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Comment « réensauvager » la nature

Les ours dans les Apennins, les bisons dans le Montana… Plusieurs expériences concluantes permettent à de grands mammifères d’avoir à nouveau droit de cité, en bonne entente avec les humains. Et en Angleterre, non loin de l’aéroport de Gatwick, un petit coin de paradis sauvage a été aménagé avec un succès inespéré.


© Kent Meireis/ZUMA Wire

Dans le parc naturel National Bison Range, dans le Montana, en 2019. Dans cet État du nord-ouest des États-Unis, les bisons ont le statut de bétail et non d’animaux sauvages.

Nous marchons sur un sentier escarpé dans l’Apennin central, en Italie. J’essaie de tenir l’allure de Mario Cipollone, qui avance d’un bon pas. Sous une froide pluie de juin, nous nous dirigeons vers une cabane de berger abandonnée, dans la réserve naturelle du mont Genzana. Nous franchissons une crête boisée à 1 200 mètres d’altitude ; les feuilles de hêtre tombées au sol forment un tapis fauve. En bordure du sentier, la présence occasionnelle de crottes de loup indique que ce relief accidenté n’abrite pas que des oiseaux et des écureuils.

Cipollone, un défenseur de l’envi­ronnement de 38 ans, les cheveux coupés ras comme un soldat des forces spéciales, scrute la forêt ruisselante de pluie à la recherche de quelque chose qu’il veut absolument me montrer. « Là ! s’exclame-t-il en pointant un arbre qui m’est familier. Un pommier ! Regarde comment nos bénévoles l’ont taillé ! »

Ce tronc noueux est un vestige de l’époque où la montagne était cultivée, avant que les terres ne soient laissées à l’abandon à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des bénévoles supervisés par Cipollone ont éliminé le bois mort et éclairci le feuillage, pour que l’arbre soit davantage exposé à la lumière et produise à nouveau des fruits – non pas pour garnir les étals des marchés des environs, mais pour régaler l’un des plus célèbres habitants de la région : l’ours brun marsicain ou ours brun de l’Apennin.

La spécialité de Cipollone et de sa collègue Angela Tavone, qui s’est jointe à nous pour la randonnée, est de favoriser le retour à la nature de terres agricoles laissées en jachère. Les êtres humains ayant quitté ce secteur de la province de L’Aquila, de grands mammifères, dont l’ours brun, sont revenus occuper les terres anciennement cultivées et les vergers abandonnés. Des « réensauvageurs » comme Cipollone et Tavone œuvrent à faciliter leur retour. « Nous ne parlons pas trop de ces pommes, avoue Cipollone avec un sourire penaud. Les réensauvageurs ne sont pas censés tailler les arbres. »

Dans le Montana, où je vis, les conservateurs de la faune sauvage ­seraient probablement consternés à l’idée d’entretenir des arbres fruitiers dans le but de nourrir les ours. Un jour, j’ai ­croisé une garde forestière américaine qui quittait un verger à l’abandon avec un sac à dos rempli à ras bord de pommes : pas question de les laisser aux ours. Le principe veut que les ours vivant en milieu « sauvage » comme le Montana se nourrissent d’aliments « sauvages ». Aucune des 7 000 variétés de pommes que l’on dénombre dans le monde n’est cultivée dans le but de les nourrir.

Mais quand on est un ours brun marsicain de près de 200 kilos et qu’on n’a plus qu’une soixantaine de congénères sur la planète, peu importe le menu du moment que l’on mange à sa faim. D’après Cipollone et Tavone, ces pommiers fournissent quelques précieuses calories supplémentaires à la fragile popu­lation d’ours marsicains. Si l’on pouvait tenir les ours à l’écart des poules, des ruches et des véhicules qui circulent dans le bas de la vallée, le travail de réensauvagement de Cipollone et Tavone serait autrement plus facile.

La taille du pommier témoigne d’un tournant dans la pensée écologique. Préserver la « nature » ne signifie plus délimiter un espace où les animaux peuvent vivre en paix. Cela implique désormais de stimuler ce qu’il reste de nature sauvage par des interventions qui auraient été jugées hérétiques par le passé.

