Premier départ en colo
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Premier départ en colo

Écrit par La rédaction de Books publié le 13 juillet 2018

Avec le début des vacances, nombre des petits écoliers sont passés des salles de classe à la colo. Mais pour leurs ancêtres enrôlés dans les premières colonies à la fin du XIXe siècle, il n’était pas question de jouer, mais plutôt d’une intense session de remise en forme physique et morale. Comme le décrit cet article publié le 6 juillet 1889 dans le Petit Journal : l’été doit servir à fabriquer de futurs citoyens productifs.

 

Une des œuvres qui honorera le plus la fin de ce siècle, qui aura les plus fécondes conséquences sur la santé et la moralité publiques, c’est assurément l’œuvre des colonies de vacances.

Son but est d’arracher à l’atmosphère raréfiée et débilitante des grandes villes les enfants des classes déshéritées, de leur offrir le seul remède que réclame la misère physiologique, une cure d’air de quelques semaines, de leur donner un régime régulier, de les transformer par la propreté, la bonne nourriture, la joie, ce puissant agent de la régénération physique, par l’épanouissement de l’âme..

C’est Paris, la cité souvent calomniée, où les plus généreuses idées germent et se développent sans bruit, qui a pris les devants dans cette voie, qui a montré ce que peut une conception juste, honnêtement et fermement mise en pratique.

Le rapport du secrétaire général de l’œuvre, M. Edmond Gottinet, publié par le Musée pédagogique, est rempli de détails instructifs, de vérités consolantes ; il ouvre des perspectives séduisantes à ceux qui ne croient pas que la reconstitution des êtres faibles soit une chimère irréalisable.

C’est de Suisse qu’est parti le mouvement ; en 1876, sous la conduite du pasteur Bion, la première colonie de vacances se retrempait dans les montagnes du canton d’Appenzel. Comme on l’a dit avec bonheur : « L’initiative appartenait à la haute terre d’où les grands exemples découlent aussi naturellement que les grands fleuves. »

En France, le neuvième arrondissement de Paris entreprend à son tour ce travail de résurrection sur dix-huit enfants émerveillés de ce bienfait inattendu, plus précieux, plus salutaire que toutes les récompenses. Nous sommes en 1883.

Ce modeste début ne tarde pas à faire sensation ; dès 1887, quatorze arrondissements de la capitale participaient avec entrain à la réforme ; 541 petits anémiques bénéficiaient de cette belle émulation ; en 1888, ils étaient déjà 849 et la dépense ne s’est élevée qu’à 72,327 francs pour 20,348 journées, soit, en tenant compte des instituteurs et des institutrices qui dirigeaient ces expéditions scolaires, la modique somme de 71 fr. 60 par tête et de 2 fr. 75 par journée.

On le voit, le succès réussit toujours et l’heureuse contagion du bien n’est pas moins rapide que celle du mal. Et quels ont été les effets immédiats de cette transplantation?

Ils ont été inouïs ; laissons la parole au rapporteur autorisé dont le zèle, et le dévouement ont tant contribué au triomphe définitif :

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Ces anémiques, leur manque de ressources les destinait à rentrer aux écoles, en automne, encore anémiés par leur réclusion dans Paris, au fond de tristes logis, pendant les plus beaux mois de l’année ; affaiblis aussi par la baisse de leur nourriture, car les plus beaux mois de l’année sont ceux de la morte-saison pour la plupart des familles ouvrières, et les enfants y maigrissent comme le porte-monnaie de leurs mères.., Eh bien, non ! un miracle s’est produit. La pauvreté qui les condamnait a sauvé ces chers petits ; elle leur a constitué un privilège à rebours, elle les a tirés de l’air vicié de la ville, elle les a marqués pour les premières places dans les stations les plus salubres, pour le profit des prescriptions de l’hygiène, pour des soins nouveaux, des soins maternels de leurs maîtres, pour des leçons nouvelles aussi, celles où ces maitres allaient se faire les répétiteurs de la nature, pour le sourire hospitalier et parfois les gâteries des bonnes gens de dix provinces. Et quand ils sont rentrés aux écoles, sagement entraînés, bien nourris, bien lavés, bien amusés, le teint Vif, la poitrine sonore, le cerveau meublé d’images pures et de notion à saines, ce sont ces déshérités qui ont fait envie aux autres.

