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Paroles de pêcheur

« Je ne l’appelais que très rarement “papa”. Le mot me restait coincé en travers de la gorge, comme une arête ; et lui-même ne m’appelait jamais par mon prénom. Il voulait un fils. Dès ma naissance, il m’avait surnommée “Esprit de malheur”. Notre relation n’était pas plus compliquée que cela. »

L’endroit où nous vivions étant une région lacustre, les gens allaient pêcher pour améliorer l’ordinaire. Chaque fois que mon père partait avec son filet, je devais lui emboîter le pas en portant un immense panier de bambou. Ce n’est pas que j’en avais tellement envie, mais il fallait bien que j’obéisse. J’avais six ans, et terriblement peur de mon père ; le seul bruit qu’il faisait en craquant une allumette pour fumer une cigarette suffisait à me terroriser. Le panier de bambou était plus grand que moi. Au début, il paraissait très léger, mais devenait vite une lourde charge que je portais comme je pouvais, par les anses, sur le dos, à l’épaule, tout en m’efforçant de marcher au même pas que mon père. Il ne me parlait jamais, ne me disait pas où il avait l’intention d’aller ; en fait, il ne le savait pas lui-même. Il partait au petit bonheur, ne se décidant qu’après avoir hésité un moment en chemin, et être éventuellement revenu sur ses pas parce qu’il avait aperçu au loin, devant lui, Man Xianxian – un as de la pêche, qui ne rentrait jamais les mains vides. Chaque jour, après avoir laissé à sa femme ses poissons les plus petits, Man Xianxian vendait les plus gros, si bien que le couple avait réussi au fil du temps à construire une maison de brique couverte de tuiles, avec des fenêtres, et même des châssis laqués de rouge. Man Xianxian témoignait une grande affection aux « petits chenapans » et « bouts de chou » du village, comme il disait, contrairement à mon père qui chassait les garnements à coups de pied, comme la volaille et les chiens. Pendant longtemps, je n’ai pas compris pourquoi Man Xianxian était sans enfant. Sa femme avait deux ans de plus que lui, et ils étaient l’un et l’autre en pleine forme. Personne dans le village n’était plus solide, ni plus épanoui. Man Xianxian avait le visage tanné et éclatant de santé, parsemé de rides rosées, profondes mais peu apparentes ; je les voyais pourtant très bien quand il se penchait sur moi pour me tendre une galette ou une pomme caramélisée, me demandant de l’appeler « papa ». Je n’en faisais rien, bien sûr, le mot me restait coincé en travers de la gorge, comme une arête ; même à mon père je ne le disais que très rarement, et lui-même ne m’appelait jamais par mon prénom. Voulant un fils, il ne m’aimait pas, et m’avait surnommée dès ma naissance « Esprit de malheur ». Mes relations avec mon père n’étaient pas plus compliquées que cela. Un jour, en entendant ma mère qui bavardait avec la voisine par-dessus la clôture, j’ai appris que Man Xianxian et sa femme avaient failli avoir un enfant, mais que le bébé était mort avant la naissance. Le médecin avait dit que c’était à cause d’une maladie, et qu’il n’y avait rien à faire ; s’ils voulaient avoir un enfant à l’avenir, il leur faudrait se séparer et que Man Xianxian trouve une autre partenaire. Il avait continué à regarder avec envie la pagaille que semaient les enfants chez les autres, mais sans pour autant chercher une nouvelle épouse. Après plusieurs fausses couches, le ventre de sa femme cessa de s’arrondir. Quand elle eut dépassé la quarantaine, elle abandonna l’idée d’avoir un enfant, éleva deux chiens et trois chats, et leur donna à chacun un prénom qu’elle hurlait souvent dans sa cour pour les réprimander. Le fait d’être sans enfant lui donnait des complexes ; elle ne se mêlait pas aux commérages du village, mais gérait les affaires familiales avec une calme assurance, comme un roi administre son territoire, tandis que Man Xianxian faisait figure de vassal, tout juste bon à payer son tribut, en lui apportant le poisson qu’il venait de pêcher ou l’argent de celui qu’il avait vendu. Il lui faisait entièrement confiance, l’expérience ayant montré qu’elle avait un talent de gestionnaire. Man Xianxian n’était pas loquace, et il avait une grosse pustule sur la nuque, si bien que mon père le regardait de haut. Mais, en matière de pêche, il l’admirait manifestement. Il nous arrivait parfois de le croiser, portant son filet et son panier ; mon père ne manquait pas alors de lui offrir une cigarette, et en profitait pour jeter un œil à son butin, en jaugeant du regard le poids de sa pêche. Mon père n’était pas une lumière, mais il lui suffisait de voir la courbure de la palanche sur l’épaule de Man Xianxian pour être fixé. Et moi, à côté, j’étais triste et mal à l’aise en voyant dans mon panier frétiller quelques malheureux poissons guère longs de plus de cinq centimètres. Mon père et moi formions comme une ligne de front, sous la menace d’une attaque de l’ennemi. Mais je me berçais de l’illusion que Man Xianxian était mon père, et m’esclaffais en mon for intérieur quand nous rencontrions par hasard un autre pêcheur avec un panier vide. J’en riais même en rêve, et mes rires me réveillaient au milieu de la