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Quand le diable est-il entré en lui ?

On a beaucoup fantasmé, faute d’archives, sur le moment où Hitler est devenu un monstre. Dès l’enfance, sous les raclées du père ? À l’adolescence, quand il a développé une psyché de génie contrarié ? Dans sa jeunesse à Vienne, lorsque le petit provincial fut perturbé par le cosmopolitisme de la capitale ? Ou déjà dans l’œuf, dans le ventre de sa mère ? C’est l’hypothèse qu’ose Norman Mailer, au risque de conférer à Hitler la grandeur satanique à laquelle il aspirait tant.


Adolf Hitler, 1889/1890, Deutsches Bundesarchiv

Dans sa biographie parallèle des deux bouchers les plus sanguinaires, des pires monstres du XXe siècle, Staline et Hitler (mais Mao n’est-il pas du nombre ? Et Pol Pot ne vaut-il pas un détour ?), l’historien Alan Bullock reproduit côte à côte des photos de classe des jeunes Joseph et Adolf prises respectivement en 1889 et 1899, quand chacun avait environ dix  ans (1). En scrutant ces deux visages, on se surprend à essayer de déceler quelque essence, un halo de noirceur, comme l’annonce cachée des horreurs à venir. Mais les photographies sont anciennes, la définition médiocre, on ne peut être certain, et puis l’appareil photo n’est pas un instrument divinatoire.

Le test de la photo de classe – quel sera le destin de ces enfants ? Lequel ira le plus loin ? – a un sens particulier dans les cas de Staline et d’Hitler. Est-il possible que certains d’entre nous soient mauvais dès qu’ils quittent le ventre de leur mère ? Sinon, quand le mal entre-t-il en nous, et comment ? Ou, pour poser la question sous une forme moins métaphysique, comment se fait-il que certains ne développent jamais une conscience morale qui les réfrène ? Concernant Hitler et Staline, la faute incombe-t-elle à la manière dont ils ont été élevés ? Aux méthodes d’éducation pratiquées en Géorgie et en Autriche à la fin du XIXe siècle ? Ou bien les deux garçons ont-ils en réalité développé une conscience morale qu’ils ont ensuite perdue : Joseph et Adolf étaient-ils encore, au moment de la photographie, de gentils gosses comme les autres, qui ne se sont transformés en monstres que plus tard, peut-être à cause des livres qu’ils ont lus, de leurs fréquentations, ou des tensions de leur temps ? Ou bien n’y avait-il finalement rien de spécial chez eux, que ce soit tôt ou tard : peut-être l’écriture de l’histoire exigeait-elle simplement deux bouchers, un Boucher d’Allemagne et un Boucher de Russie ; et si Joseph Djougachvili et Adolf Hitler ne s’étaient pas trouvés au bon endroit au bon moment, l’histoire aurait sans doute trouvé une autre paire d’acteurs, tout aussi bons (c’est-à-dire mauvais) pour jouer ce rôle ?

Ce n’est pas le genre de question auxquelles les biographes aiment se confronter. Il y a des limites à ce que nous tiendrons jamais pour sûr concernant le jeune Staline et le jeune Hitler, leur cadre familial, leur éducation, leurs premières amitiés et les influences précoces qui se sont exercées sur eux. Qui veut passer des maigres données disponibles à la vie intérieure doit faire un pas de géant, auquel répugnent les historiens et les biographes (le biographe comme historien de l’individu), et on les comprend. Si donc nous voulons savoir ce qui se passait dans ces âmes d’enfants, il faut nous tourner vers le poète, la forme de vérité qu’offre le poète, d’une autre nature que celle de l’historien.
C’est ici que Norman Mailer entre en scène. Celui-ci n’a jamais considéré la vérité poétique comme une vérité d’ordre inférieur. Depuis Un rêve américain et Publicités pour moi-même jusqu’aux Armées de la nuit et Pourquoi sommes-nous au Vietnam ? en passant par Le Chant du bourreau et Marilyn, il s’est senti libre de suivre l’esprit et les méthodes de l’enquête romanesque pour accéder à la vérité de notre temps, une entreprise sans doute plus risquée que celle de l’historien mais plus gratifiante. Son dernier livre a pour sujet Hitler. Hitler a beau appartenir au passé, le passé auquel il appartient est toujours vivant ou du moins nous hante encore. Dans Un château en forêt, Mailer a écrit l’histoire du jeune Adolf, plus précisément l’histoire de la façon dont il en vint à être possédé par les forces du mal.

