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Le musée des juifs polonais

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Depuis son ouverture en 2014, le musée Polin, consacré à l’histoire des juifs polonais, ne désemplit pas. Polonais et étrangers y découvrent à quel point cette communauté a compté durant des siècles dans la vie du pays.


Faute de pouvoir montrer des objets anciens, le musée Polin, à Varsovie, propose des fresques murales et des textes explicatifs, ainsi que cette reconstitution de la coupole polychrome d’une synagogue en bois du XVIIe siècle.

En Pologne, le passé est une tragédie morale où se mêlent grands idéaux et politique de bas étage. L’inauguration, ces dernières années, de plusieurs musées consacrés à des événements et des questions majeures du passé polonais ­témoigne de l’importance de l’histoire. Ces musées attirent un public nombreux et ont contri­bué à la réhabilitation de quartiers déshérités. À l’heure où le virage ultraconservateur de la Pologne et son mépris des principes démocratiques inquiètent l’Europe, ces institutions offrent des clés de compréhension des conflits qui agitent la société polonaise et des passions que continuent de déchaîner les controverses historiques. Si les débats sont tumultueux, c’est qu’ils surviennent après une longue période de répression. En Pologne, comme dans d’autres pays de l’ex-bloc soviétique, la Guerre froide a été une époque de censure et de falsification délibérée de l’Histoire, notamment de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Entre 1939 et 1945, la Pologne a été l’épicentre de plusieurs violents séismes : l’invasion par l’URSS à la faveur du pacte germano-soviétique ; la conquête et l’occupation nazies, qui se sont soldées par la mort de 3 millions de Polonais non juifs ; et, enfin, la tentative d’anéantissement des juifs d’Europe, perpétrée pour l’essentiel sur le sol polonais, et dans laquelle 3 millions de juifs polonais – soit 90 % de la population juive d’avant-guerre – ont été assassinés. L’énormité des événements et le fait que la vérité ait été étouffée font que leur mémoire a été préservée dans l’intimité par ceux qui la portaient, chacun ayant ses propres convictions inébranlables et ses souvenirs douloureux. Si bien que, après guerre, des formes concurrentes de mémoire collective se sont affrontées. Ce n’est qu’avec la levée de la censure, à partir de 1989, que l’on a pu enquêter sur le ­passé, le réinterpréter et en débattre librement. Les musées créés depuis lors sont à la fois des lieux de mémoire et des centres de documentation, qui offrent une perspective historique solidement étayée sur des sujets auparavant tabous. Ils sont aussi une façon d’affirmer que l’histoire polonaise fait partie de l’imaginaire collectif européen, au même titre que l’histoire française ou allemande.  

Un lieu qui ne se ­limite pas à évoquer la Shoah

Aucun aspect du passé de la Pologne ne revêt autant d’importance pour l’ensemble de l’Europe que celui que traite le musée Polin d’histoire des juifs polonais. L’idée de ce musée a germé dans l’esprit d’un groupe de chercheurs de l’Institut historique juif de Varsovie après une visite du Musée mémorial de l’Holocauste à Washington. Ils souhaitaient un lieu qui ne se ­limite pas à évoquer la Shoah mais retrace les mille ans de présence juive en Pologne. Ils n’auraient pas pu choisir histoire plus polémique et mécon­nue. Car, dans l’imaginaire occidental de l’après-guerre, la Pologne a été associée ­quasi exclu­sivement à la Shoah. Précisons que le génocide des juifs n’est pas le résultat d’une poli­tique de l
’État polonais. La Pologne avait cessé d’exister en tant qu’État souverain pendant la guerre, et l’attitude de la popu­lation polonaise vis-à-vis des juifs durant cette période ­effroyable est allée de la dénonciation et de la violence meurtrière à des actes d’un altruisme extraordinaire. Mais c’est en Pologne que les nazis ont bâti la plupart des camps de la mort et que l’extermination des juifs d’Europe a eu lieu pour l’essentiel. Cette période a fait oublier qu’avant cela juifs et non-juifs avaient vécu côte à côte dans le pays pendant dix siècles. Leurs rapports ont connu des phases de tension et d’indifférence bienveillante, de cloisonnement spirituel et de commerce mutuellement avantageux, d’antisémitisme idéologique et de multiculturalisme avant la lettre. Pendant une bonne partie de ces dix siècles, la Pologne abritait la plus grande population juive du monde en nombre et en pourcentage, une minorité dont les formes très élaborées de vie collective et les institutions d’enseignement étaient des références pour l’ensemble des juifs ashkénazes. Le musée Polin a ouvert ses portes en 2014, à l’issue de longues années de levée de fonds et de débat entre historiens polo­nais, israéliens et américains. Implanté dans un bâtiment aux lignes épurées recouvert de ­panneaux de verre où s’entrelacent des caractères hébreux et latins, il se trouve en plein cœur de l’ancien ghetto de Varsovie, en face du monument dédié à ses héros.  

