Retour aux huit heures du 1er mai
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Retour aux huit heures du 1er mai

Écrit par publié le le 4 mai 2018

Arbeiter im Eisenwerk, Robert Sterl, 1919.

La première revendication des manifestations du 1er mai à la fin du XIXe siècle était la journée de travail de huit heures. En France, c’est en avril 1919 que les travailleurs obtiennent cette avancée, en même temps que l’officialisation du 1er mai chômé. Mais la bataille fut rude jusqu’au bout, et était émaillée de débats qui ne sont pas sans rappeler ceux d’aujourd’hui. Ainsi en mars de cette année là, Léon Jouhaux publiait dans l’Intransigeant un long plaidoyer en faveur de la loi et du progrès. Quelques jours plus tard le journal conservateur La Croix répondait aux arguments du secrétaire général de la CGT mettant dans la balance le sacrifice des Poilus.

L’Intransigeant 25 mars 1919

Les huit heures

La journée de huit heures est parmi les revendications essentielles de la classe ouvrière. Jusqu’à hier, c’est-à-dire avant la guerre, les patrons avaient toujours mis en avant contre la réforme l’argument de la concurrence étrangère. Il est apparu aux ouvriers qu’il n’y avait pas de meilleure occasion que celle fournie par le traité de paix, pour faire aborder l’examen de l’application; au point de vue international, de la journée de huit heures. On donnait ainsi du même coup satisfaction, à l’argumentation patronale et l’on réalisait un commencement de standardisation des conditions du travail à travers le monde.

Il semblait que de ce fait les objections allaient tomber et qu’il ne s’agirait plus que de rechercher les modalités d’application par industrie. Ce n’est malheureusement pas ce qui se produit et les patrons, tout au moins ceux avec lesquels nous avons pris contact et qui déclarent parler au nom de leurs organisations, se montrent aussi irréductibles aujourd’hui qu’en 1906, quand pour la première fois la question fut posée collectivement par la classe ouvrière française.

La guerre a pu passer, le monde évoluer et avec lui, la technique industrielle, rien n’a modifié leur façon de voir. La journée de huit heures est un, principe à condamner et contre lequel toutes les forces d’opposition doivent se liguer, sous peine qu’une atteinte mortelle ne soit portée à l’industrie française !

C’est maintenant au nom des pertes en hommes subies par le pays au cours de la guerre que l’on prétend argumenter contre la réforme. La faible natalité d’une part, et d’autre part, la perspective —pure hypothèse jusqu’à maintenant — de voir l’immigration diminuer, sont autant de raisons mises en avant, contre la revendication, cependant à l’heure actuelle pratiquée dans la plupart des pays de l’Europe et de l’Amérique.

Le manque de main-d’œuvre est devenu un argument aussi fort dans les bouches patronales que l’était précédemment celui de la concurrence étrangère. L’Allemagne, les pays de l’ancienne Aulriche-Hongrie, la Russie ont réalisé la journée huit heures. Il ne s’agit là, pour les adversaires de la réduction à huit heures de la journée de travail, que de mesures démagogiques prises par des gouvernements aux abois, et uniquement dans le but de se maintenir au pouvoir.

L’Italie, pays moins développé que le nôtre industriellement, est entré lui aussi dans cette voie de l’organisation nouvelle du travail. Des accords ont été passés entre organisations ouvrières et patronales établissant la journée de huit heures dans les industries de la mécanique, des constructions navales, de la sidérurgie, du textile, de la poligraphie, des produits chimiques et engrais, des produits pharmaceutiques et du caoutchouc, du bâtiment. Le personnel des établissements de l’Etat s’est vu octroyer la réforme il y a déjà quelques mois ; les travailleurs des chemins de fer de l’Etat vont, l’obtenir pour tous ceux d’entre eux dont les fonctions sont par leur nature analogues à celles des ouvriers de l’industrie. D’autres accords syndicaux sont, en préparation pour l’extension de la journée de huit heures dans les industries des cuirs et peaux, de la papeterie, de l’habillement, dans l’agriculture les syndicats ouvriers et patronaux sont en voie de s’accorder pour l’adoption de la même réglementation des heures de travail dans les régions où les ouvriers agricoles à la journée sont en majorité. Toutes ces réalisations, l’Italie ne les a faites, au dire des délégués des patrons, que parce qu’elle a une forte natalité et dans le but de retenir chez elle sa main-d’œuvre. De telles appréciations ne se discutent pas.