nuit. Comme j’allais pieds nus dans l’herbe, il m’arrivait souvent de me faire mal en marchant sur des coquillages ; j’y étais habituée. Mais quand je me blessais sur des châtaignes d’eau, je ne pouvais m’empêcher de crier « aïe ! » Mon père ne se retournait même pas. Je savais bien que ce n’était rien à côté de la blessure qu’il s’est faite avec un tesson de bouteille : une piqûre d’épingle, en comparaison, rien de grave. Alors, j’essuyais les traces de sang sans en faire un drame. Des résidus de pêche rejetés sur le bord du chemin, mon père était capable de déduire que quelqu’un d’autre venait de lancer son filet à cet endroit, et, même s’il ramassait quelques coquillages encore humides, il ne ralentissait pas l’allure pour autant. Tel un général en campagne, revêtu de son armure, l’arme au poing, il menait ses troupes vers l’avant. Et moi, derrière, je peinais à le suivre, titubant sous la grande panière de bambou. Je ne savais jamais où diable on allait arriver quand on sortait de la maison. De toute façon, à part l’eau, il n’y avait rien de très passionnant. Mon père ne réussissait à pêcher que de tout petits poissons, et les journées étaient d’un ennui mortel. Je pensais souvent qu’on aurait dû brûler le filet et faire autre chose, mais, bien sûr, je n’osais rien dire ; mon père avait l’habitude que je le suive comme une ombre. Il ruminait ses pensées, en cherchant une manière d’attraper des poissons qui lui permettent de pavoiser. Souvent, il ramenait son filet vide. Il se répandait alors en invectives grossières contre ces pleutres de poissons qui l’esquivaient. Ces bouffées de colère étaient suivies d’un silence encore plus lourd que celui qui les précédait. Avec pour seul bruit le vent qui soufflait entre lui et moi ; le reste du monde semblait comme perdu sur une lointaine planète. J’en avais assez de ces étendues d’eau sans fin et m’imaginais qu’elles se transformaient en montagnes, où j’allais avec mon père chasser du gibier sauvage ; c’était autre chose que de trimballer péniblement mon panier vide ! Il nous arrivait parfois de longer une rizière, ou de traverser un village. Il y avait toujours quelque étang où s’épanouissaient des fleurs de lotus, et où les châtaignes d’eau étalaient leurs feuilles à la surface. J’aurais aimé que mon père me cueille une feuille de lotus dont j’aurais fait une ombrelle. Mais l’idée de s’arrêter ne l’effleurait même pas ; je gardais mon désir en moi, et, même quand l’étang aux lotus était loin derrière nous, je pouvais apercevoir une fleur très haute, très rouge, qui me faisait un signe de la main. Mon père ne semblait pas savoir non plus que j’adorais les châtaignes d’eau. Il n’aimait ni les plantes ni les animaux et pouvait écraser d’un simple coup de pied la gueule d’un chien. En revanche, un jour que Man Xianxian m’avait emmenée, il m’avait raconté des histoires pour m’amuser tout le long de la route, je me le rappelle très bien. Je sais qu’il m’avait prise avec lui pour me faire plaisir ; il est même entré dans l’eau jusqu’à la taille pour me cueillir des racines et des fleurs de lotus, et m’a ramassé des châtaignes d’eau et des patates douces. Je suis rentrée les poches pleines. Je regrette beaucoup de n’avoir pas eu plus souvent l’occasion d’aller avec lui. En fait, si pendant longtemps Man Xianxian n’a pas pu m’emmener à nouveau pêcher, c’est pour une raison très simple : mon père nous a interdit, à ma mère et à moi, de le fréquenter. Je ne sais pas trop ce qui s’est passé, mais c’est certainement à cause des poissons. Un jour que mon père et moi étions partis à la pêche, nous sommes restés toute la journée dehors, et, le soir, quand nous sommes rentrés, il a demandé à ma mère de faire cuire les petits poissons qu’il venait de ramener. Elle lui a répondu qu’il y en avait déjà de gros en train de mijoter. À ces mots, je me suis précipitée pour soulever le couvercle, et une délicieuse odeur s’est répandue dans la pièce. J’ai tout de suite vu que c’était une carpe qui devait bien faire une livre et demie ; la queue dépassait de la couche de piments dont elle était couverte, et l’œil avait glissé de son orbite, comme une larme au bord de la joue. Quand mon père l’aperçut, il ne broncha pas : c’était une honte pour lui, car il n’avait jamais rapporté un aussi gros poisson à la maison. Pendant qu’il se lavait lentement les mains, ma mère expliqua que Man Xianxian le lui avait offert. Il était allé quelque part où l’on avait asséché un lac ; privés d’eau, les poissons sautaient partout dans la vase et étaient très faciles à attraper. Alors il nous en avait apporté un pour qu’on en profite aussi. J’ai trouvé que ma mère en disait beaucoup trop. Mon père se détourna avec impatience, éclaboussa le sol avec l’eau de la bassine en jurant contre cet animal de merde qui venait chier n’importe où. La carpe aux piments rouges était l’un des plats favoris de mon père, mais il n’y toucha pas et ne mangea que les piments. Une quinzaine de jours plus tard, Man Xianxian apporta un poisson-lanterne à ma mère, qui le fit cuire comme je l’aimais, avec des piments hachés et des légumes en saumure. Quand mon père rentra, il se mit dans une colère