L’ascendance d’Adolf Hitler est confuse et pas totalement casher au regard des lois de Nuremberg (2). Son père, Aloïs, était le fils illégitime de Maria Anna Schicklgruber. Le meilleur candidat à la paternité d’Aloïs, Johann Nepomuk Hiedler, était aussi le grand-père, par une autre liaison, de Klara Pölzl, la nièce d’Aloïs et de sa troisième femme, la mère d’Adolf. Aloïs Schicklgruber s’est légitimé lui-même en tant qu’Aloïs Hitler (l’orthographe de son choix) à l’âge de 40 ans, quelques années avant de se marier avec la beaucoup plus jeune Klara. Mais la rumeur prétendant que le père véritable d’Aloïs, et donc le grand-père d’Adolf, était un Juif du nom de Frankenberger, ne s’est jamais vraiment éteinte. De méchantes langues ont même insinué que Klara était la fille naturelle d’Aloïs.

Une fois entré dans la vie politique, à partir des années 1920, Hitler fit tout ce qu’il put pour cacher et même falsifier sa généalogie. Parce qu’il pensait avoir un ancêtre juif ? Impossible à dire. Au début des années 1930, les journaux d’opposition tentèrent de discréditer Hitler l’antisémite en affirmant qu’il cachait un Juif dans sa famille ; leurs efforts cessèrent du jour au lendemain quand les nazis prirent le pouvoir.

Fils rebelle

Issu de la paysannerie, Aloïs Hitler avait accédé à un rang honorable dans les douanes autrichiennes. Il eut trois enfants avec Klara ; auxquels il fallait en ajouter deux autres, issus d’un mariage précédent. L’un d’eux, Aloïs junior, s’enfuit pour vivre une existence d’errance, en partie délinquante – il était aussi bigame. William Patrick Hitler, fils d’Aloïs junior et d’une mère irlandaise, tentera sans succès de faire chanter le Führer sur ses secrets de famille avant d’émigrer aux États-Unis où, après un cycle de conférences en tant qu’expert de son oncle, il entra dans la Navy.

Dans Mein Kampf, le livre qu’il écrivit en prison en 1924 (3), Hitler donne une version aseptisée de ses origines. Pas question d’inceste ni d’illégitimité, rien bien entendu sur des ancêtres juifs, pas même un mot sur ses frères et sœurs (4). On lit l’histoire d’un brillant petit garçon qui résiste à la volonté d’un père dominateur (mais bien-aimé) de le voir suivre ses traces dans le service public. Résolu à devenir artiste, il échoue volontairement à ses examens, ruinant ainsi les projets de son géniteur. Celui-ci meurt providentiellement et le garçon, soutenu par sa mère encore plus aimée, est libre de suivre son destin. Le récit de son échec scolaire volontaire est clairement une rationalisation. Adolf était un garçon intelligent, mais pas le génie qu’il se plaisait à croire. Persuadé que le succès lui était dû simplement parce qu’il était lui, il dédaigna l’étude. Une fois passé de l’école primaire au Realschule, le lycée technique, il tomba de plus en plus bas dans le classement et finit par être renvoyé.

Le monde aurait été meilleur si Aloïs avait eu gain de cause et si Adolf était devenu un obscur scribouillard dans la fonction publique autrichienne. Mais il n’en fut pas ainsi. Hitler senior battait certainement son fils, comme le faisaient la plupart des pères à cette époque, et les biographes aiment gloser sur ces châtiments corporels. Tabassé par son géniteur, un cordonnier illettré, Staline en aurait conçu un furieux désir de vengeance dont le peuple russe aurait fait les frais. Dans le cas d’Hitler, si l’on accepte l’analyse d’Erik Erikson, les coups et autres manifestations de la puissance paternelle ont induit chez le garçon la volonté farouche de ne pas devenir lui-même un paterfamilias mais d’incarner dans l’imaginaire du peuple allemand la figure du fils implacablement rebelle, concentrant sur sa personne l’admiration de millions d’autres fils et filles rongés par le souvenir des humiliations subies dans l’enfance (5). Dans les deux cas, la leçon serait que les châtiments corporels sont néfastes, qu’une culture dans laquelle la fierté masculine du jeune est vivement humiliée risque de favoriser un retour du refoulé, à la puissance mille.