Mario Cipollone, qui a grandi à la campagne, passait des heures, enfant, à arpen­ter les bois à l’affût d’animaux sauvages. Pensant encourager sa passion, un ­agriculteur lui apprit à fabriquer un collet. Mais lorsqu’un jour, en rentrant chez lui, il vit le regard que lui lançait le chat d’un voisin pris au piège, il jura de ne plus jamais faire de mal à un animal.

Plus il parcourait la montagne, plus il comprenait que les Apennins hébergeaient des hôtes singuliers. Bien que décimées par des siècles de chasse, des populations de loups, de sangliers et de chamois persistaient dans les coins les plus reculés de la région. Alors que les activités agricoles étaient sur le ­déclin et que la forêt reprenait ses droits, ­Cipollone réalisa que la faune sauvage pouvait redynamiser la région. En 2012, il cofondait l’association Salviamo ­l’Orso (« Sauvons l’ours »).

Ursus arctos marsicanus est l’une des sous-espèces d’ours bruns les plus rares. Sa population n’a jamais compté guère plus d’une soixantaine d’individus ­depuis que l’on a commencé à s’intéresser à cet animal, il y a environ un siècle. Voilà plusieurs milliers d’années que ces ours vivent isolés au centre de l’Italie – leurs voisins les plus proches, les ours bruns des Alpes italiennes, sont à plus de 650 kilomètres au nord. Ils ont développé une mâchoire inférieure qui leur est propre et leur permet de casser les fruits à coque constituant l’essentiel de leur alimentation. Pour des ours bruns, ils sont étonnamment paisibles.

Quand l’opinion publique commence à se préoccuper de la conservation des espèces, au début du XXe siècle, l’Italie est l’un des premiers pays européens à prendre des mesures de protection de sa faune. En 1922, le gouvernement crée un site protégé dans les Abruzzes, qui s’étendra par la suite pour devenir le parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise. Savoir que l’on peut apercevoir un ours brun à peine deux heures après avoir pris son petit déjeuner sur la ­piazza Navona de Rome devient très vite un motif de fierté nationale.

Tavone a grandi à Bojano, une commune de 8 000 habitants à proximité de la limite sud du parc. Lorsqu’elle était âgée d’une vingtaine d’années, elle y a travaillé comme bénévole. Elle se souvient de son désespoir lorsqu’elle apprenait qu’un ours qui s’était aventuré hors de la réserve avait été empoisonné ou abattu par des agriculteurs du coin, au motif qu’il « menaçait leur gagne-pain ». Son travail désormais consiste à aménager des « corridors de coexistence » traversant les exploitations agricoles et les villages qui séparent les différentes zones protégées de la région.

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Il s’agit pour l’essentiel de petites inter­ventions dans des secteurs fréquentés à la fois par les ours et par les ­humains. Les citernes d’eau en béton, creusées dans le sol pour que les moutons s’y abreuvent, ont été dotées d’un plan incliné ou recouvertes d’un épais grillage en métal après que ­plusieurs ours s’y sont noyés. Des capteurs optiques installés le long de la route ­menant à Pettorano sul ­Gizio émettent un son aigu lorsqu’ils sont éclairés par des phares, afin d’alerter les ours du passage de voitures la nuit. Pour apaiser les esprits, la marque de vêtements Patagonia a financé la pose de clôtures électriques autour des ruches.

Tout le monde n’est pas emballé à l’idée de voir surgir un ours dans son jardin, et cela se comprend. C’est pourquoi une équipe d’« ambassadeurs des ours » triée sur le volet s’efforce de convaincre les habitants de l’intérêt d’avoir des voisins plantigrades. Tavone use de son affa­bilité naturelle pour faire comprendre aux gens du coin que, sur le long terme, ils ont tout à gagner de la présence d’une popu­lation d’ours en bonne ­santé. Un soir qu’ils ­dînaient au restaurant, Cipollone et elle ont fait des pieds et des mains pour engager la conversation avec le propriétaire au sujet de la cueillette de champignons. Le restaurateur arpentait souvent les bois à la recherche de champignons à mettre à sa carte. On le savait aussi très remonté contre les nouvelles restrictions imposées au ramassage de bois de chauffage afin de protéger les ours.

