Rouhollah Khomeiny

Rouhollah Khomeiny

Écrit par la rédaction de Books publié le 22 mars 2010

L’article de la version française de Wikipédia consacré à l’ayatollah Khomeiny fait 7 359 signes. A  titre de comparaison, la version anglaise de l’article comporte plus de 52 900 signes, 187 notes de bas de page, une bibliographie de 25 ouvrages (contre trois dans la version française). Elle est complétée par un deuxième article sur la pensée politique et l’héritage de Khomeiny, long de 32 249 signes, étayé par 92 notes de bas de page, quinze références bibliographiques, et treize renvois vers des sites spécialisés.

Cette extrême concision n’empêche cependant pas le texte d’être riche en clichés et en approximations. Collage hétéroclite de phrases sans cohérence, il juxtapose des paragraphes déconnectés les uns des autres, facture d’autant plus ennuyeuse qu’elle suggère à force d’ellipse des liens de cause à effet fort sujets à caution. Le paragraphe sur l’exil de Khomeiny est à cet égard révélateur : « L’arrestation de Khomeiny provoque des manifestations à Téhéran et à Qom. Elles sont réprimées dans le sang. ‘Le responsable de ce massacre paiera de sa vie’, promet-il. Vingt ans plus tard, en 1984, le général Oveyssi, le chef de la Savak (services de sécurité intérieure et de renseignement iraniens, NdlR) pendant les troubles, sera abattu en plein Paris. »

Voilà qui laisse clairement entendre que Khomeiny aurait commandité l’assassinat d’Oveyssi quarante ans plus tard. Mais aucune indication n’est fournie au lecteur sur les sources d’information de l’auteur (ou des auteurs) de l’article… Or, Gholam Ali Oveyssi, chef d’Etat major de l’armée de terre, n’a jamais été directeur de la Savak, poste occupé par Hassan Pakravan. En revanche, il était, au moment de son assassinat à Paris le 7 février 1984, un important opposant en exil – il dirigeait « l’armée contre-révolutionnaire royaliste ».  

Suivent des anecdotes absolument invérifiables. Sur le tempérament de Khomeiny : son caractère « solitaire », son « indépendance d’esprit », son goût pour les poèmes mystiques et la philosophie, « considérée comme contraire à la tradition islamique », ce qui constitue un contre-sens. Non seulement il existe une tradition philosophique en Islam, mais une branche de l’enseignement religieux dans le chiisme est consacrée à l’Irfan, une tradition gnostique. Plusieurs ayatollahs de Qom délivraient par ailleurs des cours de philosophie tirés des enseignements de Platon et d’Aristote. Il est cependant vrai que les séminaires traditionnels de Qom étaient hostiles à ce type d’enseignement.

Autre problème : le contexte social et politique de l’Iran contemporain de Khomeiny est laissé dans l’ombre. L’Ayatollah apparaît comme le pivot de la contestation des années 1960-70. Il est présenté comme l’adversaire incontournable du Shah dès 1963, et les premières manifestations contre le régime ne sont évoquées que comme signe de protestation contre son arrestation en juin 1963. S’il est incontestable que Khomeiny devient un opposant reconnu à cette époque, l’opposition iranienne ne s’est jamais réduite à sa personne, ni aux dignitaires religieux, qui n’en formaient que l’un des courants. Dans les années 1960, le mécontentement contre le régime s’exprimait dans plusieurs secteurs de la société (intellectuels, étudiants, ouvriers, commerçants du bazar), et l’opposition s’est structurée dans des mouvements politiques allant des libéraux aux communistes.

L’essentiel des informations concernant l’engagement politique de Khomeiny sont lacunaires ou erronées. Ni les conditions ni les détails de son entrée sur la scène politique ne sont clairement exposés. Adoptée en janvier 1963, la Révolution blanche, une série de réformes en six points dont l’objectif affiché était de moderniser l’Iran notamment à travers une réforme agraire et la modification du processus électoral, est présentée comme l’unique pomme de discorde entre le régime et l’ayatollah, sans que le contexte ne soit évoqué.

Dès l’automne 1962, Khomeiny s’était opposé au Shah, en dénonçant comme contraire aux principes de l’Islam et de la Constitution de 1907 un décret supprimant l’obligation faite aux élus provinciaux et locaux de prêter serment sur le Coran à leur entrée en fonction.

Mais les phrases de l’article Wikipédia sont on ne peut plus vagues : « Il est arrêté en 1963 pour avoir joué un rôle important dans les émeutes du 4 juin. Condamné à mort il est gracié par le shah d’Iran, qui conscient de son influence, le fait libérer rapidement en 1964 ». La lecture de ces lignes ne permet pas de comprendre en quoi a consisté le « rôle », de Khomeiny, dans quelles conditions il a été emprisonné puis libéré. Et le wikipédiste affirme à tort que Khomeini a été condamné à mort… Il n’a jamais été condamné, et n’a donc pas non plus pu être gracié.

Enfin, son exil est présenté comme une suite logique de l’arrestation du 4 juin. En fait, il a quitté l’Iran après une violente diatribe prononcée en novembre 1964, dans laquelle il dénonçait un décret accordant l’immunité juridique aux conseillers militaires américains et le vote d’un emprunt de 200 millions de dollars pour l’achat de matériel militaire, dispositions qu’il considérait comme une forme d’abandon de la souveraineté iranienne. Arrêté à son domicile le matin du 4 novembre, Khomeiny sera alors immédiatement conduit à l’aéroport et exilé en Turquie.

Les quinze années passées en exil sont évoquées en deux phrases. Dans l’avalanche d’approximations dont fourmille l’article, une saute particulièrement aux yeux. Enoncée de but en blanc à propos de l’arrivée de Khomeiny en France, elle n’est étayée par aucune référence : « Selon Alexandre de Marenches (chef du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancien nom de la DGSE), la France aurait suggéré au Shah qu’ils pourraient « organiser un accident mortel pour Khomeiny » ; le Shah refuse l’offre d’assassinat, arguant du fait que ceci en ferait un martyr. »

S’agissant du retour en Iran de Khomeiny et de la naissance de la République islamique, on peut lire cette phrase invraisemblable : « Les droits de l’homme acquis durant la période précédente régressent. » C’est un euphémisme que de dire que le régime du shah (« la période précédente ») était loin d’être un modèle de respect des droits de l’homme. L’absence de liberté politique, le manque de liberté d’expression, les exécutions sommaires et la torture exercées contre les opposants par la Savak étaient dénoncées tant par l’opposition iranienne à l’intérieur et à l’étranger, que par des organisations internationales. A titre d’exemple, Amnesty international et l’Association des juristes démocrates s’intéressent dès les années 1960 aux violations des droits de l’homme en Iran, organisent des missions d’observation et publient des rapports. En France, ces années sont marquées par une forte mobilisation en faveur des prisonniers politiques iraniens.

Enfin, le passage consacré à la fatwa prononcée par Khomeiny contre Salman Rushdie qualifie Les versets sataniques de référence à une « ancienne histoire folklorique ». Or, ces versets, identifiés dans le Coran, font bien partie de la tradition coranique. Ils ont d’ailleurs été commentés dès le VIIIe siècle par l’exégète Al Tabari, ainsi que par l’islamologue Maxime Rodinson dans son ouvrage consacré à Mahomet en 1961.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

=> Pour comparer : lire l’article Universalis sur Khomeiny

=> Pour comparer : lire l’article Britannica sur Khomeiny

Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire