La Pologne n’est pas qu’Auschwitz
par Eva Hoffman

La Pologne n’est pas qu’Auschwitz

Depuis son ouverture en 2014, le musée Polin, consacré à l’histoire des juifs polonais, ne désemplit pas. Polonais et étrangers y découvrent à quel point cette communauté a compté durant des siècles dans la vie du pays.

Publié dans le magazine Books, novembre 2018. Par Eva Hoffman

Faute de pouvoir montrer des objets anciens, le musée Polin, à Varsovie, propose des fresques murales et des textes explicatifs, ainsi que cette reconstitution de la coupole polychrome d’une synagogue en bois du XVIIe siècle.

En Pologne, le passé est une tragédie morale où se mêlent grands idéaux et politique de bas étage. L’inauguration, ces dernières années, de plusieurs musées consacrés à des événements et des questions majeures du passé polonais ­témoigne de l’importance de l’histoire. Ces musées attirent un public nombreux et ont contri­bué à la réhabilitation de quartiers déshérités. À l’heure où le virage ultraconservateur de la Pologne et son mépris des principes démocratiques inquiètent l’Europe, ces institutions offrent des clés de compréhension des conflits qui agitent la société polonaise et des passions que continuent de déchaîner les controverses historiques. Si les débats sont tumultueux, c’est qu’ils surviennent après une longue période de répression. En Pologne, comme dans d’autres pays de l’ex-bloc soviétique, la Guerre froide a été une époque de censure et de falsification délibérée de l’Histoire, notamment de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Entre 1939 et 1945, la Pologne a été l’épicentre de plusieurs violents séismes : l’invasion par l’URSS à la faveur du pacte germano-soviétique ; la conquête et l’occupation nazies, qui se sont soldées par la mort de 3 millions de Polonais non juifs ; et, enfin, la tentative d’anéantissement des juifs d’Europe, perpétrée pour l’essentiel sur le sol polonais, et dans laquelle 3 millions de juifs polonais – soit 90 % de la population juive d’avant-guerre – ont été assassinés. L’énormité des événements et le fait que la vérité ait été étouffée font que leur mémoire a été préservée dans l’intimité par ceux qui la portaient, chacun ayant ses propres convictions inébranlables et ses souvenirs douloureux. Si bien que, après guerre, des formes concurrentes de mémoire collective se sont affrontées. Ce n’est qu’avec la levée de la censure, à partir de 1989, que l’on a pu enquêter sur le ­passé, le réinterpréter et en débattre librement. Les musées créés depuis lors sont à la fois des lieux de mémoire et des centres de documentation, qui offrent une perspective historique solidement étayée sur des sujets auparavant tabous. Ils sont aussi une façon d’affirmer que l’histoire polonaise fait partie de l’imaginaire collectif européen, au même titre que l’histoire française ou allemande. Aucun aspect du passé de la Pologne ne revêt autant d’importance pour l’ensemble de l’Europe que celui que traite le musée Polin d’histoire des juifs polonais. L’idée de ce musée a germé dans l’esprit d’un groupe de chercheurs de l’Institut historique juif de Varsovie après une visite du Musée mémorial de l’Holocauste à Washington. Ils souhaitaient un lieu qui ne se ­limite pas à évoquer la Shoah mais retrace les mille ans de présence juive en Pologne. Ils n’auraient pas pu choisir histoire plus polémique et mécon­nue. Car, dans l’imaginaire occidental de l’après-guerre, la Pologne a été associée ­quasi exclu­sivement à la Shoah. Précisons que le génocide des juifs n’est pas le résultat d’une poli­tique de l’État polonais. La Pologne avait cessé d’exister en tant qu’État souverain pendant la guerre, et l’attitude de la popu­lation polonaise vis-à-vis des juifs durant cette période ­effroyable est allée de la dénonciation et de la violence meurtrière à des actes d’un altruisme extraordinaire. Mais c’est en Pologne que les nazis ont bâti la plupart des camps de la mort et que l’extermination des juifs d’Europe a eu lieu pour l’essentiel. Cette période a fait oublier qu’avant cela juifs et non-juifs avaient vécu côte à côte dans le pays pendant…
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