Le monde disparu des juifs polonais

L’exposition permanente, très bien pensée, retrace cette histoire pluriséculaire au moyen d’écrans interactifs, un dispositif jugé très novateur au moment de la création du musée – mais qui permet surtout de pallier le manque d’objets du monde disparu des juifs polonais, notamment des périodes les plus anciennes. L’exception la plus remarquable est la reconstitution de la coupole peinte d’une synagogue en bois de la ville de Gwoździec, datant du XVIIe siècle. Cette ­synagogue était l’un des nombreux lieux de culte qui ponctuaient le paysage des shtetls polonais, un bel exemple du syncrétisme découlant de longues années de coexistence avec des chrétiens. La traversée des différentes époques se fait essentiellement à l’aide de fresques murales et de textes en différentes langues, comme ces déclarations de l’Église catholique teintées d’anti­sémitisme religieux mais aussi cette charte de Kalisz, étonnamment libérale, qui, en 1264, accorda un large éventail de droits et de protections à la nouvelle minorité juive. Beaucoup de visiteurs seront certainement surpris d’apprendre l’existence du conseil des Quatre-Pays, sorte d’assemblée fédérale qui administra les affaires de la communauté juive de Pologne entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Ou de suivre en parallèle, dans la période de l’entre-deux-guerres, la montée d’un nationalisme ethnique et d’un antisémitisme parfois violent et l’éclosion de partis et de cercles littéraires juifs, avec des débats sur « l’identité » étrangement proches des nôtres. L’horreur de la Shoah est reconstituée avec une minutie quasi insoutenable. À côté des images terribles que nous connaissons, on trouve des poèmes qui circulaient sous le manteau dans le ghetto, des extraits de journaux intimes écrits dans l’attente de la mort, ainsi que la reconstitution du pont de bois qui ­reliait les deux parties du ghetto de Varsovie. La visite s’achève avec l’après-guerre et l’émigration d’une grande partie des survivants, ce qui a ­encore ­réduit la communauté – laquelle connaît toutefois depuis quelques années une renaissance certaine. Malgré son souci d’exhaustivité, le musée s’est attiré toutes sortes de critiques : on lui a reproché de ne pas donner pas aux Justes polonais toute la place qu’ils méritaient, mais aussi de minimiser l’antisémitisme à plusieurs époques ; de sous-estimer la place de la religion dans la vie des juifs, mais aussi de la surestimer. Il est difficile d’atteindre l’équilibre parfait quand on présente une histoire aussi longue et multidimensionnelle. Mais ces critiques diverses et variées rendent indirectement hommage à la volonté d’impartialité du musée.  

L’intérêt pour le passé juif ne se dément pas

Nonobstant les réserves de ­chacun, il est difficile de ressortir du musée Polin sans avoir compris à quel point les juifs ont compté pendant des siècles dans la vie de la Pologne. Le musée a sans doute contribué à cette prise de conscience dans le pays. Son direc­teur, l’historien Dariusz Stola, note que, malgré la montée palpable de l’antisémitisme – et de la xénophobie en général –, l’intérêt pour le passé juif ne se dément pas. Le musée continue de drainer un nombre record de visiteurs, de Pologne et de l’étranger, surtout d’Israël, où l’on redécouvre que la Pologne était un haut lieu de la vie culturelle juive. Le récent vote au Parlement polonais d’une loi sur la Shoah qui rend passible de poursuites quiconque attribue à la « nation » polonaise la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes nazis montre que le travail pédagogique qu’accomplit le musée est plus que jamais nécessaire. Face à l’emploi systématique de l’expression « camps de la mort ­polonais » à l’étranger, les Polonais se sentent obligés de défendre leur histoire, souvent ignorée. On peut les comprendre. Mais cette loi, qui a suscité un tollé international, notamment en Israël, est une tentative dangereuse et à peine voilée d’attiser le sentiment nationaliste à un moment où le gouvernement, adepte de la démocratie « illibérale », fait la guerre aux valeurs de l’Union européenne (1). Dariusz Stola s’est exprimé au nom du musée, rappelant que la Pologne pouvait être fière d’avoir ouvert le débat sur des sujets ­aussi sensibles que la participation des Polonais à la Shoah et des épisodes douloureux comme le massacre des juifs de ­Jedwabne par leurs voisins, en 1941. Il a aussi souligné la nécessité de faire connaître ce passé complexe plutôt que d’étouffer le débat par des mesures judiciaires.   — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 22 mars 2018. Il a été traduit par Alexandre Lévy.
LE LIVRE
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Polin. 1 000 Year History of Polish Jews de Barbara Kirshenblatt-Gimblett et Antony Polonsky, Catalogue de l’exposition permanente musée Polin, 2017

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