noire, jeta l’animal dans le seau à ordures et ébrécha le plat en porcelaine en le cognant contre le poêle. Sans dire un mot, ma mère me fit un œuf poché. Mon père sembla s’apprêter à dire quelque chose, mais il tourna les talons et entra d’un air furibond dans leur chambre, où il se mit à lancer des jurons ; c’était Man Xianxian qu’il insultait, en le traitant entre autres de salaud qui mourrait sans descendance. Je ne comprenais pas très bien pourquoi mon père l’injuriait ainsi ; y avait-il quelque chose de mal à ce qu’il nous offre du poisson ? Ce n’était pas juste pour ma mère. C’était une femme intelligente, qui jamais ne tenait tête à mon père ; mais, cette fois, elle lui dit son fait : qu’il était incapable de pêcher quoi que ce soit, qu’il ne pouvait rien apprendre parce qu’il n’avait confiance en personne et se prenait pour un phénix, mais que ces grands airs ne servaient à rien. Sur quoi elle trouva sans doute que cela ne suffisait pas, et ne put s’empêcher d’ajouter : « Si tu es si doué, rapporte un gros poisson ! » Paroles qui eurent de lourdes conséquences. À partir de là, mon père ne sembla plus avoir le cœur à pêcher ; plutôt que d’aller au diable vauvert jeter son filet, il préféra rester assis par terre à fumer. Il installa une échelle sous l’auvent, y étendit son filet, qu’il maintint bien tendu à l’aide de tiges de bambou entrecroisées, et se mit à en réparer soigneusement les mailles déchirées, puis il l’enduisit d’un seau de bon sang de porc, et le mit à sécher ; l’odeur du sang se répandit devant chez nous. Mon père prenait grand soin de tous les objets de la maison, son matériel de pêche bien sûr, mais aussi les meubles ; combien de fois n’avais-je pas reçu une gifle pour avoir rayé la table et abîmé le vernis ? Mon père se dit que, s’il n’arrivait pas à prendre de poissons, c’est parce que les lests de son filet étaient trop légers ; alors il changea les plombs. C’était un expert en matière d’équipement de pêche, il savait même couler les plombs, ce qui me fascinait. Ce jour-là, accroupie à côté de lui, je le regardais porter à ébullition le métal liquide, le couler dans un moule avec une petite cuillère, puis le plonger dans une bassine d’eau froide ; on entendit alors un sifflement et un jet de vapeur jaillit de l’eau, un vrai bonheur. À cet instant, mon père sembla se radoucir un peu, et je m’apprêtais à lui poser une question quand il me dit : « Esprit de malheur, sors de là ! Si tu te fais ébouillanter, ne viens pas me hurler dans les oreilles. » Il ne quitta pas la maison un certain temps. La viande vint à manquer. Plusieurs jours d’affilée, il n’y eut à manger que des piments émincés à la sauce soja avec des patates douces cuites au four. Pendant toute cette période, j’entendais ma mère dire continuellement combien Man Xianxian avait pêché de poissons, et combien d’argent il avait gagné. Celui-ci passait chaque jour devant notre porte, matin et soir, les yeux obstinément baissés ; même les rayons du soleil couchant ne parvenaient pas à les lui faire lever pour regarder le monde autour de lui. En vieillissant, il ressemblait de plus en plus à un poisson, le visage inexpressif, les yeux fixes. Le bruit courut que, une fois, il était parti du côté de Shatou et Zhihukou (1), et qu’il était resté pêcher toute la nuit ; au matin, il était allé vendre ses poissons au marché, et au retour, avait juste mangé un morceau avant d’aller dormir. Finalement, mon père n’y tint plus. Un jour, alors que Man Xianxian passait de bon matin devant notre porte, avec sur le dos un panier constellé d’écailles scintillantes, il se planta en travers de son chemin, lui offrit une cigarette, l’alluma, et entreprit tout naturellement une conversation sur la zone de Shatou
et ses conditions de pêche. Trapu, Man Xianxian n’avait pas un regard de lynx ; il répondit que le coin de Shatou était bien supérieur, qu’on y trouvait surtout beaucoup de carpes herbivores, mais qu’on pouvait aussi parfois tomber sur une grosse tortue ; seulement, là-bas, on ne tirait pas un bon prix de sa pêche, il valait bien mieux la rapporter pour vendre ici. Tout en parlant, il tendait son panier à mon père pour qu’il prenne un poisson. Mon père le remercia, en prit un qui devait peser une demi-livre, et lui demanda quel jour il l’inviterait à venir avec lui ; il venait de réparer les mailles de son filet. Ma mère les regardait par la fenêtre. Quand je m’approchai, elle s’en écarta, et je crus l’entendre soupirer. Elle avait huit ans de moins que lui, et l’air très jeune. L’année précédente, elle avait fêté ses trente ans, et mon père lui avait offert un banquet. Mais il avait profité de l’occasion pour inviter ses vauriens d’amis à prendre un verre et faire la fête. Ma mère était rouge d’épuisement à force de courir de tous côtés, sans une minute pour s’asseoir à table, pendant qu’ils s’empiffraient en débitant des grossièretés. Mon père se soûla copieusement, et, pendant la nuit, je l’ai entendu se disputer avec ma mère. Cela finissait toujours ainsi : elle avait l’ivrognerie en horreur. Il ne se passait pas grand-chose, chez nous. De grand matin, ma mère sortait se poster à la clôture de