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Quand l’art passe à table

Depuis toujours, la cuisine raconte la vie, la mort, le destin, comme nulle autre activité humaine. « Je mange, donc je pense », aurait pu écrire Descartes. Les écrivains, les peintres ou les cinéastes sont les meilleurs chroniqueurs de notre rapport au goût et de ses transformations. Et si la gourmandise était un péché artistique ? Réponse en dégustant ces délicieuses miscellanées culinaires.


©Christie's Images/Corbis

Souvenirs de guerre d'Isidore Kaufmann. La saveur d'un plat a parfois le pouvoir magique de ramener momentanément les morts à la vie.

Au XVIIe siècle, tandis que la dynastie Ming s’effondrait, Zhang Dai, le grand historien et mémorialiste de l’époque, révisa « L’histoire de la cuisine » qu’avait écrite son grand-père Zhang Rulin. Il la rebaptisa « Recueil d’un vieux glouton ». Dans sa préface, seule partie de l’œuvre à avoir survécu, il cite de nombreux classiques de la gastronomie chinoise et décrit l’appétit et les pratiques alimentaires raffinées de Confucius comme une sorte de philosophie incarnée du bien-vivre. C’est en ces termes qu’il justifie la liberté prise de remanier l’ouvrage de son aïeul : « Il m’a été accordé la grâce de pouvoir distinguer le goût de l’eau de la rivière Sheng du goût de celle de la rivière Zi, de deviner si la chair de l’oie venait d’un animal noir ou blanc, de savoir si le poulet a gambadé au grand air ou si la viande a été cuite sur du bois déjà consumé. » (1) Cet extrême talent gustatif, d’une exquise précision, est l’expression d’une science longuement mûrie, également fondée sur les connaissances accumulées par ses ancêtres dans les domaines de la géographie, de la botanique, de la biologie, de l’élevage, des techniques culinaires, de la nature, l’héritage d’une tradition et d’une vision du temps qui passe. La recherche disciplinée de l’excellence alimentaire est une quête de sagesse. Cette conception philosophique de la table peut aussi être vue comme le microcosme du gouvernement idéal, ainsi que le suggère l’étymologie du mot « gastronomie », qui désigne « la loi de l’estomac », de l’appétit. Ce passage contient aussi une élégie indirecte et implicite. Zhang Dai est conscient de la menace politique sur le point de détruire le monde dans lequel s’épanouit une telle culture gastronomique. Lorsque les Mandchous renverseront la dynastie Ming, Zhang Dai prendra la fuite dans les montagnes, où il finira ses jours en réfugié affamé, rédigeant les « souvenirs rêvés » de son monde perdu (2) et une épitaphe pour sa propre tombe : « Pour le peuple, la nourriture tient lieu de Ciel./ Un Dongpo vorace/ affamé face au bambou solitaire. » (3) On ne trouve rien qui ressemble un tant soit peu à cette attitude envers l’expérience gastronomique dans le livre de Sandra Gilbert, exploration attachante et très enthousiaste de la manière dont les Américains (pour l’essentiel) et les Européens (plus rarement) envisagent l’alimentation dans la littérature, le cinéma et l’art modernes. « L’imagination culinaire » ne tient jamais les promesses de son titre ambitieux et définitif. C’est une œuvre bien plus limitée : il s’agit d’une étude imaginative, une sorte de cabinet de curiosités personnel et intellectuel, oscillant entre l’analyse littéraire et les souvenirs intimes, où l’on trouve même un autoportrait gastronomique poignant et doux-amer. Le livre arpente à grandes enjambées les paysages culinaires les plus divers ; nous découvrons au passage toutes sortes de mets et de coutumes funéraires, les festins sacramentels de l’Antiquité grecque et romaine, mais aussi de l’ère chrétienne, l’histoire des bonnes manières et des couverts, un petit cercle de chefs vedettes du petit écran, des évocations du cannibalisme et du régime végétarien radical, proche du jaïnisme, imposé au XIXe siècle par le transcendantaliste Bronson Alcott dans sa communauté baptisée Fruitlands. Alcott refusait tout aliment animal « corrupteur » et interdisait de planter les légumes et racines qui « poussent vers le bas au lieu de s’élever à l’air libre. » Sandra Gilbert nous emmène dans la cuisine d’Emily Dickinson, que la poétesse avait imaginée comme une île aux épices exotique baptisée Domingo. Elle livre sa recette du black cake, en une belle évocation du pouvoir magique qu’a la saveur d’un plat de ramener momentanément les morts à la vie.   