Tout le conflit entre Aloïs senior et Adolf irrigue le roman de Mailer, mais il est vu pour une fois autant du côté du père que de celui du fils. Aloïs, le tyran domestique d’habitude si décrié, est présenté de manière sympathique comme un officier des douanes madré, un mari fier de sa virilité malgré son âge, un apiculteur amateur dévoué mais malchanceux, un homme peu instruit soucieux de grimper l’échelle sociale. Les scènes où Aloïs s’efforce de ne pas paraître ridicule dans les réunions avec d’autres notables de sa petite ville sont dignes de Bouvard et Pécuchet.

L’Adolf de Mailer est, à l’inverse, un enfant ingrat, pleurnichard, manipulateur, tourmenté par des désirs incestueux, des jalousies œdipiennes et dénué de toute forme de pitié. Il dégage une mauvaise odeur dont il ne peut se débarrasser. Il a aussi l’habitude de déféquer quand il a peur. Son action la plus choquante est d’inoculer délibérément la rougeole à son jeune frère Edmund, beau et choyé :

« Pourquoi tu m’embrasses ?, demanda Edmund.

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– Parce que je t’aime.

[…] Puis il couvrit Edmund de baisers, des baisers de gamin, bien baveux, et Edmund à son tour l’embrassa. Il était tellement heureux d’apprendre qu’au fond Adi [Adolf] l’aimait bien. »

Edmund meurt, comme le voulait le plan. Adolf triomphant reste seul maître du nid.

Quand, jeune, il déclara vouloir être artiste, ce n’était pas en raison d’un amour de l’art dévorant mais par désir d’être reconnu comme un génie. Devenir un grand créateur lui paraissait le moyen le plus rapide d’obtenir cette reconnaissance pour un jeune comme lui d’extraction obscure, désargenté et sans relations. Au moment où il entra en politique dans les années 1920, il avait abandonné ses prétentions artistiques et s’était trouvé un modèle plus approprié. Frédéric II de Prusse, Frédéric le Grand, était devenu son idole (6) : dans les derniers mois de la guerre, assiégé dans son bunker à Berlin, il se faisait lire [par Goebbels] des passages de la biographie de Frédéric le Grand par le Britannique Thomas Carlyle, historien antidémocrate et germanophile, propagandiste en chef de la théorie du grand homme comme acteur de l’histoire.

Hitler était obsédé par sa place dans ladite histoire, plus précisément par la question de savoir comment ses actions seraient jugées par la postérité. « Pour moi, il n’y a que deux possibilités, confia-t-il à Albert Speer : faire aboutir mes projets ou échouer. Si je réussis, je deviendrai l’un des plus grands hommes de l’histoire. Si j’échoue, je serai condamné, rejeté et maudit. »

L’idée du grand criminel

On trouve dans les romans de Dostoïevski deux âmes qui errent aux marges de la société russe, Raskolnikov dans Crime et Châtiment et Stavroguine dans Les Démons, convaincus de pouvoir accéder directement au statut de grand homme en distinguant le bien de la grandeur et en commettant ce qu’ils se figurent être de grands crimes : tuer des vieilles dames à la hache, par exemple, ou violer des enfants.

La rencontre de l’idée du génie – l’être humain doué d’un pouvoir créateur quasi divin – et de l’idée du grand homme, celui qui incarne et porte au plus haut les qualités de son temps, qui écrit l’histoire plutôt qu’il n’est écrit par elle, contaminée de surcroît par l’idée du grand criminel, le rebelle dont les actes diaboliques défient les normes de la société, contribua puissamment à former le caractère d’Hitler. Un passage de Mein Kampf suggère qu’il fut initié à la théorie du grand homme par un professeur d’histoire. À 15  ans, sa conviction d’être un génie était faite. Quant aux grands crimes (au statut desquels de petits crimes peuvent prétendre, reconnaît Stavroguine, à condition d’être suffisamment sordides, empreints de méchanceté, pervers et abominables), la vie dans la famille Hitler – du moins dans la version qu’en donne Mailer – fournissait au jeune Adolf moult occasions d’en commettre.

Hitler n’avait ni la culture historique ni la distance nécessaire à l’égard de lui-même pour admettre à quel point son esprit était sous l’empire de la théorie romantique du grand homme. Quand bien même il l’aurait admis, on doute qu’il eût voulu s’en libérer.