bambou pour faire un brin de causette ; et mon père entamait une nouvelle journée en allant faire un tour, les mains dans le dos, sur la levée de terre inondée de rosée entre les champs. Ce jour-là, en rentrant, comme il devait aller pêcher de nuit avec Man Xianxian, il commença à préparer son matériel, y compris sa torche électrique et sa cape imperméable, car le temps pouvait se mettre à la pluie. Sans dire un mot, ma mère ajouta encore dans le panier des provisions pour deux : quelques œufs durs, des galettes à la ciboule et un thermos de thé très fort. Une fois les préparatifs terminés, mon père soupesa le panier, et fit le tour de la maison pour être sûr que nous n’avions rien oublié. Man Xianxian passa après le dîner, équipé de pied en cap, mais se contenta de ralentir le pas sans s’arrêter. Il cria « On y va ! » depuis le bord du chemin. Mon père prit rapidement ses affaires et sortit en laissant son paquet de cigarettes sur la table, ce qui n’échappa point à l’œil perçant de ma mère, qui courut le lui porter. Une fois mon père parti, je devins plus loquace et déversai sur ma mère un flot de paroles sans fin. Mais elle semblait avoir l’esprit ailleurs et n’y répondit que par quelques marmonnements. Je lui déclarai que j’aurais bien aimé aller à la pêche avec Man Xianxian, ç’aurait été tellement génial d’avoir d’aussi gros poissons à mettre dans le panier. Ma mère me lança un coup d’œil en coin, comme quelqu’un qui découvre soudain quelque chose. J’ajoutai que, si mon père ne réussissait pas à attraper de poissons, c’était parce qu’il était tout ratatiné quand il lançait son filet ; Man Xianxian avait dit qu’un filet devait être bien tendu, bien rond, comme un couvercle en lamelles de bambou ; comme ça, les poissons ne peuvent pas s’en échapper. Tout en essuyant la vaisselle, ma mère me dit que Man Xianxian avait un don inné pour la pêche, qu’il était doué pour tout, gentil avec tout le monde. « Ah, c’est vraiment dommage que le ciel ne lui ait pas donné d’enfant… » Je ne saurais trop dire pourquoi, mais cette discussion sur Man Xianxian m’attrista ; je dis à ma mère qu’il aurait dû prendre une autre femme, il aurait eu un enfant et ne m’aurait plus demandé de l’appeler « papa ». Je vis un éclair passer dans ses yeux, et elle me répondit que je pouvais bien le dire, qu’il n’y avait aucun mal à cela. Ma mère était d’un naturel très conciliant, elle ne m’imposait rien. Quand je faisais des bêtises, elle ne me punissait pas ; c’était mon père qui intervenait pour me corriger. Un jour, j’ai jeté un petit chien dans une mare pour voir s’il arriverait à nager : le chiot se retrouva dans une situation désespérée ; il s’étrangla une ou deux fois, se débattit un moment, puis, très vite, cessa de bouger. Les marques rouges des coups de baguette en osier que je reçus sur les jambes mirent deux mois à disparaître. Mon père n’y allait pas de main morte. J’étais intimement persuadée que Man Xianxian n’aurait jamais frappé un enfant de la sorte. Quand j’avais trois ou quatre ans, il me portait sur ses épaules pour que je puisse voir les numéros de singes des spectacles ambulants. Et pour la fête des Bateaux Dragons, il m’achetait des bâtonnets de glace au soja vert. Cette nuit-là, je me vis en rêve avec Man Xianxian au bord d’un lac ; à la surface nageaient des hordes de poissons. Il lui suffisait de lancer deux fois son filet pour remplir le panier. Ils étaient si gros que je n’arrivais pas à les attraper, et l’un d’eux me faisait même tomber. Après les avoir vendus, il m’offrait un petit ours brun vêtu d’une robe à fleurs. La joie me réveilla en sursaut, mais j’eus l’impression d’avoir encore sur moi l’odeur du poisson. Il faisait déjà grand jour, et j’entendis la voix de mon père, puis celle de ma mère qui lui demandait d’un ton angoissé ce qui était arrivé à son visage. Il répondit qu’il était tombé car le filet était trop lourd ; il était éreintant à lancer, il en avait mal aux bras. Puis le silence se fit. J’entendis le bruit de la cuillère que ma mère remuait dans la marmite, et, de nouveau, le son de sa voix qui disait : « On t’emmène pêcher, et tu causes un accident ! » Mon père hurla que l’autre l’avait bien mérité ! Cette fois-ci, il n’avait qu’une blessure légère, mais allez savoir ce qui lui arriverait la prochaine fois… Ils se turent à nouveau. Je me glissai hors du lit, pour aller en douce jusqu’à la porte jeter un œil, et j’entendis ma mère dire tout bas : « Quand le lièvre est aux abois, il est capable de mordre. »   II Il y eut une terrible sécheresse cet été-là. Tout le village se mit d’accord pour pomper de l’eau dans le lac afin d’irriguer les champs. On installa deux moteurs diesel qui vrombirent dès l’aube ; l’eau jaillissait de deux tuyaux noirs comme des bouches de canon pour s’écouler dans les rigoles. À cette heure, il n’y avait personne d’autre que nous, les enfants, pour s’attrouper autour des bruyantes machines, attirés par la nouveauté ; le monde entier semblait pris d’un tremblement rythmé par ce bruit sourd. C’est passé trois heures de l’après-midi seulement que quelques personnes arrivèrent à la file indienne en portant des filets de pêche, et