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« Protection mondiale de la nature »


Val Cluozza, parc national suisse / Martingarten

Lundi 6 mai, les 132 États membres du « GIEC de la biodiversité » (la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) ont rendu publique la synthèse de leur rapport sur l’état des écosystèmes mondiaux. Les conclusions sont dramatiques.

Il y a un peu plus d’un siècle avaient lieu les toutes premières tentatives de coopération mondiale pour protéger l’environnement. Le quotidien Paris publie ainsi dans son édition du 13 décembre 1913 le compte rendu de la Conférence internationale de Berne pour la protection mondiale de la nature. Le naturaliste Paul Sarasin, qui s’alarme déjà de la surexploitation de l’environnement par l’homme, avait alors réussi à mobiliser les gouvernements de son pays, la Suisse, et de quelques-uns de ses voisins. Cette première conférence aboutira trois décennies plus tard à la fondation de l’Union internationale pour la conservation de la nature, organisme rassemblant aujourd’hui plus de 1 300 membres, dont 89 États.

 

La Conférence internationale de Berne pour la protection mondiale de la nature a commencé il y a une dizaine de jours ses travaux et vient de les terminer. L’origine de cette Conférence remonte à 1910, au VIIIe Congrès de zoologie, à Graz. À la suite et sous l’impression d’une remarquable conférence faite par M. Paul Sarasin, de Bâle, un comité provisoire pour la protection de la nature s’était formé et le Congrès de Graz décida que le Conseil fédéral suisse serait prié de constituer une commission permanente pour la protection de la nature et de s’adresser à cet effet aux gouvernements de tous les pays. C’est cette réunion de délégués, convoquée par la Suisse, qui vient d’avoir lieu à Berne et de jeter les bases d’une nouvelle œuvre grande et belle de solidarité internationale.

Pour en bien comprendre la portée, il faut savoir ce que l’on entend au juste par la protection mondiale de la nature. La nature, c’est la demeure assignée au genre humain, y compris la végétation, les animaux, des terres et des mers, y compris aussi l’homme lui-même. Comme le dit M. Sarasin dans son bel exposé, d’où partit l’idée de l’organisation nouvelle, l’exploration géographique de la terre, qui peut être considérée comme terminée dans ses grandes lignes, a été suivie à pas de géant par l’exploitation de ses richesses et de ses créatures qui, jusqu’alors, avaient vécu une vie paisible et cachée et joui par cela même d’une existence heureuse. Une exploitation industrielle el brutale a pris possession de l’univers, portant le trouble dans les rapports existants entre les êtres animés, sacrifiant les joyaux de la terre à la cupidité ou à la vanité des hommes.

Il convient donc que dans tous les pays on s’aperçoive que nous marchons au devant de l’appauvrissement progressif de notre belle nature ; que si des mesures énergiques pour sa protection ne sont pas prises, nous en serons réduits à écouter en silence les reproches qu’un avenir prochain lancera contre nous de ne lui avoir laissé qu’une nature dégradée et privée de ses plus belles parures.

Une des premières tâches est celle de protéger la flore sauvage de toutes les altitudes, dont les espèces les plus rares et les plus belles sont menacées de destruction. En Suisse la foule des touristes, les marchands de fleurs, les amateurs cueillant les fleurs par centaines, les connaisseurs qui recherchent les espèces les plus rares et arrachent la plante avec ses racines, les écoliers que leur maître félicite quand ils apportent de beaux exemplaires, tout contribue à amener l’appauvrissement, sinon la disparition de la flore de nos Alpes. Un projet de règlement pour la protection de la flore en Suisse ayant été adopté par la plupart des gouvernements cantonaux, on peut dire que la protection de la flore sauvage et la conservation des plantes autochtones de toute la Suisse est aujourd’hui un fait accompli. Si les États voisins veulent bien user de semblables mesures et seconder les efforts de la protection de la nature en Europe, il sera possible de soustraire à une complète destruction la flore autochtone du Jura et des Alpes, placée désormais sous l’égide des lois.

Nous n’en sommes pas restés là en Suisse, et l’on a établi, dans la partie la plus sauvage et la plus belle des Grisons, le val Cluozza, une réserve, comme il en existe déjà aux États-Unis. Des négociations ont été engagées en outre avec l’Italie en vue de la création d’une petite réserve italienne limitrophe à la nôtre, dans le but principalement de préserver celle-ci des incursions des braconniers italiens. Ce sera la première œuvre accomplie dans le domaine de la protection mondiale de la nature. Cette réserve, ce parc national du val Cluozza, n’est pas destinée à sauver uniquement la flore alpestre et à conserver intact un coin de nature, mais il servira de refuge aux derniers ours, aux quelques rares bouquetins qui peuvent encore rester, aux chamois, aux marmottes, aux aigles, bref à la faune menacée dans son existence encore plus que la flore.