Le marxisme, on le sait, conteste l’idée que les acteurs individuels puissent imposer leur volonté à l’histoire. Cette thèse précise n’étant pas à sa convenance, Staline, qui aspirait autant qu’Hitler à la célébrité, réintégra la théorie du grand homme au sein de la doctrine marxiste, sous la forme de ce qu’on appellera le culte de la personnalité. Et emprunta pour accéder au sommet de la grandeur une voie plus directe qu’Hitler. Aux yeux de Staline, le verdict de l’histoire dépendait essentiellement des auteurs de manuels. Aussi utilisa-t-il l’édition 1948 de son Histoire du Parti communiste de l’URSS, dont la lecture était obligatoire à l’école, pour prononcer le jugement de l’histoire sur lui-même. En tant que commandant en chef des forces armées soviétiques, écrit-il, « [son] génie [lui] a permis de prévoir les plans de l’ennemi et de les déjouer » à chaque occasion. Concernant les arts de la paix, « bien qu’[il] accompl[ît] la tâche de chef du Parti avec un savoir-faire consommé et bénéfici[ât] du soutien sans réserve de l’ensemble du peuple soviétique, [il] ne laiss[a] jamais [son] travail entaché par la moindre trace de vanité, de suffisance ou d’adulation de soi ».

N’ayant plus de père pour le gêner, avec une mère docile pour subvenir à ses besoins, Adolf s’offre deux années de répit après le lycée, reste à la maison, lit toute la nuit (Karl May, auteur allemand de sagas du Far West, était l’un de ses écrivains préférés), se lève tard, gribouille des dessins, pianote sans esprit de suite. Là s’arrête Un château dans la forêt.

Mailer avait l’intention d’en faire une trilogie couvrant toute la vie d’Hitler. Le deuxième volume devait nous emmener dans les années 1930, et se concentrer sur l’aventure qu’il eut avec sa nièce Angelika (Geli) Raubal. Le sujet a déjà été traité par Ron Hansen dans La Nièce d’Hitler, un roman qui ploie dangereusement sous le poids d’une recherche historique mal digérée, mais dont un épisode – sur les penchants sexuels (imaginés) d’Hitler – est digne de Mailer dans ses moments les plus scabreux (7). Ce deuxième volume se serait sans doute aussi intéressé aux années passées dans la Vienne d’avant guerre et à son séjour dans l’armée, au moment de son éveil politique. Quoi qu’il en soit, Un château en forêt laisse entendre que la cellule maligne du désastre qui allait se répandre sur le monde était déjà bien développée en 1905, quand Adolf avait 16 ans. Si l’on recherche la vérité d’Hitler, la vérité poétique, semble dire Mailer, les années qui vont de sa conception à la fin de sa scolarité offrent tout le matériau nécessaire.
C’est bien sûr un truisme que le caractère se forge dès nos premières années, que l’enfant est père de l’homme. Mais des milliers de petits garçons en Autriche aimaient leur maman, en voulaient à leur père, étaient mauvais élèves et n’en sont pas pour autant devenus des meurtriers de masse. À moins d’être prêt à faire un saut du même genre que celui qu’accomplit Mailer, en passant de la fidélité au réel à l’intelligence intuitive, on aura beau fouiller à nouveau les maigres données disponibles sur l’enfance d’Hitler, rien ne révélera ce qu’il avait de spécial, ce qui en fit un être à part.

Errance viennoise

Mais quand il quitte la province pour la capitale en 1906, la donne change. Le dossier s’épaissit. Nous pouvons suivre ses mouvements, identifier les personnes qu’il fréquentait, lire les livres et les journaux qu’il lisait, entendre la musique qu’il écoutait. Un autre type de roman biographique devient possible.

En 1907, Hitler se présente à l’examen d’entrée à l’Académie des beaux-arts de Vienne. À sa surprise et à son déplaisir, il échoue. « Test de dessin insatisfaisant », tel est le verdict des examinateurs, qui lui conseillent d’essayer plutôt l’architecture. Faute du bagage technique nécessaire, il ne peut suivre leur conseil et passe l’année suivante à errer à travers Vienne, vivant dans des pensions, écrivant à sa mère des lettres où il entretient la fiction qu’il est étudiant aux Beaux-Arts, lisant beaucoup, allant à l’opéra dès qu’il peut se le permettre. Wagner est son compositeur favori. Il dit avoir assisté à trente représentations au moins de Tristan et Isolde. Côté sexualité, il reste chaste ou du moins autosuffisant : il avait une peur panique de la syphilis.