Un court séjour dans les environs de la réserve du mont Genzana suffit pour comprendre que chacun s’emploie à trouver de nouvelles manières de coexister. Les habitants ont besoin qu’on les aide à tenir les ours éloignés de leurs ruches et de leurs poulaillers. Les ours ont besoin qu’on les aide à traverser les routes et à trouver de la nourriture sans se mettre en danger. Dans cette partie des Apennins, on ne peut pas se contenter de séparer les humains de la faune sauvage. Si l’on veut que la population d’ours s’agrandisse, les hommes et les ours vont devoir apprendre à vivre en bonne intelligence.

À mi-chemin de notre randonnée, à proximité du point culminant, Tavone et Cipollone se penchent sur un monticule d’excréments de couleur sombre. Le silence se fait parmi nous alors que nous réalisons qu’un ours est récemment passé par là. Cipollone plonge un bâton dans le tas de crottes et nous montre les faînes (le fruit du hêtre) et les baies dont l’ours s’est nourri. Il prélève un peu de matière fécale entre deux brindilles et l’approche de son nez : l’appareil digestif des ours ne fait jamais du très bon travail avec les baies, explique-t-il en humant l’odeur légèrement fruitée qui s’en dégage. « C’est comme un bon vin », ajoute-t-il avec une certaine fierté. La présence d’un beau tas de crottes est le signe qu’au moins un ours se porte bien.

À près de 2 000 kilomètres de là, Charlie Burrell et Isabella Tree mènent depuis une vingtaine d’années une expérience de conservation dans le domaine du château de Knepp, dans le Sussex de l’Ouest, au Royaume-Uni. On pourrait penser que la main de l’homme a trop façonné cette région agricole du sud de Londres pour qu’une quelconque vie sauvage s’y développe, et le projet rencontre un certain scepticisme. Des puristes de la conservation soulignent que les activités humaines, l’agricul­ture notamment, a remodelé la région en profondeur depuis l’époque où des seigneurs médiévaux chassaient dans les bois de Knepp. Mais Burrell et Tree se moquent de ce que disent les puristes.

Les sols argileux de Knepp, propriété de la famille Burrell, n’ont jamais été très propices aux cultures de labour, explique Isabella Tree dans son livre ­Wilding. D’ailleurs, dans le dialecte du ­Sussex, il existe 30 mots pour désigner la boue. Après avoir visité le site d’une expérience de réensauvagement aux Pays-Bas, Burrell et Tree se sont ­demandé s’ils ne pouvaient pas en faire autant à Knepp.

Une fois le troupeau de vaches laitières et les tracteurs vendus, le bruit des moteurs Diesel et des trayeuses a cédé la place au chant des tourterelles, des rossignols et des alouettes. Des espèces rares telles que le faucon pèlerin, le murin de Bechstein (une espèce de chauve-souris) ou le grand mars changeant (un papillon aux reflets violets) ont fait leur apparition à Knepp en si grand nombre que même le plus optimiste des réensauvageurs en aurait été déconcerté. Une cigogne noire, que l’on n’a guère pu observer plus de quatre ou cinq fois en été au Royaume-Uni, a surpris tout le monde en faisant une escale prolongée sur le domaine. Par les chaudes soirées estivales, les champs et les haies abritent de nouveau des insectes.

À l’instar des réensauvageurs des Apennins, Burrell et Tree ont donné de nombreux coups de pouce à la nature. Le cours d’une rivière a été dévié, des cerfs et des poneys d’Exmoor ont été réintroduits pour éclaircir la végétation, et un groupe de cigognes blanches a été parqué temporairement sur le domaine afin d’inciter ses congénères à s’y arrêter et s’y reproduire (l’opération a porté ses fruits puisque, en 2019, deux cigognes ont pondu sur le sol britannique pour la première fois depuis le Moyen Âge). Ces expériences réussies ont permis à Burrell et Tree de s’assurer un revenu régulier tiré de l’écotourisme et de la vente de gibier.