D’autant plus que de l’Angleterre, de l’Australie, du Canada, des Etats-Unis, de l’Espagne même dont le gouvernement vient, d’adhérer au principe des huit heures, on ne parle pas, et pour cause. Ces simples citations, cependant fort incomplètes, établissent que la journée de huit heures est d’ores et déjà appliquée dans toutes les nations avec lesquelles nous nous trouvons le plus en rapport.

On peut se demander pourquoi la réforme rencontre dans notre pays une aussi grande somme de résistance. Incompréhension ou crainte du progrès ?

Le patronat français ne peut cependant pas sainement penser que la renaissance industrielle va se faire au détriment de la classe ouvrière de ce pays.

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Nous sommes d’accord pour dire que la production doit être intensifiée : Maximum de production, dans le minimum de temps, pour le maximum de salaire, est une formule qui tient compte de cette nécessité, mais elle ne saurait s’appliquer en dehors d’un régime général ayant pour base le développement ininterrompu de l’outillage industriel.

La réorganisation économique doit avoir pour but de permettre l’emploi de tous les talents, l’utilisation de toutes les ressources et l’application de toutes les inventions et découvertes. La routine meurtrière et stérile doit disparaître, comme toute restriction volontaire de la production et tout surmenage des producteurs dont les conséquences sont nuisibles à la production elle-même.

Partout où cet échange est possible, il faut remplacer le travail humain par le travail mécanique. On économisera ainsi le plus possible le labeur humain. C’est la seule façon de remédier au manque de main-d’œuvre et d’augmenter la production.

Une meilleure organisation des ateliers, une meilleure répartition du travail, une meilleure utilisation de la main-d’œuvre, telles sont les réformes qu’il faut accomplir et, non pas se stéréotyper dans cette erreur que la somme de production, dépend uniquement de la présence de l’ouvrier à l’atelier.

Est-ce trop demander à notre patronat qu’il fasse l’effort nécessaire pour étudier cette transformation et qu’il rompe avec l’ancien ordre de choses qui s’exerçait au détriment du progrès technique ? Est-ce trop exiger de lui qu’il tienne compte du nécessaire développement de la race, de l’intérêt général du pays et des contingences sociales, dans les circonstances particulièrement difficiles que nous traversons ?

 

L- JOUHAUX.

 

*

La Croix, 12 avril 1919

Pour travailler moins le moment est mal choisi. De tous temps, les revendications des travailleurs se sont résumées en une formule très simple : «Travailler moins et gagner plus. »La première partie de ce programme, si elle séduit plus spéciale ment ceux qui n’aiment pas travailler, fait des adeptes dans tous les groupes, correspondant parfaitement à cette loi du moindre effort qui l’emporte, hélas sur toute autre, pour un trop grand nombre d’hommes. Quant à la seconde partie, nul ne saurait y rester indifférent, surtout par ce temps de vie chère. « Gagner plus constitue l’ambition de tout homme qui, sans être dominé par l’avarice, veut ainsi procurer aux siens plus d’aisance et de liberté.