En 1867 déjà un de nos savants, le professeur Louis Rütimeyer, dans un avertissement qu’il lança, disait : « Une seule espèce, l’homme, force les autres animaux, avec un pouvoir toujours croissant, à chercher partout un refuge de plus en plus caché. Partout où la race caucasique arrive et prend part à la lutte, une oreille habituée à comprendre l’histoire des animaux peut entendre le cri : « Ave Caesar, morituri te salutant ! » Pour ne citer qu’un exemple, le Spitzberg qui est devenu, au cours des dernières années, le rendez-vous favori des chasseurs et où, en outre, on se livre au massacre en grand des animaux à fourrure, le Spitzberg est menacé de la destruction complète de sa faune. » La proposition de M. Sarasin de faire cette contrée une réserve européenne n’ayant pas encore abouti, la nouvelle commission internationale ne tardera sans doute pas à revenir sur ce sujet.

En général toute la faune des régions arctiques polaires est menacée de mort à bref délai ; il faudrait la protéger contre les entreprises de l’exploitation industrielle à outrance. On a lu, il y a peu de temps, dans les journaux, le récit des hécatombes effroyables des phoques à fourrure et des cruautés dont se rendent coupables les chasseurs qui écorchent leurs victimes, toutes vivantes. Ce sera à la commission internationale pour la protection de la nature de poursuivre la promulgation de lois internationales destinées à protéger la faune arctique et antarctique.

Mais pour que ces lois puissent produire tout leur effet, il est indispensable de répartir le domaine des mers entre les nations avoisinantes, qui assumeraient de cette façon l’obligation d’édicter pour leur territoire maritime des lois sur la chasse et d’en surveiller l’exécution, à l’instar de ce qu’ils ont fait depuis longtemps pour leur territoire sur terre ferme. La mer, autrefois un désert d’eau sans fin et considérée comme le domaine de chasse du flibustier, doit être aujourd’hui, après avoir été explorée dans tous les sens, sur le même pied que la terre ferme ; son produit forme une fraction déterminée de celui de la terre, de sorte qu’il y a lieu de rompre avec la tradition du droit de propriété sur la mer limitée à la région s’étendant jusqu’à une distance de trois milles de la côte et de procéder à une répartition internationale des mers dans les deux sens de la latitude et de la longitude.

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Il importera encore de protéger la faune sauvage tropicale du monde entier menacée de destruction complète depuis que les Barbares d’Occident possédés de la soif du gain, ont entrepris d’en exploiter les ornements pour augmenter leurs ressources. Le héron à aigrettes, l’oiseau du paradis, le colibri, ces joyaux de la nature, sont des espèces qui ont déjà disparu dans quelques pays, ainsi que plusieurs animaux à fourrure, sacrifiés à la vanité des femmes d’Europe.

La protection mondiale devra s’appliquer, en outre, aux races humaines inférieures que la colonisation fait disparaître, en Afrique et en Océanie. Dans cet ordre d’idées, il s’agirait de créer des réserves en Tasmanie d’abord pour mettre à l’abri les dernières tribus de certaines races indigènes contre les entreprises de leur ennemi, le blanc.

Mais il faudrait plus de toutes les colonnes de ce journal pour relater les méfaits de l’homme colonisateur sans scrupule et sans pitié pour énumérer toutes les espèces animales et humaines vouées à la destruction totale. Aussi je me bornerai à résumer brièvement les travaux de la première Conférence pour la protection de la nature. Elle a institué une commission permanente qui se composera de deux délégués de chaque pays et de chaque colonie autonome. Cette commission sera considérée comme constituée aussitôt que les délégués de neuf États seront désignés. La commission devra tenir séance au moins tous les trois ans et restera en fonction jusqu’à la réunion d’une nouvelle Conférence.

La ville de Bâle a été désignée comme siège de cette commission. Les attributions de la commission, dont M. Paul Sarasin sera le président, sont la réunion et le classement de toutes les données relatives à la protection mondiale de la nature et leur publication en vue de la propagande. Elle aura aussi à créer des initiatives, à faire les propositions pour la collaboration des gouvernements en vue des buts qui leur sont communs. Tâche idéale s’il en fût, qui mettra aux prises deux antagonismes originels : la cupidité, l’accaparement incarnés dans le capitalisme et l’industrialisme à outrance, d’un côté, la simplicité et le respect de la création de l’autre. Tâche ardue aussi, faisant appel aux forces réunies de tous ceux qui sont persuadés que nous avons un patrimoine sacré à sauvegarder et que nous ne serons guère avancés le jour où nous aurons transformé la terre entière en une seule source de capitaux, au prix de toute sa beauté, de tout le bonheur des créatures qui la peuplent.

Le temps est venu d’engager une lutte générale. II appartenait à la Suisse qui, sur le territoire le plus restreint, possède le plus de beautés naturelles, le premier pays d’ailleurs qui entreprit la campagne contre la dégradation de la nature, à lancer un appel au monde ; plus que noblesse, beauté oblige. Nous serons les premiers à bénéficier de la lutte étendue à tous les pays contre l’esprit de lucre sans scrupule et de destruction.

LE LIVRE
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Paris de Charles Laurent, 1881-1935

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