La terreur d’être avalé vivant Nous entrevoyons la pièce maîtresse d’un banquet de la Renaissance, conçue par le peintre Andrea del Sarto pour imiter le baptistère de Florence : « Le dallage, à base de gelée, ressemblait à une mosaïque multicolore ; les colonnes, qui évoquaient le porphyre, étaient de grosses saucisses ; les socles et les chapiteaux, du parmesan. (…) Au centre, la stalle du cœur se composait de veau froid. (…) Des grives rôties, vêtues de surplis en crépine, le bec ouvert, figuraient les chanteurs. » Un passage particulièrement réussi porte sur les livres pour enfants traitant de sujets culinaires. En parcourant les œuvres d’auteurs comme Roald Dahl et Maurice Sendak, Gilbert montre que la terreur – d’être avalé vivant, empoisonné, transformé en tourte, affamé – y joue un rôle aussi important que les rêves de vie familiale idyllique. Ces écrivains utilisent l’imaginaire pour étudier la présence permanente du danger dans la vie des enfants, à la manière des contes de fées. Carême, le célèbre chef du début du XIXe siècle, dont le talent a contribué à la réussite des manœuvres diplomatiques de Talleyrand lors du congrès de Vienne en 1814-1815, avait lui-même été abandonné par ses parents dans une rue de Paris. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il a fondé sa réputation de pâtissier en se spécialisant dans la construction de pièces montées sophistiquées et presque indestructibles, châteaux de contes et temples en sucre. Le chapitre consacré à la nourriture dans les arts plastiques traite non seulement des natures mortes mais aussi du travail, délibérément peu ragoûtant, d’artistes et de performeurs qui, à l’instar de Daniel Spoerri, créent des sortes d’anti-natures mortes à partir d’aliments réels en putréfaction. Dans le passage qu’elle consacre au cinéma, Gilbert se limite, et c’est dommage, aux films récents dont les héros sont des cuisiniers, comme Le Festin de Babette et Ratatouille. Elle passe à côté de l’intensité et de la persistance avec lesquelles le rapport à la table permet de camper des personnages, leur condition sociale, leur vie morale, dans des œuvres antérieures. C’est, par exemple, la cuisine sophistiquée de la bourgeoisie riche et meurtrière des films de Chabrol ; ou encore le poulet incongru qu’Ingrid Bergman prépare pour Cary Grant dans Les Enchaînés d’Hitchcock, indice que, sous des apparences décadentes, se cache une jeune femme virginale qui vit son premier amour. La quête de nourriture exprime la réalité de la guerre dans Autant en emporte le vent et la corruption politique dans Hunger Games, où des citoyens sont affamés, exploités et mis à mort pour divertir une classe dirigeante bien nourrie.   Un concentré de plaisir et de cruauté L’auteure consacre également un long développement à la prolifération de Mémoires centrés sur la cuisine, qu’elle tient à affubler du malheureux nom de « foodoirs ». L’expression, qui rabaisse un sujet auquel elle s’est proposé de restituer sa dignité, horrifierait M. F. K. Fisher, l’une des meilleures représentantes du genre, qui ne s’est jamais considérée comme une chroniqueuse culinaire. L’alimentation est au centre de ce type de Mémoires parce qu’elle raconte une autre histoire. The Last Resort, par exemple, poignant récit de Norma Watkins, (4) s’intéresse à la nourriture parce que la cuisine de l’hôtel que possédait sa famille, dans le Mississippi, épicentre de la ségrégation, était un concentré de plaisir et de cruauté, de générosité et d’injustice. Les Noirs, à l’époque, cuisinaient pour les Blancs mais ne mangeaient jamais avec eux, ni aussi bien qu’eux. Mais Sandra Gilbert laisse ici passer l’occasion d’aborder les conséquences multiples de la technologie sur l’imagination culinaire. L’intérêt intense pour la nourriture n’est pas un phénomène nouveau – le Dr Johnson eut une phrase célèbre sur le sujet. À ses yeux, un homme qui ne soucie pas de l’excellence de son dîner « est suspect de manque de rigueur dans d’autres domaines ». La même remarque, faite de nos jours, aurait sans doute été assortie d’une mosaïque de souvenirs et d’images des soupers dégustés dans son pub, le Cheshire Cheese, et d’un lien vers le lexique culinaire consultable depuis son dictionnaire en ligne. Internet nous rend témoins, mais aussi acteurs, d’un mouvement universel, passionné et revendiqué de méditation collective sur l’alimentation. Le Web ne nous a pas seulement offert une licence nouvelle en matière de lecture et d’écriture, il a aussi activement transformé les expériences de lecture. Les auteurs en ligne, en particulier sur les sites gastronomiques, harcèlent leurs lecteurs pour qu’ils « partagent », « aiment », « valid