s’installèrent au bord du lac pour attendre en fumant des cigarettes. Une demi-heure plus tard, il en arriva d’autres, munis des matériels les plus divers, les uns chaussés de bottes leur arrivant à mi-cuisse, les autres vêtus simplement d’un caleçon ; d’autres même entrèrent dans l’eau sans plus attendre pour tenter d’attraper quelque chose, mais le niveau du lac ne convenait encore qu’à la pêche au filet. Sous le soleil, les eaux semblaient de plus en plus boueuses, tandis que les rizières émergeaient dans le lointain comme une onde verte sous la brise. J’aperçus Man Xianxian qui avait lui aussi apporté son filet ; il se tenait debout sur le promontoire que formait la rive, examinant l’eau. J’écartai mes camarades et me précipitai vers lui. Il ne me parut pas très heureux de me voir ; il avait l’air un peu triste. Il sortit de sa poche une petite voiture, en me disant qu’il pensait bien me trouver là. Puis il jeta un œil sur son grand panier et me demanda si je voulais l’aider à y mettre les poissons. Il avait l’air d’avoir mal à une jambe, sans doute en raison de la blessure qu’il s’était faite en se battant avec mon père. Cela m’attrista, et je compris que je n’avais d’affection que pour lui. Je ne dis rien ; je ne savais pas comment dire ce genre de chose : que je n’aimais pas avoir à suivre mon père, et que c’était son panier de poissons à lui, Man Xianxian, que j’aurais aimé porter, qu’il aurait pu me le faire porter une éternité, je n’aurais pas trouvé le temps long. Je rayonnais de bonheur, car il allait enfin pouvoir me montrer tous ses talents, et je me voyais tomber sous le poids des énormes poissons pêchés, exactement comme dans mon rêve. Je n’avais pas vu mon père se diriger vers nous ; juste au moment où il arriva à côté de moi, j’étais en train de rapporter ses jurons habituels à Man Xianxian. Il m’entendit certainement dire qu’« il faisait tous les matins une mine renfrognée, comme s’il avait envie de frapper quelqu’un ». Je me tus illico, en m’attendant à une bonne correction. Mais mon père ne me prêta aucune attention. Il avait plutôt l’air de vouloir en découdre avec Man Xianxian. Il souleva son filet, le soupesa, et conclut qu’il pesait au moins une ou deux livres de moins que le sien. Man Xianxian lui répondit qu’il l’avait depuis cinq ou six ans, ni trop léger ni trop lourd, juste comme il faut, et ajouta que l’important, c’était que le filet soit adapté à son utilisateur. Mon père ne s’attendait pas à voir un type d’habitude peu bavard lui répondre sur un ton aussi caustique ; il préféra cesser de discuter pour se mettre à pêcher. Les jours précédents, il s’était entraîné sur l’herbe. Il me marmonna à voix basse de dégager : « Esprit de malheur fiche-moi le camp ! Fais attention ou je vais te flanquer à l’eau. » Man Xianxian m’écarta de quelques mètres, et lui dit d’un air sévère qu’on ne pouvait pas parler aussi brutalement à un enfant, surtout une petite fille. Mon père répliqua que, s’il voulait être brutal avec sa vaurienne de fille, c’était son affaire. Man Xianxian se contenta de répondre que c’était une simple remarque, libre à mon père de faire comme bon lui semblait. J’ai bien cru qu’ils allaient à nouveau se battre, mais, Dieu merci, toute leur énergie se concentra sur la pêche. Mon père semblait être venu exprès pour se mesurer avec Man Xianxian, et ce dernier paraissait disposé, sans en avoir l’air, à relever le défi. Tous deux avaient un air grave, et l’atmosphère était inhabituelle. Je vis Man Xianxian soulever son filet, les jambes bien écartées, l’une devant lui, l’autre derrière, tâtant le sol de la pointe du pied droit pour en tester la résistance, puis lever lentement les deux bras en les ouvrant et ramener le filet légèrement en arrière en serrant les dents ; inclinant la taille et accélérant le mouvement, il le lança alors en arc de cercle. Le filet s’ouvrit en un clin d’œil, prenant un envol aussi gracieux qu’une aigrette d’akène de pissenlit. Je crus un instant qu’il allait virevolter dans le vent, mais il prit aussitôt la forme d’un parachute, et redescendit à toute vitesse ; j’entendis, tel l’écho de milliers de flèches, le sifflement produit par le vent en traversant chaque maille, puis comme un bref claquement. Aussi parfaitement rond qu’un couvercle, le filet s’était abattu dans l’eau, et il n’en restait qu’une mince corde dans la main de Man Xianxian. Je n’avais rien perdu du spectacle. Man Xianxian secoua la corde sans précipitation, et referma doucement le filet. Mon père se prépara à son tour ; pliant les genoux, tordant la taille et arquant tout le corps, il mobilisa toutes ses forces pour lancer son filet, mais c’est une forme ovale qui retomba briser la surface du lac. Je baissai la tête pour éviter d’éclater de rire, mais, en même temps, je compris que j’avais tort de prendre fait et cause pour Man Xianxian. La mine défaite, mon père semblait sur le point d’éclater. Man Xianxian ramena trois poissons, dont le plus gros devait bien peser deux ou trois livres ; il s’accroupit pour ranger son filet, mit les prises dans son panier et s’éloigna, comme si cette histoire ne méritait pas qu’on en fasse tout un plat. Mon