Rappelé à Linz au chevet de sa mère atteinte d’un cancer, il la soigne jusqu’à son agonie. Et retourne à Vienne après sa mort, où il échoue une seconde fois à l’examen d’entrée aux Beaux-Arts. Il passe un hiver difficile, sans argent, obligé de dormir dans un abri pour clochards. Après quoi, avec l’aide d’une de ses connaissances, il commence à vendre ses tableaux, et l’avenir paraît plus souriant (8). Il s’installe dans un foyer de travailleurs, menant une vie d’artiste à temps partiel pour l’approvisionnement des touristes. En 1913, il quitte Vienne pour Munich, où il s’installe dans le quartier bohème. Ce déménagement a peut-être été provoqué par un appel sous les drapeaux de l’armée autrichienne, on ne sait pas.

Ces années viennoises appellent un roman d’un certain type, un roman qui fera pour la Vienne d’Hitler ce que Les Carnets de Malte Laurids Brigge ont fait pour le Paris de Rilke ou La Faim pour l’Oslo de Hamsun : mêlant expérience intérieure et réaction aux circonstances, nous montrant non seulement le monde dans lequel le sujet était immergé mais aussi la façon dont il le ressentait et y répondait. S’appuyant sur les recherches des spécialistes, comme La Vienne d’Hitler de Brigitte Hamann (9), le romancier qui relèvera le défi ne se contentera pas de suivre les fils de l’idéologie nationale-socialiste jusqu’à l’origine, il nous permettra aussi de comprendre comment et pourquoi ils se sont peu à peu entrelacés dans l’esprit d’Hitler.

Voici trois aspects de la période viennoise sur lesquels pourrait broder un romancier en veine de récit historique. D’abord, bien que parfois tenaillé par la faim et même réduit à la misère, Hitler méprisait le travail manuel. Ensuite, il détestait Vienne. Enfin, dans cette phase de sa vie, il peut à bon droit être qualifié d’artiste et d’intellectuel, aussi médiocre fût-il.

Hitler dédaignait le travail manuel parce qu’il le jugeait incompatible avec son rang – un rang précaire, étant donné son faible niveau d’instruction et l’origine paysanne de ses parents – de membre de la petite classe moyenne. Son hostilité au socialisme s’est nourrie de la crainte parfaitement fondée d’être englouti dans le Lumpenproletariat (« prolétariat en haillons ») des migrants ruraux sans travail qui affluaient vers la capitale depuis les quatre coins de l’empire.

Il détestait Vienne parce que c’est à Vienne qu’il comprit pour la première fois que, Allemand de souche, il appartenait à une minorité – certes puissante – dans un État multiethnique. Dans la rue, il devait frayer et, parfois, entrer en concurrence avec des populations au langage incompréhensible, à l’accoutrement différent et à l’odeur bizarre : Slovènes, Tchèques, Slovaques, Hongrois, Juifs. D’une xénophobie d’abord soupçonneuse et défensive, la défiance d’un jeune provincial à l’égard des étrangers se radicalise alors pour devenir intolérante, agressive et finalement génocidaire.
Hitler ne valait sans doute pas grand-chose comme artiste (il a toujours eu de la peine à dessiner les visages, une faiblesse révélatrice), mais on ne saurait nier qu’il était, au moins dans les premières années de sa vie, une sorte d’intellectuel. Il lisait sans cesse (mais seulement ce qu’il aimait), s’intéressait aux idées (mais seulement celles qui épousaient ses préjugés) et croyait en leur pouvoir, s’impliqua vraiment dans le monde de l’art (même si ses goûts étaient obstinément provinciaux et prématurément conservateurs). Il fit, dans la profusion d’idées nouvelles qui s’offraient à lui, une sélection qu’il agrégea pour forger la philosophie du national-socialisme. La pseudo-anthropologie de Guido von List lui fit forte impression. List divisait l’humanité en une race aryenne des maîtres, originaire des régions les plus nordiques de l’Europe, et une race d’esclaves avec lesquels les Aryens s’étaient hélas mélangés au cours des siècles. Il appelait à la restauration d’une lignée de sang aryen pur par la stricte ségrégation sexuelle avec la race des esclaves, la création d’un État composé de maîtres aryens et d’esclaves non aryens gouvernés par un Führer au-dessus des lois (10).