ent », « épinglent » ou « tweetent » un article ou une recette sur les réseaux sociaux. Les personnes en quête de recettes doivent souvent en passer par les vidéos que postent des cuisiniers désireux de se faire un nom. Il est pourtant bien plus rapide, pour les cuistots chevronnés, d’obtenir des informations en consultant des recettes écrites. La technologie a toujours influencé notre manière de parler de la nourriture et de cuisiner. Au début du XXe siècle, l’invention du réfrigérateur a donné du cachet aux tout nouveaux plats froids, typiques des livres de cuisine de l’époque, qui conservèrent leur caractère novateur et élégant jusqu’à la généralisation de la réfrigération. À l’ère des smartphones et des tablettes, nous semblons fascinés par ce qu’on pourrait appeler une cuisine Wi-Fi, où l’interaction entre la nourriture virtuelle et les denrées réelles façonne la gastronomie. Chez Sublimotion, le restaurant branché de Paco Roncero à Ibiza, le chef salue les clients virtuellement, via un écran placé sur la table, et leur propose des cocktails qui s’agitent tous seuls ; la table se transforme à son tour en écran, et le dessert arrive en flottant jusqu’aux convives. Les chercheurs travaillent aussi à la conception d’une cuisine fondée sur des algorithmes, qui fabriquerait des combinaisons d’ingrédients par ordinateur et reproduirait les saveurs du laboratoire plutôt que celles de la terre. Gilbert donne à son livre une envergure qui nuit parfois à sa profondeur. Elle veut passionnément convaincre son lecteur que l’attention actuellement accordée à l’alimentation « représente une fureur gastronomique à la fois inédite et singulière ». Elle insiste tant pour raconter l’histoire de la cuisine américaine comme celle d’une révolution, d’une rupture brutale avec le passé, qu’elle empêche parfois son lecteur de percevoir les éléments véritablement spécifiques à notre époque. Elle donne aussi quelquefois le sentiment d’être prisonnière des exigences d’une histoire qui lui impose certains schémas de pensée, ce qui la conduit à des généralisations hasardeuses. Elle écrit, par exemple que « dans les années 1950, peu de familles bourgeoises, aussi bien en Angleterre qu’en Amérique, pouvaient se vanter d’avoir des cuisiniers, et la plupart n’employaient que des femmes de ménage par intermittence. » C’était peut-être vrai en Angleterre, mais, dans le sud des États-Unis, une écrasante majorité de femmes noires étaient employées comme cuisinières et comme bonnes, tandis que les Latino-Américaines travaillaient dans les foyers de la classe moyenne blanche, dans le sud-ouest du pays.   Inépuisables portions d’huîtres Ailleurs, elle tient à faire du XXIe siècle une ère de spectacles culinaires sans précédent, théorie difficile à concilier avec les banquets de la Renaissance qu’elle décrit, ou encore avec le fastueux « Boz Ball » donné à New York en l’honneur de Dickens en 1842, avec ses inépuisables portions d’huîtres et ses pièces montées couronnées de scènes inspirées du Magasin d’antiquités ; sans oublier le dîner somptueux, façon nouveau riche, que [l’homme d’affaires et cavalier passionné] C. K. G. Billings fit servir à des hôtes à cheval au restaurant de Louis Sherry ; ou les spectaculaires festins de Thanksgiving financés par souscription publique et envoyés aux troupes de l’Union en 1864. Cette fête gastronomique, abondamment relayée par la presse, avait pour but de montrer au Sud, qui s’enfonçait dans la disette, l’abondance et la variété de la nourriture au Nord, ainsi que l’excellence des lignes de ravitaillement de l’Union. Gilbert propose un « récit de la transformation culinaire américaine » – en opposant le réfectoire de l’université de Cornell en 1955, où elle a mangé un ragoût de thon confectionné à base de soupe en conserve, et le dîner qui lui a été servi en 1985 dans un eating club de Princeton, dont le plat principal était un agneau en croûte de moutarde. (5) « Il fut un temps, écrit-elle, où les Américains