La pseudo-archéologie, un bon filon

La pseudo-archéologie, un bon filon

Extraterrestre de la haute Antiquité, civilisations disparues, continents perdus, maîtres ascensionnés… À la télévision comme dans les livres, l’archéologie de pacotille exerce davantage d’attrait que la bonne.

Écrit par la rédaction de Books publié le 22 novembre 2018

© RooM RF / Getty

À en croire l’auteur de best-sellers britannique Graham Hancock, un peuple extraordinairement avancé aurait aidé les Égyptiens à établir leur civilisation, il y a des milliers d’années.

Ce n’est pas un secret : on trouve beaucoup plus de gens pour regarder des émissions du genre Nos ancêtres les extra­terrestres que pour assister à des conférences d’archéologues et d’historiens professionnels (1). Ils sont des millions à suivre des séries ou à regarder des documentaires fondés sur une interprétation douteuse du passé. Les histoires brodées par les producteurs et scénaristes peuvent bien avoir un fond de vérité, elles restent des histoires. Mais elles sont captivantes et s’adressent au grand public, ce qui n’est pas le cas des productions savantes.
Selon l’archéologue Donald ­Holly, les livres consacrés aux anciens extra­terrestres et à d’autres formes de pseudo-­archéologie touchent également un large public. Pour un article de la ­rubrique livres qu’il anime dans American Antiquity, la revue la plus respectée de l’archéologie américaine, ­Holly a ­demandé aux archéologues de se pencher ne serait-ce qu’un instant sur la ­notion de pseudo-archéologie, avec l’idée que cette réflexion puisse enrichir les connaissances des étudiants et de ceux qui s’intéressent à notre profession. Les lecteurs de ces livres ne sont pas forcément ignorants ou bornés, souligne Holly, mais manifestement désireux de comprendre le passé et ouverts à des expli­cations alternatives de l’archéologie. « Il est temps de parler au type assis à côté de nous dans l’avion », écrit-il.
Le premier livre évoqué est L’Empreinte des dieux, du Britannique ­Graham Hancock (2). Son propos est qu’une civilisation extraordinairement avancée a écumé les océans voilà des milliers d’années, fournissant aux peuples rencontrés sur sa route – en Égypte et au Pérou, par exemple – des conseils pour les aider à établir leur civilisation. En retour, les hérauts de cette civilisation mythique furent révérés comme des dieux, surtout après l’avènement d’un cataclysme qui l’a fait disparaître. L’archéologue Kenneth Feder montre que Hancock a habilement sélectionné ses données – omettant celles qui ne cadrent pas avec sa thèse –, qu’il s’appuie sur des penseurs très anciens et marginaux, et que la notion d’évolution culturelle lui est étrangère.
Le deuxième livre étudié est « La question des anciens extraterrestres », du Belge Philip Coppens (3). Comme Feder, l’archéologue Jeb Card montre que l’hypothèse trouve sa source dans la théosophie de l’époque victorienne, un mouvement qui « mêlait magie hermétique, spiritisme, curiosité euro­péenne pour les religions orientales, racisme colonial et autres lectures fantaisistes de l’évolution, lestées de races originelles, de continents perdus et de maîtres ascensionnés venus de Vénus ou d’autres mondes. Coppens intervient régulièrement dans la série Nos ancêtres les extraterrestres. Il présente la recherche universitaire comme si la science elle-même était mystérieuse. Il voit dans « la destruction de la biblio­thèque d’Alexandrie et autres autodafés de livres des preuves de la destruction de vérités anciennes, alors qu’il tire le rideau sur son propre appel à ­détruire l’ordre scientifique au profit d’une nouvelle histoire fondée sur le mysticisme et le mythe », écrit Jeb Card.
Dans « Göbekli Tepe. La genèse des dieux », préfacé par Hancock (4), Andrew Collins tente de relier ce site néolithique de Turquie avec le jardin d’Éden, ­présentant la Bible comme une vérité à prendre au pied de la lettre. Dans « Genèse noire : les origines préhistoriques de l’Égypte ancienne » (5), ­Robert Bauval et Thomas Brophy ­dévoient aussi bien l’astronomie que la Bible pour affirmer que l’Égypte des pharaons a succédé à une civilisation noire avancée. Ils ont au moins le mérite de souligner que les archéologues universitaires ont longtemps ignoré l’Afrique subsaharienne.