Un autre des charlatans sous l’influence duquel tomba Hitler s’appelait Lanz von Liebenfels, fondateur de l’ordre des Nouveaux Templiers et éditeur du magazine Ostara, dont le futur Führer était un lecteur avide. Liebenfels était un misogyne extrémiste qui voyait dans la femme un être inférieur qu’attiraient, de par sa nature, « les hommes des races inférieures au teint foncé et à la sensualité primitive ». Ce qu’Hitler savait de la science raciale et de l’eugénisme et ce qu’il a introduit plus tard dans la politique nationale-socialiste ne venait pas de lectures scientifiques mais d’auteurs populaires et de vulgarisateurs comme Liebenfels.

Tout bien considéré, les incursions d’Adolf Hitler au royaume des idées ont valeur d’avertissement sur ce qu’il en coûte de laisser à un jeune homme impressionnable toute liberté de se faire sa propre instruction. Sept années durant, Hitler a vécu dans une grande ville européenne en une époque effervescente qui a vu naître une partie de la pensée la plus passionnante, la plus révolutionnaire du xxe siècle naissant. D’un œil sûr, il en a choisi non le meilleur mais le pire. N’ayant jamais été étudiant, avec des cours auxquels assister, des listes de lectures à respecter, des camarades de promotion avec qui discuter, des devoirs à faire et des examens à passer, les idées mal digérées qu’il fit siennes ne rencontrèrent pas de critique appropriée. Les gens qu’il côtoyait étaient aussi peu instruits, aussi versatiles et indisciplinés que lui. Personne, dans son entourage, n’avait l’autorité intellectuelle nécessaire pour mettre ses mentors à la place qui leur revenait : celle de bonimenteurs douteux, comiques même.

Un fatras de racisme mystique

D’ordinaire, une société peut très bien tolérer et même accepter avec bienveillance une population d’autodidactes et de charlatans aux marges de ses institutions intellectuelles. La carrière d’Hitler a ceci de singulier que celui-ci fut à même, à la faveur d’une convergence d’événements où la chance a joué son rôle, non seulement de diffuser sa philosophie absurde auprès de ses compatriotes allemands mais de l’appliquer dans toute l’Europe, avec les conséquences que l’on sait.

Si l’on en croit son propre récit, Hitler ne se tourna vers la politique qu’à la fin de 1918, quand, voyant que sa patrie s’était rendue dans des termes humiliants, il jura de consacrer sa vie à lui rendre sa place légitime en Europe, quel qu’en soit le prix. Pour assurer ce réveil, décida-t-il, l’Allemagne devait se doter d’un chef puissant capable en premier lieu de purger le Volk (peuple) des Juifs, communistes, homosexuels et autres êtres inférieurs. Avant 1918, Hitler était l’un de ces milliers d’utopistes à demi instruits dont la tête était farcie d’un fatras de racisme mystique ; après 1918, il devint un danger pour l’humanité. Est-il alors possible de dire qu’à la fin de 1918, quand il fit son vœu, quel qu’en soit le prix, il contracta un pacte avec le diable et que le diable entra dans son âme ?

Pour l’historien, une telle question n’a guère de sens. Mais pour qui scrute le visage du petit garçon sur la photo de 1899, et connaît les souffrances que ce même petit garçon, avec le temps, devait répandre de sang-froid sur le monde, elle a la force de l’évidence. « Beaucoup de gens cultivés, fait dire Mailer à son porte-parole anonyme, répugnent à envisager la notion d’une entité comme le Diable. […] Il n’y a donc aucune raison de s’étonner si le monde comprend si mal la personnalité d’Adolf Hitler. On le déteste, ça oui, mais on ne le comprend pas, après tout il est l’homme le plus mystérieux de ce siècle. »

La question Quand le diable est-il entré dans l’âme d’Hitler ? a donc une signification tout à fait précise aux yeux de Mailer. Sa réponse est : À l’instant de sa conception ; à peu près de la même façon que Dieu, dans le dogme chrétien, était présent à la conception de Jésus et est entré en lui. Dans le récit de Mailer, le diable avait pris possession d’Adolf Hitler dès la conception, neuf mois avant sa naissance en avril 1889, jusqu’au jour de sa mort en 1945, pour exécuter ses ordres dans le monde.

Une réponse de ce type requiert quelques prémisses théologiques et métaphysiques, que Mailer n’hésite pas à fournir (avec un clin d’œil à John Milton (11)). Tout comme il y a un Dieu, chez Mailer, il y a aussi un diable en chef, que ses sous-fifres appellent le Maestro. Chacun a sa vision de ce que notre monde doit être, mais comme aucun des deux n’est tout-puissant, aucun ne peut imposer son point de vue. Les douze années du IIIe Reich représentent l’un des triomphes du Maestro ; nul doute que Dieu enregistre aussi des victoires, mais on n’en voit pas dans le livre de Mailer.