père attendit à dessein que Man Xianxian soit parti pour ramener son filet. Il n’avait pris que deux pitoyables carassins et un tas de coquillages. Je l’aidai scrupuleusement à mettre les poissons dans le panier de bambou, sans oser dire un mot, consciente qu’il était comme un ballon trop gonflé, prêt à exploser à tout moment et que c’est à moi, cet esprit de malheur, qu’il s’en prendrait alors. D’un geste de colère, il ramassa le filet et le jeta ostensiblement en boule dans le lac. À ses côtés, j’étais désemparée, morte de honte. J’ai ensuite aidé ma mère à fumer des poissons que nous étions allées ramasser, elle et moi, une fois le lac asséché. Ce n’était pas mon père qui les avait pris. Pêcheur au filet, il aurait considéré comme une disgrâce d’attraper des poissons à la main. Ma mère emplit une demi-jarre de braises de sciure rougeoyantes ; de minuscules étincelles volèrent en piquant les yeux, et une légère fumée s’en dégagea ; elle couvrit le tout d’un tamis en lamelles de bambou, et y posa un à un les morceaux. Le chat s’approcha en miaulant et le chien se précipita en remuant la queue, tournant une gueule menaçante vers le matou avec lequel il n’avait pourtant pas l’habitude de se battre. Mon père hurla pour les faire déguerpir, mais le même manège recommença quelques instants plus tard. J’aimais cette ambiance et l’odeur de la fumaison ; c’était signe d’abondance, signe qu’on ne manquait ni de poisson ni de viande, que nous étions donc un sujet d’admiration et de louanges pour quiconque passait par chez nous. Bien sûr, ce jour-là, ma dextérité à attraper les poissons fut un thème récurrent de discussion, ma mère m’ayant attribué la quasi-totalité des prises. Alors, obligée de rester toute la journée à surveiller la fumaison sans pouvoir aller nulle part, j’attendais qu’on vienne me féliciter. Mais un incident se produisit, par la faute d’une vieille enquiquineuse qui arriva en soupirant et en dodelinant de la tête ; elle crut que c’était mon père qui avait pêché les poissons, car il y avait encore à la porte l’odeur du sang de porc dont il avait enduit son filet. Les propos de la vieille ravivèrent en lui le souvenir de l’humiliation qu’il avait subie ; alors, prétextant sa crainte des voleurs, il emporta la jarre et le poisson dans l’arrière-cour.   III La belle vie ne dura qu’une quinzaine de jours ; il fallut ensuite que je reprenne le panier de bambou pour partir à la pêche avec mon père. (Par la suite, j’ai entendu ma mère dire que, s’il avait reconnu qu’il n’était pas doué pour cela, s’il avait accepté sa défaite et cherché à s’imposer dans un autre domaine, les choses ne se seraient pas terminées aussi mal.) Ce jour-là, le temps était couvert et la chaleur suffocante ; les villageois restaient calfeutrés chez eux, et même les feuilles des arbres semblaient n’avoir aucune envie de bouger. Mais mon père était du genre à vouloir absolument faire quelque chose, peu importe la météo. Ma mère lui fit remarquer que la pluie menaçait, qu’il n’était peut-être pas urgent d’aller pêcher, qu’il pouvait attendre le lendemain. Mais elle parlait toujours dans le vide. Il lui répondit qu’il n’irait pas loin : il avait juste l’intention d’aller faire un tour du côté de Lanxi (2), et puis, même s’il se mettait à pleuvoir, il ne tomberait pas des hallebardes, il n’y avait pas de quoi paniquer. Je savais pourquoi mon père avait choisi précisément ce jour étouffant pour pêcher : parce que les poissons remonteraient à la surface afin de respirer. Nous avons marché une trotte, pris le bac pour traverser la rivière Lanxi, puis nous sommes engagés sur un petit chemin bordé de métaséquoias, qui longeait le lac. Le ciel soudain s’illumina. Je pensai aussitôt à ce que disait souvent ma mère devant un tel phénomène : si d’obscur le ciel s’éclaire, il tombera de quoi faire une barbotière. En gros, cela signifie que la pluie sera si forte qu’elle tombera à peu près comme des hallebardes, transformant tout en bourbier et remplissant les étangs. Je regardai autour de moi et ne vis pas un seul endroit où s’abriter. La maison la plus proche étant à environ un kilomètre, j’eus peur que la pluie ne me réduise en charpie. Comme d’habitude, je collais aux talons de mon père, les yeux fixés sur ses pieds. Il portait un pantalon gris couvert de boue, dont il avait roulé les jambes jusqu’aux genoux ; sur ses mollets couverts de cicatrices, les veines bleues ressemblaient à des vers de terre, et comme il ne mettait jamais de chaussures en été, ses plantes de pieds ressemblaient à deux éventails ronds. « Man Xianxian est un type grossier, un sauvage, né pour être pêcheur », dit soudain mon père. Je sursautai de frayeur, sans comprendre exactement si ces paroles m’étaient adressées, ou si elles étaient prononcées en l’air. Je ne répondis rien. « Tu es muette ? » me demanda mon père en s’arrêtant soudain et en se retournant, si bien que je fus à deux doigts de lui rentrer dedans. « Euh… » fut le seul son que je parvins à émettre ; je ne savais pas quoi dire. « Tu penses que Man Xianxian a plus de cran que ton père, hein ? » La voix était douce. J’opinai sans l’ombre d’une hésitation, puis très vite