A l’heure actuelle, par une subtilité d’exposition qui aboutit à un résultat identique, les travailleurs demandent de « travailler moins et de gagner autant », soit pour un nombre moindre d’heures de travail percevoir le même salaire que pour un nombre supérieur, d’où il résulte inévitablement une augmentation du salaire parheure de travail. En France, comme en Angleterre, en Éspagne, et dans presque tous les pays le mouvement est identique. De l’autre côté de la Manche, les mineurs ont donné le branle. Depuis plusieurs années, ils ne travaillent que huit heures par jour. Tout à coup, ils se sont mis en tête de ne travailler que six heures, soit trente-six heures par semaine. On a transigé à sept heures par jour, en leur accordant une augmentation.

Par delà les Pyrénées, la journée de huit heures est entrée légalement en appli cation. En Belgique et en Hollande, la réforme est sur le point d’aboutir. Ne parlons que des pays bolchevistes. En Russie, toutes les bornes ont été franchies. On y aconnu : la journée de quatre heures trop fatiguante, puis la journée de trois heures coupée d’un repos pour prendre le thé, enfin la journée sans travail qui a conduit nos anciens alliés tout droit à la misère et à la famine. Cruel enseignement qu’il ne faut pas systématiquement ignorer, quand on veut traiter cette question si importante de la durée de la journée de travail.

« Un mauvais ouvrier est vite fatigué » dit un vieux proverbe. Les travailleurs contemporains voudraient-ils faire mentir la sagesse des nations et établir que tous, même les plus habiles, se fatiguent plus vite que leurs aînés ? En tout cas, d’un mouvement unanime, ils réclament chez nous la journée de huit heures. Depuis des années, la Confédération générale du travail a inscrit cette réduction des heures de travail parmi ses revendications urgentes. Mais, maintes circonstances, et en dernier lieu la guerre, ont fait ajourner la question. Elle vient d’être reprise et placée au premier rang des revendications ouvrières.

Le 1er mai approche. L’usage s’est établi dans le monde syndicaliste de consacrer la période qui précède cette journée à quelque propagande méthodique en faveur d’une réforme importante pour les travailleurs. Cette année, la journée de huit heures fera l’objet des meetings, conférences, manifestations qui vont avoir lieu.

Cette réduction de la durée du travail quotidien dans les ateliers, soulève de graves difficultés sociales et économiques. Portée devant la Conférence de la paix, elle a immédiatement éveillé toutes les rivalités de la concurrence mondiale. Cependant, il semble que la conséquence des délibérations de la Commission spéciale sera de faire état du principe de la journée de huit heures dans le traité de paix.

Jouhaux, secrétaire général de la C. G. T., délégué français à la Conférence de la paix pour les questions relatives à la législation du travail, a fort raisonnablement résumé le point de vue général auquel il faut se placer pour apprécier la réduction de la durée du travail imposé à l’ouvrier. « La réforme ne doit pas s’appliquer de façon uniforme à toutes les nations et tous les peuples. Elle doit pratiquement s’adapter soit à la journée, soit à la semaine, soit au quantum des heures de travail dans l’année, selon les professions, les nécessités de la production, les besoins sociaux et ceux de la consommation. »

Cette vue générale très modérée ne peut rencontrer que des approbateurs ; mais elle n’a d’autre valeur qu’une vue sur le monde, imprécise, ne tenant compte ni du temps ni des lieux. M. Jouhaux ne s’est pas borné là, et il a fait application de ces données générales à la situation présente de la France. « Il ne faut pas que la première conséquence de la réforme soit une diminution dans la production indispensable aux besoins des peuples. Il faut, parallèlement à la réforme, développer notre outillage industriel de telle façon qu’un nouvel équilibre s’établisse.» « Il ne faut pas que, simultanément à cette réforme, les ouvriers demandent de nouvelles augmentations de salaires, pas plus qu’on ne saurait tolérer, dans l’autre sens, une réduction. »

Dans ces derniers mots, M. Jouhaux a montré le bout de l’oreille, car maintien de salaire et diminution des heures de travail équivalent à augmentation. Mais il faut noter que M. Jouhaux a parlé ainsi devant le Comité confédéral de la C. G. T., et lui tenir compte de la sagesse relative de ces conseils. N’oublions pas que ce Comité comprend des agitateurs fougueux, et que la modération du langage n’y est pas habituelle.