mangeaient des desserts de gélatine multicolore, de la tarte aux pommes, des légumes en boîte, de simples rôtis et des ragoûts à base de velouté de champignon. » Seules les familles d’immigrants comme la sienne échappaient à la règle, ayant conservé une partie de leur lexique culinaire traditionnel. Mais les plats qu’elle décrit n’auraient pas été jugés représentatifs de l’alimentation américaine par Thomas Jefferson ou Mark Twain, qui a énuméré quatre-vingts mets américains dont il raffolait dans Ascensions en télescope, dont la soupe à la tortue de Philadelphie, l’alose du Connecticut, le bacon au chou vert, l’opossum, le raton laveur et la « poule de prairie de l’Illinois ». L’héroïne du roman Les Oiseaux d’Amérique, publié en 1971 par Mary McCarthy, invente, pour amuser son fils, un jeu consistant à ne préparer que des recettes américaines – comme le dîner bouilli de Nouvelle-Angleterre, la morue farcie, connue sous le nom de « dinde de Cape Cod », le spoon bread [une sorte de pudding], le pudding indien, la gelée de coing… Le ragoût servi à Cornell en 1955 n’est pas un archétype de cuisine américaine, mais le produit d’une époque et d’un milieu spécifiques – la cuisine selon les principes enseignés dans les cours d’économie domestique. Cornell a été la première institution américaine à enseigner cette discipline, ce qui lui a valu le patronage d’Eleanor Roosevelt. Pendant la Grande Dépression, lorsque le mari de cette dernière était gouverneur de New York, des experts en économie domestique ont présidé à des programmes visant à enseigner aux familles les rudiments de la nutrition, et des techniques de cuisson permettant de limiter la consommation d’énergie. Ce sont eux aussi qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont élaboré un répertoire pour cuisiner en période de rationnement. Dans les années 1950, l’économie domestique était un métier facilement accessible aux femmes, qui n’étaient plus les bienvenues dans le monde du travail d’après guerre, et les fabricants d’électroménager, de nouveaux ustensiles de cuisine ou de produits alimentaires industriels les ont embauchées pour concocter des plats, analogues au ragoût évoqué par Gilbert, qui leur permettaient de vendre leur marchandise. C’est la nourriture qu’évoquaient les tableaux de Warhol, des mixtures à valeur de publicités comestibles, qui s’inspiraient de la cuisine de pénurie des années 1930 et 1940. Quant au eating club de Princeton, rien là de significatif non plus. Comme le montre le roman sur Harvard qu’Owen Wister a publié en 1903, Philosophy 4, avec ses menus à base de « crabes en mue, homard bouilli vivant, saumon, pluvier aux herbes, oiseaux en croûte, omelette au rhum », les riches étudiants des universités d’élite ont toujours bien mangé. Un examen plus approfondi de l’histoire de la cuisine américaine aurait permis de discerner les nombreux bouleversements qu’elle a connus, son identité incertaine, sa diversité régionale, et les liens incestueux qu’elle entretient depuis toujours avec les milieux d’affaires et le monde politique. Tous les « ingrédients éternels » mentionnés par Gilbert – les œufs, le sucre, l’huile, le beurre, le blé, le maïs, le riz – ont été importés, à l’exception du maïs. La côte Est a bataillé pour affirmer son identité anglaise en conservant la cuisine et les méthodes agricoles de l’Angleterre, jusqu’à ce que la guerre de l’Indépendance exalte, pour des raisons idéologiques, la simplicité alimentaire. Mais le Sud, où le luxe culinaire faisait la différence entre maîtres et esclaves, n’a jamais adopté ce régime de « simplicité républicaine ». Quant à la guerre de Sécession, durant laquelle la stratégie militaire du Nord consistait à affamer les soldats et les civils du Sud, elle a favorisé le développement des technologies de conservation et transformé l’agriculture américaine. Enfin, la prohibition a elle aussi eu un impact profond, en réduisant à la ruine nombre d’hôtels et de restaurants prestigieux, qui avaient été l’équivalent des grandes tables d’Europe, et en consommant la séparation entre les cuisines américaine et anglaise : sans cognac, le mincemeat [sorte confiture de fruits secs qui contenait autrefois de la viande hachée] et les plum puddings, autrefois incontournables à Thanksgiving, disparurent. L’alimentation américaine est souvent accompagnée d’une bonne