L’Amérique précolombienne est un thème porteur, avec des livres jugés stupéfiants par les archéologues qui les commentent. Celui de William Conner, « L’âge du fer avant Colomb », est un tel « catalogue d’erreurs de raisonnement qu’il devrait être utilisé pour une introduction à un cours de logique », écrit l’archéologue Kory ­Cooper. Il y a aussi « Les anciens géants qui ont dirigé l’Amérique », par Richard Dewhurst, qui exploite de vieux articles de journaux pour affirmer non seulement qu’on a retrouvé des squelettes de géants, mais que le célèbre Smithsonian Museum a tenté de le dissimuler. En rendant compte de ce livre, l’archéologue Benjamin Auerbach précise qu’il a lui-même étudié les squelettes en question et qu’aucun ne mesurait plus de 1,83 mètre.
Tous ces livres sont empreints d’ethnocentrisme, l’idée selon laquelle nous pouvons évaluer les autres cultures à l’aune de la nôtre. Ils sont aussi teintés d’un certain racisme. Dans « Les colonies perdues de l’Amérique ­ancienne » (6), Frank Joseph fait valoir que les archéo­logues universitaires ont laissé de côté les informations disponibles sur les voyages transocéaniques et que bien d’autres civi­lisations du passé ont pu colo­niser le Nouveau Monde avant les Européens. À propos de ce livre, l’archéo­logue Larry Zimmerman écrit : « Joseph se fait l’écho d’un demi-­millénaire de spéculations visant à inventer une histoire profonde d’un Ancien Monde en Amérique. C’est une façon de mettre en cause la présence primitive des peuples indiens – ou, du moins, de leur conférer un statut inférieur, une incapacité à gérer leur territoire –, d’expliquer la nécessité de les civiliser au nom de la Destinée manifeste (7) et de justifier l’accaparement de leurs terres. »

Dans un autre livre, John Ruskamp avance que des pictogrammes trouvés sur des roches en Amérique du Nord sont des caractères chinois, unique trace archéologique laissée à la suite d’une traversée du Pacifique. L’archéo­logue Angus Quinland y voit « une illu­stration de ce que la pensée déductive peut produire de pire » et souligne que ce genre d’interprétation témoigne d’un « manque de respect pour les Amérindiens, qui utilisaient l’art rupestre de manière tout à fait habituelle ». « Les pseudo-archéologues ne peuvent accepter le fait que des humains ordinaires puissent être à l’origine de grandes innovations comme la domestication d’espèces végétales et animales ou édifier des chefs-d’œuvre architecturaux comme le Sphinx, écrit Eric Cline. Ils préfèrent invoquer l’assistance du divin, voire d’extraterrestres. »
Ces livres posent problème pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’ils désinforment, faisant leur marché de données puisées à des sources plus ou moins légitimes. Ensuite parce que la pseudo-archéologie fait illusion. Elle se présente comme un corps de doctrine qui, même sous couvert d’excentri­cité, tire une légitimité de sa cohérence, les auteurs se citant les uns les autres. Il en va de même pour nous autres ­archéologues, mais, en tant que scientifiques, nous sommes davantage motivés par le souci d’améliorer notre compréhension du passé que par celui de protéger nos théories.
Cela dit, le problème tient peut-être surtout dans cette remarque de Lekson : « L’archéologie alternative est plus intéressante que ce que nous écrivons. Plus intéressante aux yeux d’un public plus vaste. » Les archéologues professionnels ne sont pas formés à écrire dans un style agréable. Il y a encore beaucoup de chemin à faire avant de pouvoir intéresser le « type dans l’avion ». Des archéologues célèbres comme Brian ­Fagan8, qui écrivent des livres faciles d’accès, doivent faire des prodiges d’équilibre pour ­susciter l’intérêt sans verser dans l’extravagance.
Hélas, les histoires d’anciens extra­terrestres et d’hommes surhumains créant les pyramides comme moyen de communication ont un plus grand pouvoir de fascination que le lent changement culturel.

— Cet article est paru dans Forbes le 3 septembre 2015. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

 

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Commentaires

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  1. jean-claude dit :

    la plupart des gens se tournent vers les pseudos archéologues parce que les archéologues de la science officielle sont des gens bornés et obtus qui ne comprennent rien à rien et qui font du forcing pour que d’autres théories ne puissent pas éliminer leur fameuse théorie, ce qui n’est d’ailleurs pas scientifique du tout

  2. plume dit :

    @ jean-claude : très drôle !