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Sénèque, philosophe en eaux troubles

Stoïcien intransigeant, apôtre d’une vie vertueuse et frugale, Sénèque était à la tête de l’une des plus grosses fortunes romaines et resta longtemps le conseiller du sanguinaire Néron. La prose docte et mesurée de ses Lettres forme aussi un contraste saisissant avec le ton furieux qu’il adopte dans ses tragédies. Qui se cache donc derrière le masque de Sénèque : un écrivain surdoué jonglant avec les styles et les identités, ou un hypocrite patenté ?

En l’an 65 ap. J.-C., le vieux philosophe Lucius Annaeus Seneca fut contraint de se suicider sur ordre de Néron – il avait 69 ans. D’abord précepteur de l’empereur, puis son conseiller, il s’était retiré des affaires quand la vraie nature de ce règne était apparue au grand jour. Quelque temps auparavant, il s’était associé d’un peu trop près à un projet manqué de coup d’État (on ne saura jamais quel fut son degré d’implication exact). (1) Probablement ne fut-il pas surpris quand le tribun d’une cohorte prétorienne (2) vint frapper à sa porte. Ses hommes avaient déjà pris position autour de la maison du philosophe, située dans la proche périphérie de Rome. Ironie du sort, l’officier avait lui aussi trempé dans le complot, mais s’était finalement résolu à exécuter les ordres de l’empereur pour sauver sa peau. Comme le note laconiquement Tacite, « il grossissait le nombre des crimes dont il avait conspiré la vengeance ». (3) Après un bref interrogatoire, on ordonna à Sénèque de mettre fin à ses jours, ce qu’il fit à grand-peine : il se trancha les veines mais, étant donné son âge et sa maigreur, peu de sang s’écoula des plaies. Il demanda alors qu’on lui apporte la ciguë qu’il avait conservée en cas de besoin, mais la plante n’eut à son tour que peu d’effet. Sénèque mourut plus tard, quand ses esclaves le transportèrent dans une étuve dont la vapeur le suffoqua. Tout au long de ce processus, le philosophe adressa des paroles rassurantes aux amis qui dînaient avec lui à l’arrivée des prétoriens. Il leur léguait, dit-il, le seul bien qui lui restait, mais le plus précieux : « l’image de sa vie » – imago vitae suae. Il prit également soin de dicter à ses secrétaires quelques ultimes pensées philosophiques, afin qu’elles circulent après sa mort. Dans ses dernières paroles, il offrit une libation à « Jupiter libérateur ». Tacite, à qui nous devons les analyses les plus fines du régime autocratique des césars, rapporta ainsi la scène dans ses Annales, environ un demi-siècle après les faits. Il n’est guère douteux qu’il s’appuya sur des sources sérieuses (d’après plusieurs historiens modernes, il aurait même interrogé des témoins directs), mais il les transcrivit dans son propre langage. La mort et l’avilissement qui la précède comptent parmi les thèmes de prédilection de l’œuvre de Tacite : celui-ci insiste à plusieurs reprises sur l’idée que le despotisme impérial bouleverse non seulement les cycles de vie naturels, mais également le trépas. Les gens meurent pour de mauvaises raisons, au mauvais endroit, et dans le mauvais ordre. Les enfants assassinent leurs parents. Des bûchers funéraires sont dressés avant même que la victime n’ait rendu son dernier souffle. Tacite ouvre d’ailleurs son récit du règne de Néron par la formule suivante, lugubre et éloquente : « Le premier meurtre du nouveau règne… » (4) Le suicide de Sénèque, tel que raconté par Tacite, symbolise parfaitement cette mort corrompue. D’abord parce que Sénèque, malgré tous ses efforts pour suivre les méthodes habituellement considérées comme fiables, échoua presque face à la mort. Pour un philosophe ayant consacré une si grande part de ses écrits à la préparation au trépas (ce que rappelle le titre de la nouvelle biographie que lui consacre James Romm, « Mourir tous les jours ») (5), sa prestation fut très médiocre quand son tour vint. Ensuite, à cause de la théâtralité ostentatoire que Sénèque conféra à sa propre agonie – alors même qu’il adhérait publiquement à la philosophie stoïcienne, qui exaltait avec intransigeance l’importance de la « vertu », dans la vie comme dans la mort. Cette philosophie était beaucoup plus stricte que ne le laisse entendre l’adjectif moderne « stoïque », qui a pris le sens atténué d’« impassible ». Mais le trépas de Sénèque fut surtout une imitation