secouai la tête dans l’autre sens pour dire que non. Man Xianxian m’avait dit que j’étais vive et intelligente, et que mon cerveau fonctionnait très vite. La douceur de mon père me fit craindre un piège, qui finirait par une bonne correction. Mais il poursuivit son chemin sans se fâcher. Sentant l’atmosphère détendue, j’eus envie de demander à mon père pourquoi il voulait tellement se battre avec Man Xianxian. J’ouvris la bouche pour parler, mais la refermai tout de suite. Il m’était difficile de lui poser des questions aussi intimes. Je poursuivis mon chemin en transpirant à grosses gouttes. Les nuages noirs s’amoncelaient au-dessus de nos têtes. « À l’avenir, si tu veux aller pêcher avec Man Xianxian, tu n’as qu’à y aller. Ils n’ont pas de garnements, chez eux, la maison est terriblement vide. » Il fallut deux phrases à mon père pour exprimer sa pensée, et il s’écoula bien deux minutes entre chacune d’elles. Avant que j’aie eu le temps de m’habituer à son changement d’humeur, nous étions arrivés au bord d’un autre lac, et mon père décida de lancer là son filet. Pour être honnête, je dois dire que, cette fois, ce fut superbe. Le filet retomba parfaitement rond, les mailles brillant au soleil, et s’enfonça dans l’eau en un rien de temps. J’aurais bien aimé que Man Xianxian fût là pour voir ça. Mon père se prépara alors à ramener son filet selon une stratégie éprouvée. Dans mon esprit, je voyais déjà les poissons frétiller, d’un argent étincelant. Mais il ne parvint pas à le faire bouger. Il changea de position, essaya de nouveau, en vain : le filet s’était accroché quelque part. Mon père jura, me donna la corde, et s’apprêta à entrer dans l’eau. Je savais que, une fois dedans, il allait me demander de ramener le filet, et qu’il ne reviendrait qu’une fois l’opération réussie. Rien ne le désolait davantage que de déchirer un filet. L’eau lui arrivait à la poitrine. Il plongea, sa tête laissant un tourbillon à la surface, à l’endroit où elle avait disparu. C’est alors que, brusquement, la pluie se déchaîna, si brutalement qu’en un instant il devint impossible d’ouvrir les yeux. Le visage me brûlait comme quand mon père m’avait giflée. J’avais bien toujours la corde du filet dans la main, mais je ne pouvais plus voir le lac ; je n’avais autour de moi que des trombes d’eau assourdissantes. Je cherchais désespérément à discerner mon père pour ne pas rater ses instructions. La corde tremblait dans ma main battue par la pluie, qui frappait si fort que je ne pouvais lever le bras. J’étais terrifiée, mais ne pleurais pas ; même quand mon père me fouettait les jambes en y laissant des traînées rouges, je ne pleurais pas. En réalité, mes pauvres larmes avaient honte de se mêler à une pluie aussi torrentielle. Mon corps était engourdi comme par des coups de fouet, et mes oreilles paraissaient sur le point d’exploser. Incapable de résister plus longtemps, je m’effondrai sur le sol en me protégeant la tête des deux mains, mais sans lâcher la corde du filet. J’ai sans doute perdu connaissance ; quand je suis revenue à moi, le ciel était dégagé, il ne restait qu’un nuage de feu à l’horizon. Il n’y avait pas trace de mon père. Quant au lac, c’était comme avait dit ma mère : il s’était rempli. Quand on repêcha le corps, il était déjà tout enflé ; mon père s’était pris les jambes dans des herbes sans pouvoir s’en dégager. Ma mère éclata en sanglots, comme psalmodiant une complainte d’où il ressortait qu’elle regrettait de ne pas l’avoir empêché de partir, cela aurait évité la catastrophe. Mais elle ne pleura pas au point d’en avoir le visage altéré ; elle resta plutôt longtemps les yeux dans le vide, comme si elle posait pour un peintre. Le jour des obsèques, Man Xianxian vint tirer des pétards, apportant une pièce de tissu ; je vis tout de suite que c’étaient les couleurs favorites de ma mère, et qu’elle pourrait peut-être m’en faire une jupe, qui sait. Quand Man Xianxian s’agenouilla pour arranger ma robe de funérailles et le morceau de tissu blanc autour de ma tête, je remarquai les rides rosées de son visage. Je n’ai pas pleuré, ce jour-là non plus ; je pensais que je n’aurais plus à suivre mon père à la pêche en portant son panier, que c’en était fini de cette corvée. J’observais les membres de la famille aller et venir, chacun réagissant à sa manière, l’air affairé ou désœuvré, les uns parlant en riant, les autres pleurant en hurlant, mais tous tellement bruyants que je n’arrivais pas, en mon for intérieur, à penser que mon père était mort. Quand tout le monde fut parti, je suis restée seule avec ma mère. Il manquait brusquement quelqu’un, à la maison, et je n’arrivais pas à m’y faire ; j’avais l’habitude d’entendre mon père aller et venir en vociférant, et j’avais l’impression qu’il se cachait quelque part, en m’observant. En septembre, je suis entrée à l’école primaire, mais les frais scolaires sont restés impayés, jusqu’à ce que l’instituteur nous impose un ultimatum : si on ne réglait pas, mes livres seraient confisqués et je serais exclue. Ma mère hésita : soit elle vendait du riz pour payer l’école, et on ne mangeait pas ; soit on mangeait, mais elle ne pouvait payer l’école. Que