c’était autre chose que de trimballer péniblement mon panier vide ! Il nous arrivait parfois de longer une rizière, ou de traverser un village. Il y avait toujours quelque étang où s’épanouissaient des fleurs de lotus, et où les châtaignes d’eau étalaient leurs feuilles à la surface. J’aurais aimé que mon père me cueille une feuille de lotus dont j’aurais fait une ombrelle. Mais l’idée de s’arrêter ne l’effleurait même pas ; je gardais mon désir en moi, et, même quand l’étang aux lotus était loin derrière nous, je pouvais apercevoir une fleur très haute, très rouge, qui me faisait un signe de la main. Mon père ne semblait pas savoir non plus que j’adorais les châtaignes d’eau. Il n’aimait ni les plantes ni les animaux et pouvait écraser d’un simple coup de pied la gueule d’un chien. En revanche, un jour que Man Xianxian m’avait emmenée, il m’avait raconté des histoires pour m’amuser tout le long de la route, je me le rappelle très bien. Je sais qu’il m’avait prise avec lui pour me faire plaisir ; il est même entré dans l’eau jusqu’à la taille pour me cueillir des racines et des fleurs de lotus, et m’a ramassé des châtaignes d’eau et des patates douces. Je suis rentrée les poches pleines. Je regrette beaucoup de n’avoir pas eu plus souvent l’occasion d’aller avec lui. En fait, si pendant longtemps Man Xianxian n’a pas pu m’emmener à nouveau pêcher, c’est pour une raison très simple : mon père nous a interdit, à ma mère et à moi, de le fréquenter. Je ne sais pas trop ce qui s’est passé, mais c’est certainement à cause des poissons. Un jour que mon père et moi étions partis à la pêche, nous sommes restés toute la journée dehors, et, le soir, quand nous sommes rentrés, il a demandé à ma mère de faire cuire les petits poissons qu’il venait de ramener. Elle lui a répondu qu’il y en avait déjà de gros en train de mijoter. À ces mots, je me suis précipitée pour soulever le couvercle, et une délicieuse odeur s’est répandue dans la pièce. J’ai tout de suite vu que c’était une carpe qui devait bien faire une livre et demie ; la queue dépassait de la couche de piments dont elle était couverte, et l’œil avait glissé de son orbite, comme une larme au bord de la joue. Quand mon père l’aperçut, il ne broncha pas : c’était une honte pour lui, car il n’avait jamais rapporté un aussi gros poisson à la maison. Pendant qu’il se lavait lentement les mains, ma mère expliqua que Man Xianxian le lui avait offert. Il était allé quelque part où l’on avait asséché un lac ; privés d’eau, les poissons sautaient partout dans la vase et étaient très faciles à attraper. Alors il nous en avait apporté un pour qu’on en profite aussi. J’ai trouvé que ma mère en disait beaucoup trop. Mon père se détourna avec impatience, éclaboussa le sol avec l’eau de la bassine en jurant contre cet animal de merde qui venait chier n’importe où. La carpe aux piments rouges était l’un des plats favoris de mon père, mais il n’y toucha pas et ne mangea que les piments. Une quinzaine de jours plus tard, Man Xianxian apporta un poisson-lanterne à ma mère, qui le fit cuire comme je l’aimais, avec des piments hachés et des légumes en saumure. Quand mon père rentra, il se mit dans une colère noire, jeta l’animal dans le seau à ordures et ébrécha le plat en porcelaine en le cognant contre le poêle. Sans dire un mot, ma mère me fit un œuf poché. Mon père sembla s’apprêter à dire quelque chose, mais il tourna les talons et entra d’un air furibond dans leur chambre, où il se mit à lancer des jurons ; c’était Man Xianxian qu’il insultait, en le traitant entre autres de salaud qui mourrait sans descendance. Je ne comprenais pas très bien pourquoi mon père l’injuriait ainsi ; y avait-il quelque chose de mal à ce qu’il nous offre du poisson ? Ce n’était pas juste pour ma mère. C’était une femme intelligente, qui jamais ne tenait tête à mon père ; mais, cette fois, elle lui dit son fait : qu’il était incapable de pêcher quoi que ce soit, qu’il ne pouvait rien apprendre parce qu’il n’avait confiance en personne et se prenait pour un phénix, mais que ces grands airs ne servaient à rien. Sur quoi elle trouva sans doute que cela ne suffisait pas, et ne put s’empêcher d’ajouter : « Si tu es si doué, rapporte un gros poisson ! » Paroles