outrancière de celui de Socrate : il dicta ses dernières pensées (comme dans le Phédon de Platon) ; il eut recours à la ciguë ; et il fit une ultime offrande aux dieux (une libation à Jupiter, cette fois-ci, et non, comme dans les dernières paroles de Socrate, un sacrifice à Asclépios). (6) Pourtant sa mort n’est, au bout du compte, qu’une bien pâle copie de l’original. Comme le résume joliment Emily Wilson, dans « La mort de Socrate » (7) : « Tout se passe comme si Sénèque, à force de vouloir apprendre de Socrate comment mourir, était devenu incapable de vivre cette expérience pour lui-même. L’étude théorique du sujet avait desséché son corps au point qu’il ne pouvait même plus saigner. »   Un exemple de bravoure philosophique Cela dit, les jugements portés sur le suicide de Sénèque (tel que nous le raconte Tacite) n’ont pas toujours été aussi négatifs. Certains admirateurs du philosophe ont préféré voir dans sa mort un exemple de bravoure et de courage philosophique hors du commun, au milieu des dépravations de la Rome impériale. Tacite, soutiennent-ils, voyait en Sénèque l’un des rares hommes capables d’exercer une influence positive sur Néron, et qui auraient pu empêcher son règne de prendre un tour aussi catastrophique. Par son suicide, luttant contre la débilité récalcitrante de son propre corps, il était allé résolument vers la mort à laquelle on l’avait cruellement condamné ; et il en avait fait une leçon définitive sur l’art de bien mourir. Ce n’était pas par ostentation mais bien plutôt pour édifier et instruire les générations futures qu’il avait dicté ses dernières pensées, pendant sa longue agonie. Voilà probablement le message que nous livre le célèbre tableau de Rubens. On y voit Sénèque debout, presque nu, dans un bain peu profond. Sa posture rappelle de manière frappante le Christ souffrant dans de nombreux Ecce homo du Moyen Âge et de périodes ultérieures. (8) Le but est de montrer un homme qui triomphe de la mort, au lieu d’y succomber. Pourtant, comme le souligne Romm – ainsi que Wilson, dans « Le plus grand empire » –, il est impossible de ne pas percevoir une certaine ambi­valence, à tout le moins, dans la version que nous livre Tacite des dernières heures du philosophe, et dans le jugement plus général qu’il porte sur l’homme. Romm s’intéresse en particulier à l’expression imago vitae suae (« l’image de sa propre vie »), désignant selon Tacite le legs de Sénèque à ses disciples. Pour l’historien Roland Mayer, il faut voir ici une référence aux portraits [en latin, imago] qui ornaient les demeures des riches Romains, et qui étaient censés encourager les générations suivantes à imiter les exploits de leurs illustres prédécesseurs. C’est en effet très probablement l’un des sens de cette formule : Sénèque donnait un exemple positif, destiné à être ultérieurement suivi. Cependant, comme l’observe Romm à juste titre, « imago est un terme polysémique » et, de même qu’« image » en français, il peut aussi signifier « illusion », « fantôme » ou « apparence trompeuse ». Le problème, avec Sénèque, c’est qu’il a toujours été difficile de le ranger dans une catégorie précise (et la difficulté reste entière aujourd’hui). Dans des termes choisis avec soin, Tacite nous explique que, durant les dernières heures de son existence, le philosophe continua à « façonner » une imago de lui-même – celle qu’il avait passé sa vie à polir, corriger et modifier pour lui donner mille formes différentes. Qu’on le veuille ou non, la personnalité de Sénèque a quelque chose d’insaisissable, voire de légèrement manipulateur. Romm considère les différents portraits du philosophe qui sont parvenus jusqu’à nous comme un symbole éclatant de ce caractère fuyant. Avant le XIXe siècle, l’image canonique du penseur (aujourd’hui ravalée au rang de « Pseudo-Sénèque ») était un buste « décharné, hagard et tourmenté », dont il existe plusieurs versions antiques. La sculpture ne porte aucun nom mais elle correspondait parfaitement à l’image que l’on se faisait alors du vieux Sénèque. On a donc tout simplement supposé qu’il s’agissait de lui. En 1813, toutefois, on a mis au jour à Rome un buste à deux faces représentant deux individus placés dos à dos, et datant probablement du IIIe siècle de notre ère. Deux inscriptions, l’une en grec et l’autre en latin, identifient ces personnages comme étant respectivement Socrate et Sénèque. Ce Sénèque diffère totalement du précédent : so