dose d’amnésie. Bien d’autres omissions laissent songeur. De M. F. K. Fisher, Gilbert fait « un cas à part, la première à avoir écrit (…) une autobiographie centrée sur l’alimentation ». C’est ignorer Colette, dont les écrits, autobiographiques ou de fiction, ont inventé une « langue de goût », pour reprendre la formule de Julia Kristeva, et montré à Fisher comment écrire sur le sujet sans se laisser enfermer dans un rôle nourricier ou maternel. Le Grand Dictionnaire de cuisine de Dumas, encore antérieur, combine déjà anecdotes autobiographiques et recettes ou récits à propos des mets. Fisher s’est formée au contact d’auteurs français : Maupassant, qui, mieux que tout autre, a utilisé la nourriture pour évoquer les classes sociales, dans des nouvelles comme Boule-de-Suif ; Simenon, dont le célèbre inspecteur Maigret reste béat devant la savoureuse cuisine bourgeoise mitonnée par son épouse, cuisine qui incarne la seule énigme qui lui résiste car enfin, comment la paix domestique et la stabilité qui l’accompagnent peuvent-elles exister dans ce monde criminel ? Lorsque Gilbert affirme que Walt Whitman et l’Amérique ont été à l’origine d’une « poétique culinaire » inédite permettant aux écrivains de décrire ce qu’ils voyaient dans leur vie de tous les jours, en utilisant le langage ordinaire, entièrement libres de célébrer la banalité quotidienne – les bols de cidre plutôt que les flûtes de champagne –, elle tronque une histoire autrement plus complexe. En réalité, c’est le poète écossais Robert Burns, auteur dont Whitman était familier, qui a introduit ce rapport sincère et décomplexé avec le quotidien dans la poésie américaine. Burns, lequel a consacré une ode célèbre à ce plat écossais d’une modestie irréprochable que l’on appelle haggis (la panse de brebis farcie), a été reconnu et célébré aux États-Unis bien avant Whitman. The Pennsylvania Packet, le premier quotidien important des États-Unis, a sorti vingt-six numéros entre 1787 et 1788, comportant des chansons et poèmes écrits par Burns. Comme l’a fait remarquer son biographe, Robert Crawford, il existe aux États-Unis plus de statues de Burns que de n’importe quel poète américain. (6) Les Burns Night Suppers [soupers en l’honneur de Burns], célébrant l’anniversaire du poète, étaient des événements réguliers auxquels des personnalités de premier plan – y compris des présidents – étaient conviées. À Boston, en 1859, pendant l’un de ces Burns Night Suppers, Emerson prononça un discours éloquent en hommage à Burns : « Il a su exprimer toutes les expériences de la vie ordinaire ; il nous a fait aimer la ferme et le cottage, les vêtements rapiécés et la misère, les haricots et l’orge ; la bière, qui est le vin du pauvre ; les privations ; la peur des dettes (…) Quel amour de la Nature, et, oserai-je le dire ? de la Nature de l’Américain ordinaire. » D. H. Lawrence, que Gilbert situe dans la même veine poétique, a lui aussi subi l’influence de Burns. Il a écrit des poèmes en dialecte, directement inspirés par lui, et il envisagea de lui consacrer un roman.   Le repas offert à Priam Burns devait pour sa part énormément à Alexander Pope, qui a écrit l’une des multiples transpositions de la satire d’Horace, Le Rat des villes et le Rat des champs. C’est Pope, traducteur de l’Iliade et l’Odyssée, qui a fait le lien entre Burns et Homère. La description qu’a faite le poète grec de l’humble plat de viande rôtie cuisiné par Achille pour le roi Priam, brisé après le meurtre de son fils Hector, annonce les morts imminentes de l’hôte et du convive. C’est l’une des descriptions de repas les plus puissantes de la littérature occidentale. L’art de dépeindre la vie et le destin à travers la nourriture de tous les jours n’est pas une découverte américaine mais le développement d’une tradition, un lien subtil mais authentique avec un passé littéraire plus ancien que la littérature américaine et que l’Amérique elle-même. En raison du regard myope qu’elle porte sur le modernisme, Gilbert prive ses lecteurs d’une réflexion approfondie sur le matériau fascinant qu’elle a rassemblé. Et sur ce que peut signifier notre nouvelle liberté de l’explorer. Lorsqu’elle cite cette entrée du journal de Virginia Woolf : « Il est vrai, je crois, que l’on acquiert une certaine maîtrise de la saucisse et du haddock en les couchant par écrit » (7), elle nous dit qu’« avec