qui eurent de lourdes conséquences. À partir de là, mon père ne sembla plus avoir le cœur à pêcher ; plutôt que d’aller au diable vauvert jeter son filet, il préféra rester assis par terre à fumer. Il installa une échelle sous l’auvent, y étendit son filet, qu’il maintint bien tendu à l’aide de tiges de bambou entrecroisées, et se mit à en réparer soigneusement les mailles déchirées, puis il l’enduisit d’un seau de bon sang de porc, et le mit à sécher ; l’odeur du sang se répandit devant chez nous. Mon père prenait grand soin de tous les objets de la maison, son matériel de pêche bien sûr, mais aussi les meubles ; combien de fois n’avais-je pas reçu une gifle pour avoir rayé la table et abîmé le vernis ? Mon père se dit que, s’il n’arrivait pas à prendre de poissons, c’est parce que les lests de son filet étaient trop légers ; alors il changea les plombs. C’était un expert en matière d’équipement de pêche, il savait même couler les plombs, ce qui me fascinait. Ce jour-là, accroupie à côté de lui, je le regardais porter à ébullition le métal liquide, le couler dans un moule avec une petite cuillère, puis le plonger dans une bassine d’eau froide ; on entendit alors un sifflement et un jet de vapeur jaillit de l’eau, un vrai bonheur. À cet instant, mon père sembla se radoucir un peu, et je m’apprêtais à lui poser une question quand il me dit : « Esprit de malheur, sors de là ! Si tu te fais ébouillanter, ne viens pas me hurler dans les oreilles. » Il ne quitta pas la maison un certain temps. La viande vint à manquer. Plusieurs jours d’affilée, il n’y eut à manger que des piments émincés à la sauce soja avec des patates douces cuites au four. Pendant toute cette période, j’entendais ma mère dire continuellement combien Man Xianxian avait pêché de poissons, et combien d’argent il avait gagné. Celui-ci passait chaque jour devant notre porte, matin et soir, les yeux obstinément baissés ; même les rayons du soleil couchant ne parvenaient pas à les lui faire lever pour regarder le monde autour de lui. En vieillissant, il ressemblait de plus en plus à un poisson, le visage inexpressif, les yeux fixes. Le bruit courut que, une fois, il était parti du côté de Shatou et Zhihukou (1), et qu’il était resté pêcher toute la nuit ; au matin, il était allé vendre ses poissons au marché, et au retour, avait juste mangé un morceau avant d’aller dormir. Finalement, mon père n’y tint plus. Un jour, alors que Man Xianxian passait de bon matin devant notre porte, avec sur le dos un panier constellé d’écailles scintillantes, il se planta en travers de son chemin, lui offrit une cigarette, l’alluma, et entreprit tout naturellement une conversation sur la zone de Shatou et ses conditions de pêche. Trapu, Man Xianxian n’avait pas un regard de lynx ; il répondit que le coin de Shatou était bien supérieur, qu’on y trouvait surtout beaucoup de carpes herbivores, mais qu’on pouvait aussi parfois tomber sur une grosse tortue ; seulement, là-bas, on ne tirait pas un bon prix de sa pêche, il valait bien mieux la rapporter pour vendre ici. Tout en parlant, il tendait son panier à mon père pour qu’il prenne un poisson. Mon père le remercia, en prit un qui devait peser une demi-livre, et lui demanda quel jour il l’inviterait à venir avec lui ; il venait de réparer les mailles de son filet. Ma mère les regardait par la fenêtre. Quand je m’approchai, elle s’en écarta, et je crus l’entendre soupirer. Elle avait huit ans de moins que lui, et l’air très jeune. L’année précédente, elle avait fêté ses trente ans, et mon père lui avait offert un banquet. Mais il avait profité de l’occasion pour inviter ses vauriens d’amis à prendre un verre et faire la fête. Ma mère était rouge d’épuisement à force de courir de tous côtés, sans une minute pour s’asseoir à table, pendant qu’ils s’empiffraient en débitant des grossièretés. Mon père se soûla copieusement, et, pendant la nuit, je l’ai entendu se disputer avec ma mère. Cela finissait toujours ainsi : elle avait l’ivrognerie en horreur. Il ne se passait pas grand-chose, chez nous. De grand matin, ma mère sortait se poster à la clôture de bambou pour faire un brin de causette ; et mon père entamait une…
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