L’histoire du jeune Adolf est racontée par l’un des diables de rang intermédiaire dans l’organisation de l’Enfer, un fonctionnaire chargé de le surveiller, de s’assurer qu’il ne s’écarte pas des voies de la perversité. Adolf n’est pas la seule mission de ce diable : en 1895, il doit s’interrompre pendant quarante-cinq pages pour déjouer le projet bienveillant de Dieu pour les Romanov en Russie, puis à nouveau, plus brièvement, en 1898, pour superviser l’assassinat de l’impératrice Élisabeth d’Autriche (Sissi).

En dépit de ces interventions surnaturelles, Mailer n’a pas écrit un roman gothique. Adolf demeure indéniablement humain, il est l’un de nous. Mais en quoi Un château en forêt fait-il progresser notre compréhension de « l’homme le plus mystérieux de ce siècle » ? En nous faisant pénétrer dans l’esprit d’un enfant impossible à aimer, qui s’excite à la vue d’abeilles incinérées vivantes et se masturbe au son de la toux hémorragique de son père, Mailer affirme-t-il que nous commençons à comprendre Hitler lorsque nous voyons que les actions maléfiques de l’homme adulte sont de même nature – bien que d’une tout autre ampleur – que celles de son moi d’enfant, les unes et les autres étant l’expression d’une psychopathologie complexe, démoniaque à force d’être répugnante ? Mailer reformule-t-il à nouveaux frais l’opinion de Dostoïevski, qu’il n’y a pas de grands crimes, que les fantasmes de grandeur du criminel ne sont qu’une forme d’hérésie athée parmi d’autres ? Tout mal est-il par essence banal, et tombons-nous dans l’un des pièges habilement tendus par le diable quand nous traitons le mal avec respect, quand nous le prenons au sérieux ?

La leçon à tirer du cas Adolf Eichmann, écrit Hannah Arendt en conclusion d’Eichmann à Jérusalem, est celle de « la terrible, l’indicible, l’impensable banalité du mal » (les italiques sont les siennes). Depuis 1963, quand elle l’a conçue, la formule « banalité du mal » a acquis une vie propre. Elle est devenue un cliché, comme le « grand criminel » du temps de Dostoïevski.

Mailer a souvent exprimé son scepticisme à l’égard de l’expression. Laïque de gauche, Arendt est aveugle devant le pouvoir du mal dans l’univers. « Affirmer […]que le mal lui-même est banal témoigne à mes yeux d’une prodigieuse pauvreté d’imagination. » « Si Hannah Arendt a raison et que le mal est banal, la réalité est alors bien pire que l’autre possibilité, qui veut que le mal soit satanique » – pire au sens où il n’y a pas de lutte entre le bien et le mal, et donc pas de sens à la vie.

Il n’est pas exagéré de dire que la querelle entre Mailer et Arendt est implicite tout au long du Château dans la forêt. Mais l’écrivain rend-il justice à la philosophe ? En 1946, Arendt eut un échange avec Karl Jaspers, qui l’avait provoquée en utilisant l’adjectif « criminel » pour qualifier la politique nazie. Arendt n’était pas d’accord. Comparée à la culpabilité des simples criminels, lui écrivit-elle, la culpabilité d’Hitler et de ses complices « dépasse et abolit toute forme de droit ».

Jaspers se défendit : si l’on affirme qu’Hitler était plus qu’un criminel, dit-il, on risque de lui conférer la « grandeur satanique » même à laquelle il aspirait. Arendt s’empara de cette critique. Quand elle écrivit son livre sur Eichmann, elle s’efforça de sauvegarder ce paradoxe : bien que les actions d’Hitler et de ses complices paraissent défier notre entendement, il n’y avait pas dans leur conception de profondeur de pensée, pas de grandeur d’intention. Eichmann, un homme sans intérêt du point de vue humain, un bureaucrate jusqu’au bout des ongles, n’a jamais compris ce qu’il faisait au sens philosophique du terme, de quelque manière que ce soit. Mutatis mutandis, on peut en dire autant des autres membres du gang.