ces mots sur ce que c’est qu’écrire à propos de nourriture, Woolf a rejoint un nouveau groupe de romanciers, de poètes et d’essayistes qui représentaient les aliments dans la cuisine et pas seulement sur la table du dîner. » Mais en réalité, bien sûr, d’autres écrivains avaient avant Woolf représenté la préparation culinaire. Dora, dans David Copperfield, sert un repas hilarant composé d’huîtres sans comprendre qu’il faut les ouvrir ; Becky Sharp, dans La Foire aux vanités, contemple le fonctionnement de la maisonnée provinciale rustique du riche sir Pitt Crawley et mange de la saucisse dans une pension sordide. L’épopée domestique d’Adam Mickiewicz, Pan Tadeusz, est une encyclopédie de la vie rurale en Pologne, de la cueillette des champignons à la manière typiquement polonaise de faire du café. (Les romans et poèmes nationalistes offrent souvent d’abondantes descriptions de la cuisine locale et des coutumes gastronomiques, une manière de perpétuer un pays menacé ou de revendiquer le droit de coloniser un territoire convoité.) L’opposition des genres, sexués comme littéraires, joue dans l’affaire un rôle important. Lorsque Marion Garland, ancienne auteure à succès désormais tombée dans l’oubli, graphomane excentrique qui publia à la chaîne romans et guides de voyage, écrivit un livre de cuisine, Common Sense in the Household (« Le bon sens dans la gestion de la maisonnée »), grand succès de l’année 1871, elle remarqua : « On m’a assurée que je perdrais le modeste capital de réputation littéraire que je m’étais constitué à travers mes romans, nouvelles et essais, si je persévérais dans cette entreprise ignoble. Un critique m’a averti que “tout ce que j’écrirais à la suite de ce nouveau départ absurde serait imprégné, pour le lecteur imaginatif comme pour le critique, de l’odeur de la cuisine”. » Hommes et femmes écrivains ont pareillement parlé d’alimentation dans leurs livres, mais pas avec les mêmes conséquences. Pour les premiers, ce pouvait être la manifestation d’une maîtrise artistique de la vie dans toute sa réalité ; pour les secondes, ce type d’écriture devenait une souillure, une perte de valeur littéraire immédiate. Désormais, comme le souligne Sandra Gilbert avec une excitation palpable, les écrivains peuvent se permettre de penser à l’alimentation en faisant fi des barrières de classe qui traversent la littérature. Ce qui rend passionnante cette récente ouverture des perspectives d’écriture culinaire – autant chez les hommes que chez les femmes –, c’est qu’elle traduit un mouvement tectonique rare, qui fait vaciller une hiérarchie esthétique et morale profondément enracinée, tant dans les arts visuels qu’en littérature. Selon ladite hiérarchie, des Grecs au peintre Joshua Reynolds, la nature morte était « reléguée tout au bas de l’échelle », comme l’écrit l’historien de l’art Norman Bryson. C’était un genre qui convenait aux femmes se piquant de peindre et aux hommes de piètre talent, une représentation de la matière, immobile et en putréfaction, qui rappelait la mortalité pécheresse et méprisable du corps humain, ses appétits et son extinction – la preuve manifeste du péché. L’idée que la mort est avant tout le châtiment du péché et que l’appétit est dégradant a évolué. Signe des temps, en 2004, le célèbre boulanger Lionel Poilane s’est associé à Paul Bocuse et à de nombreuses grandes figures françaises du monde de la culture pour écrire au pape un plaidoyer charmant, enjoué mais sincère, lui demandant de retirer la gourmandise de la liste des péchés mortels. Pendant des siècles, l’image d’Ève et de sa pomme a servi de memento mori et d’emblème du mal. Comme Nina Simone l’a dit dans une chanson mi-joyeuse mi-amère, « Forbidden Fruit » (« fruit défendu ») : « Tu as choisi de la manger, maintenant à ton tour de déguster. » Nous sommes apparemment capables, désormais, de voir la pomme comme une source de connaissance plutôt que de péché. Plutôt que de maudire Ève d’avoir goûté la pomme, nous commençons à nous demander : « Qu’a-t-elle donc découvert ? »   Cet article est paru dans la New York Review of Books le 18 décembre 2014. Il a été traduit par Adrienne Boutang.
LE LIVRE
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L’imagination culinaire. Du mythe à la modernité de Sandra M. Gilbert, W.W. Norton, 2014

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