L’objectif n’est pas de revenir à une sorte de nature vierge, prend soin de préciser Burrell, qui est membre du conseil d’administration de l’association Rewilding Britain. Le domaine, entouré d’axes routiers et situé non loin de l’aéroport de Londres Gatwick, ne correspond pas à l’idée que l’on se fait d’une contrée à l’état naturel. Les herbivores qui broutent sur la lande de Knepp sont pour beaucoup des animaux domes­tiques robustes qui font office de substituts aux espèces éteintes. Le ­poney d’Exmoor se rapproche du tarpan, l’ancêtre du cheval domestiqué. La longhorn, cette ancienne race ­bovine originaire du nord de l’Angleterre, rend des services écologiques autrefois assurés par l’auroch, disparu depuis longtemps. Et, bien que les sangliers aient fait leur retour dans le sud de l’Angleterre, ce sont des tamworths, une race porcine rustique, qui se chargent de labourer le sol de la forêt. Le bison européen, qui a été réintroduit dans plusieurs régions du continent, aurait des réactions trop imprévisibles face aux chiens que les habitants du coin promènent sur les sentiers.

Knepp ne sera jamais Yellowstone 1, mais, à bien des égards, il remplit parfaitement son rôle. Pour un amoureux de la nature, le domaine impressionne par son côté sauvage. Les animaux y évoluent à leur guise et façonnent le paysage comme ils savent le faire. La nature fait son retour, main dans la main avec les propriétaires des lieux, qui apprennent au fur et mesure quand intervenir et quand s’en abstenir.

De retour dans le Montana, je me demande quelles leçons les habitants de l’une des plus vastes étendues d’Amérique du Nord peuvent tirer des ours des Apennins et des cochons de la campagne anglaise. Mon État abrite moins d’humains et davantage de grands animaux que l’Europe occidentale. Dans certains secteurs, on peut marcher pendant des jours sans jamais croiser une route. Les problèmes de gestion de la faune sauvage si patents sur le Vieux Continent se posent-ils ici ? Et, si des compromis sont nécessaires même dans le Montana, que reste-t-il du milieu ­naturel ?

À qui est habitué à l’échelle des paysages européens, la prairie qui entoure la réserve naturelle nationale Charles M. Russell paraît s’étendre à l’infini. Les badlands, ces terres ­ingrates au relief accidenté, cèdent la place à des ravins érodés qui dessinent des lignes ­sinueuses en direction du fleuve ­Missouri. La steppe à armoise est lézardée de ravins boueux dissimulant des pins sur lesquels s’attarde la neige printanière. Au fond des vallées, des peupliers issus des arbres qui fournissaient autrefois le combustible aux bateaux à roues à aubes des pionniers offrent un abri aux wapitis, aux cerfs et aux antilopes d’Amérique. Cette vaste étendue autour de la réserve Charles Russell est au cœur de l’un des projets de restauration écologique les plus ambitieux jamais menés aux États-Unis.

La fondation privée American Prairie Reserve, à l’initiative du projet, détient déjà plus de 162 000 hectares de terres ou de droits de pacage dans la moitié est du Montana, mais elle cherche à en acquérir davantage, car les bisons qu’elle réintroduit dans les Grandes Plaines ont besoin de beaucoup d’espace.

La région perd des habitants depuis quelques années mais voit sa population de bisons augmenter régulièrement. L’American Prairie Reserve, ainsi que les réserves indiennes de Fort Peck, des Blackfeet et de Fort Belknap, abritent des bisons de race pure à l’état sauvage – la référence absolue en matière de conservation de ces bovidés. Ces spécimens, qui ne représentent qu’une infime partie des 500 000 bisons que comptent aujourd’hui les États-Unis, proviennent du Canada et, en vertu d’un récent ­accord entre le gouvernement fédéral et les tribus amérindiennes, du parc ­national de Yellowstone.

Les animaux de l’American Prairie Reserve sont d’authentiques bisons d’un point de vue génétique. Mais, ­selon les critères officiels, ils ne sont pas sauvages. « Dans l’État du Montana, les bisons sont du bétail », explique Beth Saboe, directrice de la communication de l’American Prairie Reserve. En tant qu’animaux d’élevage détenus à titre privé, ils sont soumis à toute une série de normes concernant leurs déplacements et leur pacage. C’est un accommodement que la fondation accepte.