Jouhaux, habile homme, a flairé le danger. L’ouvrier d’industrie réclame la journée de huit heures, fort bien, mais qui en pâtira ? Le poilu de retour des armées, qui verra encore augmenter le prix des produits manufacturés dont il ale plus urgent besoin.

A tort ou à raison, celui qui a fait la guerre dans une usine n’est pas sympathique au poilu. Même si son rôle de vrai technicien a été efficacement utile à la défense nationale, l’homme de l’usine pour celui des tranchées est resté à l’abri du danger du front, vivant en famille, confortablement, grassement rémunéré pour son travail professionnel. Cette différence de traitement, qui aux yeux de l’un a fait de l’autre un profiteur, créerait une véritable hostilité si à son retour dans ses foyers celui qui a souffert, peiné au danger pendant cinq ans, découvrait un alourdissement des charges accablantes qu’il a à supporter du fait des revendications de son camarade privilégié pendant la guerre.

Pas de diminution de production, pas d’augmentation de salaire, dit M. Jouhaux.

Ses propositions, d’apparence modérée, puisqu’elles aboutissent à la journée de huit heures, vont à l’encontre de l’un et de l’autre. Dans notre pays saigné aux quatre veines, où la guerre a fauché près de deux millions d’hommes parmi les plus vigoureux et les plus actifs, comment concevoir qu’en ramenant à huit heures la journée de travail la production nationale ne sera pas réduite ?

Chercher en ce moment une compensation dans le développement de l’outillage industriel est un leurre. Ce n’est pas au moment où nos pays envahis peuvent à peine retrouver un matériel sommaire pour la remise en train des ateliers qu’on peut entreprendre une refonte totale de notre matériel industriel. Où trouver d’ailleurs ce matériel de remplacement perfectionné ? M. Jouhaux ne l’a pas dit et pour cause.

Nous avons vu plus haut que parallèlement à la diminution de production résultant de la réduction de la journée de travail, il fallait prévoir, pour l’application des huit heures, une augmentation vraie de salaire constituée par la différence que représente la durée de travail à diminuer chaque jour.

Que résultera-t-il de tout cela? La vie plus chère, toujours plus chère. Car le consommateur fera les frais de la réforme. M. Jouhaux dit : pas d’augmentation sur le salaire de la journée actuelle. Immédiatement, c’est possible. Mais à brève échéance, il faudra reprendre la progression. L’ouvrier d’industrie ne veut considérer sa situation que sous l’aspect de la production. Il a tort. Selon les heures il est producteur ou consommateur : producteur à l’atelier quand il fabrique, consommateur quand il regagne son foyer et au moyen de son salaire doit subvenir aux dépenses ordinaires de la vie. Ce qu’il exige comme amélioration de son sort en tant que producteur se récupère en augmentation du prix de vente au consommateur, c’est-à-dire sur lui-même, quand il va faire ses achats dans le commerce. Que la courte journée de travail soit souhaitable dans l’intérêt de la santé de l’ouvrier, pour les facilités qu’elle apporte à la vie de famille, pour la meilleure exécution du travail, loin de nous la pensée d’y contredire. Il ne s’agit ici que d’une question d’opportunité. Bien préparée, sagement aménagée par une bonne volonté réciproque, la réforme se réaliserait, en d’autre temps, sans heurts, sans mécomptes, surtout sans dommages trop graves pour les consommateurs. Il ne semble pas devoir en être de même à l’heure actuelle, et sa réalisation hâtive et inopportune semble destinée à jeter un nouveau trouble sur le marché commercial et de nouvelles charges sur le dos déjà accablé du malheureux consommateur. Le Parlement, saisi de la question, ferait bien de s’inspirer de ces quelques considérations.

 

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