j’aille à l’école ou pas m’était complètement égal ; ce qui m’aurait enchantée, en fait, c’est de pouvoir aller pêcher avec Man Xianxian, et surtout le voir pêcher de nuit dans tous ces endroits que je ne connaissais pas. Je suis allée en classe avec un sac que ma mère m’avait cousu dans une vieille veste de mon père ; j’ai détesté tout ce monde entassé dans une pièce, à écouter quelqu’un discourir sans fin. C’était encore plus ennuyeux que de suivre mon père à la pêche. Alors je suis partie, errant au bord du lac, non loin de là. J’ai vu quelqu’un qui pêchait et, en m’approchant, j’ai reconnu Man Xianxian ; j’étais ravie, mais lui se fâcha, me disant que, maintenant que j’étais écolière, il fallait que j’étudie sérieusement et respecte la discipline. Je lui répliquai que ce n’était pas drôle et que je ne voulais pas y aller. Alors Man Xianxian me fit tout un discours, et, finalement, je trouvai qu’il avait raison. Je retournai à l’école. Par la suite, je l’ai vu tous les jours venir pêcher près de là. Six mois plus tard, un événement singulier se produisit. C’était un dimanche ; des inconnus très courtois sont venus à la maison ; l’un d’eux, un homme qui devait avoir à peu près l’âge de ma mère, n’arrêtait pas de me regarder, comme si j’avais quelque infirmité. Alors que ma mère baissait la tête, une vieille femme lui glissa tout bas quelques mots à l’oreille. Les jours suivants, elle me sembla anxieuse ; elle passait parfois la nuit immobile, à contempler la photo de mon père. Je sentais qu’elle me cachait quelque chose de grave. Prenant une poule sous le bras, elle s’en fut chez Man Xianxian ; elle en revint rayonnante, mais reprit son air sombre en me voyant, pour m’annoncer une nouvelle très sérieuse, à laquelle je mis du temps à réagir, mais sans en être, comme ma mère, angoissée au point de me mettre à sangloter bruyamment. Deux mois plus tard, deux hommes, jeunes et robustes, portant à la palanche de grands paniers de bambou, sont venus chercher nos affaires, et ma mère est partie avec eux, vêtue de neuf de pied en cap. Man Xianxian m’emmena à la sortie du village lui dire au revoir, puis me ramena chez lui, où sa femme me prépara des œufs pochés qu’elle me regarda engloutir en souriant. Ils m’adoptèrent et je mangeai dorénavant toutes sortes de poissons. Pour mes sept ans,  Man Xianxian m’offrit un petit ours brun vêtu d’une robe. De temps en temps, il m’arrivait de rêver de ma mère et de revoir son visage, mais, si je pensais trop longtemps à elle, je me mettais à pleurer en reniflant. Je ne pensais pas la retrouver si vite ; sa nouvelle vie, de toute évidence, lui avait réussi. Elle avait grossi, et je remarquai qu’elle avait des traces humides sur la poitrine. Elle hésita un moment, et quand, finalement, elle m’enlaça, avec une certaine retenue, je sentis sur elle une forte odeur de lait ; elle était effectivement en train d’allaiter car elle venait d’avoir un bébé. Je ne savais trop qu’en penser, et ne voyais pas quelle relation ce bébé pouvait avoir avec moi. Je sentais mes parents adoptifs sur la défensive, comme s’ils pensaient que le retour de ma mère avait une autre cause ; ils le lui demandèrent d’ailleurs très vite. Elle répondit en les remerciant longuement, expliquant qu’elle m’avait laissée parce qu’elle ne pouvait faire autrement, qu’elle leur était reconnaissante de s’être occupés de moi pendant cette année, mais que, maintenant, elle pouvait faire amende honorable, son mari acceptait que j’aille vivre avec eux. Man Xianxian resta sans expression, comme un acteur au théâtre une fois le rideau baissé ; il était aussi immobile qu’un cadavre, on eût dit un poisson mort. Brusquement, il me fit autant de peine à voir que les petits poissons prisonniers dans le panier de mon père. Je partis avec ma mère après le déjeuner. Nous avons fait un long trajet, d’abord en bateau, puis sur un sentier de montagne. En fin de compte, ici, le paysage ne possède plus les horizons infinis de la région des lacs ; on peut tout au plus apercevoir de-ci de-là un petit lac de forme étrange qui semble comprimé au milieu des sommets. C’est ainsi que je me suis retrouvée devant la grande montagne dont j’avais rêvé, mais sans en ressentir aucune exaltation. Je pense toujours au panier à poissons de Man Xianxian, et aux filets qu’il mettait à sécher devant la maison. Je suis trop laissée à moi-même, chez ma mère ; son mari m’emmène bien parfois en montagne avec lui, mais ce n’est pas pour chasser comme je l’avais imaginé, c’est pour couper du bois et m’apprendre à reconnaître les essences qui brûlent le mieux. De temps en temps, je dois porter le gros bébé de ma mère, et aller ramasser des champignons. Mais l’école ne semble pas avoir ici l’importance vitale qu’elle avait aux yeux de Man Xianxian. Je pense toujours au lac, et aux poissons dans le lac. Il me faudra peut-être attendre très longtemps, mais j’en suis persuadée : un jour ou l’autre, Man Xianxian viendra me chercher.   Cette nouvelle est parue dans le magazine Renmin wenxue en juillet 2012. Elle a été traduite du chinois par Brigitte Duzan et Zhang Xiaoqiu.

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