Prendre la formule « banalité du mal » pour symbole du verdict d’Arendt sur les méfaits du nazisme, comme Mailer semble le faire, c’est donc passer à côté de la complexité de la réflexion qui la sous-tend  : ce qu’il y a de particulier dans la banalité quotidienne d’une politique d’extermination de masse administrée bureaucratiquement, organisée de manière industrielle, c’est aussi qu’elle est « indicible et impensable », qu’elle se situe au-delà de notre pouvoir de compréhension et de description.

Devant la dimension de l’hécatombe, des souffrances et des destructions dont le personnage historique Adolf Hitler est responsable, l’entendement humain recule, abasourdi. D’une façon différente, notre entendement peut reculer quand Mailer nous dit qu’Hitler n’était responsable du IIIe Reich qu’en tant que médiateur, que la responsabilité ultime incombe à un être invisible appelé le diable ou le Maestro. Le problème, ici, tient à la nature de l’explication offerte : « C’est le diable qui le lui a fait faire » n’en appelle pas à notre entendement, mais à une forme de foi. Si l’on prend au sérieux la lecture que Mailer fait de l’histoire comme une guerre entre le bien et le mal, dans laquelle les êtres humains sont le jouet de forces surnaturelles – si l’on prend cette lecture au pied de la lettre et non comme une extension de la métaphore pas très originale sur le conflit non résolu et insoluble qui affecte la psyché –, alors le principe selon lequel les êtres humains sont responsables de leurs actes se trouve subverti, et avec lui l’ambition du roman de débusquer et exprimer la vérité de notre vie morale.

Fort heureusement, Un château en forêt n’exige pas d’être lu au pied de la lettre. En profondeur, on peut considérer que Mailer se débat avec le même paradoxe qu’Arendt. En invoquant le surnaturel, il peut sembler affirmer que les forces animant Hitler n’étaient pas seulement criminelles ; et, cependant, le jeune Adolf qu’il fait vivre dans ces pages n’est pas satanique, pas même démoniaque, il est simplement de la sale engeance. Conserver au paradoxe infernal-banal toute son angoissante impénétrabilité est peut-être la réussite suprême de cette impressionnante contribution au roman historique.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 15 février 2007. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1| Alan Bullock, Hitler et Staline, Vies parallèles, deux volumes, Albin Michel/Robert Laffont, 1994.
2| Les lois de Nuremberg (1935) sur la citoyenneté du Reich et sur la protection du sang et de l’honneur allemands accentuent l’exclusion des Juifs de la société allemande. Elles interdisent notamment les mariages mixtes.
3| Hitler a passé plus d’un an en prison à la suite du putsch manqué de Munich le 8 novembre 1923.
4| Hitler n’a pas connu son frère Gustav et sa sœur Ida, morts de la diphtérie avant sa naissance. Sa mère Klara avait eu un autre enfant, Otto, mort en bas âge. Adolf n’a donc connu que son demi-frère Aloïs junior et sa demi-sœur Angela.
5| Erik Erikson était un psychanalyste américain d’origine allemande. Il a défendu cette thèse dans Enfance et société, paru aux États-Unis en 1950 et traduit en français en 1959.
6| Frédéric le Grand, qui régna de 1740 à 1786, fut l’archétype du « despote éclairé ».
7| Libretto, 2012.
8| « Il fallait le primer ! Tout de suite ! […] Et que ça se sache ! Une récompense planétaire ! […] ça nous aurait épargné… quarante-deux millions de morts! » (Daniel Pennac, Merci, Folio, 2006).
9| Traduit aux Éditions des Syrtes en janvier 2014.
10| Guido von List a publié en 1910 Die Religion der Ario-Germanen in ihrer Esoterik und Exoterik (« La religion du peuple aryo-germanique »), non traduit en français.
11| Satan est le premier personnage du monumental poème épique de Milton, Le Paradis perdu (1664).

Pour aller plus loin

• Laurence Rees, Adolf Hitler : la séduction du diable, Albin Michel, 2013. Par un historien et documentariste anglais, qui cherche à expliquer l’étrange attraction qu’Hitler exerçait sur ses interlocuteurs.
• Ron Rosenbaum, Pourquoi Hitler ? Enquête sur l’origine du mal, Lattès, 1998. Un Juif explore la personnalité d’Hitler.
• Albert Speer, Au cœur du Troisième Reich, Fayard, 2011. Les Mémoires de l’architecte restent le témoignage le plus exceptionnel sur Hitler et le système de pouvoir qu’il avait mis en place.

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