Les colonies parisiennes mises au vert se sont installées un peu partout, les unes au bord de la mer, les autres dans la montagne ; des grèves de l’Atlantique aux sapinières des Vosges, des roches de l’Isère, à celles du Jura, des champs de la Beauce aux forêts du Valais, aux falaises de la Manche, à travers cette diversité de sites et de climats, les résultats ont été les mêmes, c’est-à-dire parfaits. Partout on a constaté les preuves manifestes d’une vie nouvelle, une gaieté, une force inconnue dans ces corps souffreteux accablés par des hérédités morbides ou opprimés par un milieu malsain. Le premier et le plus visible symptôme de l’amélioration physique s’est traduit par un développement général de l’embonpoint ; les moyennes sont unanimement satisfaisantes ; il y a même eu des cas extraordinaires : ainsi en quarante-huit jours un enfant de onze ans a engraissé de 7 kilos !

Quant au relèvement moral, il ressort de tous les témoignages des maîtres :

Tous aussi, ils ont été frappés du progrès moral acquis simultanément avec le progrès physique. A les en croire, dans cette vie nouvelle, menée sous des yeux étrangers, nos petits Parisiens sentent d’instinct l’envie de faire honneur à leur origine. Ils s’observent. Leur tenue, leur langage s’améliorent. L’exil momentané qui les réunit, sans recours possible à la famille absente, les engage à se mieux supporter mutuellement, à s’entr’aider, à s’aimer. Cette famille dont ils sont privés, ils ressentent pour elle un redoublement d’affection qui se répand dans des lettres fréquentes, chaudement écrites.

La voilà remplacée; de quel œil nouveau ne voient-ils pas leurs instituteurs, transformés en pères, se relever la nuit pour les recouvrir, s’ils les entendent tousser ; leurs institutrices, devenues des mères et des sœurs, les aider à faire leurs lits, garder à la chambre l’enrhumée, ou rapporter à dos la fillette au pied foulé, enfin ne reculer devant aucun soin, si répugnant parfois qu’il puisse être ? Au retour à l’école, quelle douceur plus grande se répandra dans les rapports d’élève à maître! Les études vont profiter de cette plus-value de l’affection autant que de celle de la santé. Et les ménages ouvriers ne gagneront-ils rien aux habitudes nouvelles que leur rapportent les colons ? Se lever et se coucher tôt, faire son lit, aérer et balayer sa chambre, nettoyer ses habits et sa chaussure, se laver à fond, manger à heure fixe, raccommoder son linge, autant d’utiles pratiques, aussi étrangères aux enfants du peuple qu’à ceux des rois. Les colonies les imposent et nombre de parents les en ont bénies. La recommandation et l’exemple s’en retrouveront au besoin dans ces journaux autographes que la famille conserve et qu’elle relira longtemps, ne fût-ce qu’aux mauvais jours, pour y goûter le souvenir d’un mois où les enfants, au moins, ont su ce qu’est la vie régulière, la vie heureuse.

Voilà donc une œuvre magnifique bien lancée ; pour la continuer avec fruit il ne faut que de l’argent et moins qu’on ne se l’imagine ; les municipalités sans doute s’y prêteront de plus en plus avec bienveillance ; mais leur concours ne suffit pas ; il faut que les particuliers, les riches s’en mêlent, portent leur attention de ce côté et contribuent à l’extension de ces colonies de vacances; ils ont leur responsabilité dans la société; ils se doivent à ceux que la fortune ne connaîtra jamais et il leur est impossible de distribuer plus efficacement le nerf de la santé des peuples.

N’oublions pas qu’en Allemagne, en moins de dix ans, plus de 90,000 enfants pauvres, sortis de plus de soixante-quinze villes « ont puisé dans des cures d’air, d’eaux salines et de bains de mer les forces qu’ils emploient à venir chez nous évincer nos ouvriers en temps de paix, tuer nos soldats en temps de guerre. »

C’est la parole d’un député de la majorité républicaine assez grave pour être recueillie ; rien ne se perd de ce qui est créé dans ces grandes familles qui s’appellent les Etats; ceux qui s’abandonnent seuls disparaissent ou sont inférieurs dans la terrible concurrence de la civilisation.

Le capital national est notre capital à tous : sachons nous entr’aider, sachons que le fléau des agglomérations humaines où la vie est dure, l’atmosphère impure, doit être combattu énergiquement sous peine de dégénérescence totale ; s’éloigner momentanément de ces foyers dévorants c’est travailler pour y produire plus sûrement, plus utilement ; le temps qui semble perdu est en réalité du temps gagné et il se retrouve au centuple au jour des suprêmes épreuves.

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