Les bisons sauvages n’ont pas vocation toutefois à être parqués derrière des clôtures, et quand ils le sont, ils deviennent des animaux différents. « L’espèce Bison bison est en sécurité, m’assure Jim Bailey, biologiste de la faune à la retraite et fondateur d’une association qui milite pour la réintroduction du bison sauvage dans le Montana. Le danger, c’est la domes­tication. » Ce qui inquiète le plus Bailey, c’est la dégradation du génome du bison. Quand ses mouvements sont restreints, son instinct s’émousse et, avec le temps, certains gènes devenus non indispensables à sa survie sont éliminés. Bailey est très attaché à l’idée de vie sauvage. Pour un véritable réensauvagement de la prairie, il faudrait beaucoup plus de liberté pour les bisons et beaucoup moins d’interventions humaines.

Le problème, c’est que, même dans un État aussi vaste que le Montana, la réa­lité de terrain ne le permet pas. L’American Prairie Reserve en a bien conscience et s’efforce de garder les bisons à l’état le plus sauvage possible, tout en veillant aux rapports de bon voisinage avec les propriétaires des ranchs alentour. En vertu du dispositif Wild Sky, la réserve verse aux éleveurs locaux une prime sur leurs ventes de viande bovine s’ils répondent à certains critères en matière de respect de la vie sauvage. Pour que tout se passe bien, les gestionnaires de la réserve s’assurent de la solidité des clôtures à bisons et font tourner leurs animaux dans les pâturages comme le font leurs voisins avec leur bétail.

Si l’American Prairie Reserve ne respecte pas entièrement le principe de séparation entre l’homme et la ­nature (au fondement des politiques de conservation pendant la majeure partie du XXe siècle), ce n’est pas que le fruit d’un compromis. Cette approche renoue avec une idée plus ancienne de la façon dont il convient de traiter la faune sauvage, une idée qui prévalait autre­fois dans cette région. Les Blackfeet, les Crows et les Assiniboines qui vivaient dans ces plaines concevaient l’homme et la ­nature comme deux forces s’exerçant sur un même plan, chacune jouant un rôle essentiel dans la survie et l’épanouissement de l’autre. Nul besoin d’instaurer une séparation entre elles. En échange de la viande et de la peau qu’ils recevaient des animaux, les hommes contribuaient à la préservation de la nature grâce à leurs prières, leurs feux et leurs pratiques de récoltes respectueuses.

Peu après ma conversation avec Beth Saboe, j’observe un énorme bison mâle qui se tient sur le bas-côté d’une route en terre, dans l’enceinte clôturée du National Bison Range. Il me regarde fixement en mastiquant frénétiquement une touffe d’herbe. L’épais tapis de poils bruns et frisés qu’il a sur le front est recouvert d’une fine poussière d’été. Je ne connais pas le patrimoine génétique de ce bison. Ce que je sais, c’est qu’il n’est pas entièrement libre. Mais, même si je suis resté à bonne distance de l’animal, cette rencontre m’a donné le sentiment de vivre un moment privilégié. Le sauvage et l’aménagé semblaient cohabiter harmonieusement dans cette montagne de fourrure et de chair.

— Christopher Preston est professeur de philosophie de l’environnement à l’Université du Montana à Missoula. Il est l’auteur de The Synthetic Age: Outdesigning Evolution, Resurrecting Species, and Reengineering Our World (MIT Press, 2018).

— Cet article est paru dans le magazine américain The Atlantic le 9 avril 2020. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notes

1. Ce parc national du nord-ouest des États-Unis s’étend sur près de 9 000 kilomètres carrés et abrite, entre autres, des bisons, des ours, des wapitis, des lynx et des loups.

LE LIVRE
LE LIVRE

Wilding: The Return of Nature to a British Farm (« Ensauvagement. Le retour de la nature dans une exploitation agricole britannique ») de Isabella Tree, Picador, 2018

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