n visage rond, chauve et assez inexpressif évoque davantage la caricature d’un homme d’affaires bourgeois qu’un philosophe torturé. J’ai du mal à comprendre ce qui pousse Romm à conclure qu’il s’agit là de son « véritable » portrait : le sculpteur sans grand talent qui exécuta cette œuvre deux siècles après sa mort ne savait sans doute pas mieux que nous à quoi il ressemblait. Mais le contraste est tout de même révélateur et reflète les multiples identités de Sénèque, incertaines et souvent contradictoires. Le portrait de Rubens nous offre un autre symbole de cette confusion, peut-être plus puissant encore. Les sources dont l’artiste s’est inspiré étonnent par leur diversité : la pose du sujet évoque le Jésus d’un Ecce homo ; son visage hagard est celui du Pseudo-Sénèque, considéré à l’époque de Rubens comme un portrait authentique ; et le reste du corps s’inspire d’une autre sculpture antique célèbre, aujourd’hui au Louvre, censée représenter le philosophe chenu debout dans le bain où il se trancha les veines. Presque tout le monde s’accorde aujourd’hui à y reconnaître un vieux pêcheur. Et le musée a depuis retiré la baignoire, qui s’est révélée être un ajout moderne. Ces ambiguïtés concernant l’identité de Sénèque, ce qu’il représentait, ce à quoi nous le reconnaissons (et surtout, le degré d’admiration ou de déception qu’il nous inspire) émaillent toute l’histoire de sa vie, ainsi que les nombreux volumes des œuvres qui lui sont attribuées, à tort ou à raison. Celles-ci comprennent des traités philosophiques et scientifiques (il était spécialiste des tremblements de terre), mais aussi des tragédies particulièrement sombres, une satire hilarante (très probablement de lui, même si nous n’en avons pas l’absolue certitude) décrivant l’apothéose posthume de l’empereur Claude, et une correspondance évidemment apocryphe que le philosophe aurait entretenue avec saint Paul. Ces lettres, comme le tableau de Rubens, témoignent du fait que Sénèque a été admis par la tradition chrétienne au sein d’un groupe très sélect de « bons païens » : elles s’efforcent d’établir des liens entre l’éthique chrétienne et la philosophie stoïcienne. Certains auteurs chrétiens médiévaux, note Wilson, sont allés jusqu’à prétendre que Sénèque se serait converti au christianisme dans les derniers moments de son existence, et même «  qu’il fut baptisé dans son bain mortuaire ». En réalité, les relations entre stoïcisme et christianisme sont au mieux ténues (même si chacun des deux mouvements abritait une diversité de courants). Dans sa version extrême, le stoïcisme était une doctrine déterministe, voire fataliste, qui plaçait presque au-dessus de tout une vie (et une mort) conformes à la vertu, en n’accordait que peu de place à la fragilité humaine. « Mouvementée » est l’adjectif le plus généreux que l’on puisse appliquer à la carrière de Sénèque. Né en Espagne dans une famille de colons romains, vers l’an 4 av. J.-C., il monta à Rome en compagnie de Novatus, son frère aîné, et tous deux gravirent les échelons de la hiérarchie sociale et politique de la ville. Novatus entra effectivement en contact avec saint Paul. Sa célébrité, à l’époque moderne, tient surtout à son rôle de figurant dans les Actes des apôtres. Selon le texte biblique, Novatus, alors gouverneur d’Achaïe, opposa un refus à des juifs qui voulaient poursuivre l’apôtre en justice (ce qui était sans doute plus un signe de défiance à l’égard des juifs que d’affection envers les chrétiens). Sénèque, pour sa part, passa l’essentiel de sa vie dans la pénombre dangereuse de la cour impériale. Le stoïcisme pur et dur qu’il professait, prônant un idéal de vertu sans tache, ne l’empêcha pas de participer aux intrigues de la cour, ni de développer un certain goût du luxe. Il noua certainement des liens avec les sœurs de l’empereur Caligula, et c’est officiellement pour avoir commis l’adultère avec l’une d’elles, Julia Livilla, qu’il fut exilé en Corse au début du règne de Claude (accusation peut-être erronée, mais nous n’en savons rien). Sénèque ne fut rappelé à Rome que près de huit ans plus tard (en 49), quand Claude épousa Agrippine, une autre sœur de Caligula. On le chargea alors de l’instruction de Néron, le fils de Claude – une tâche qui, avec le recul, nous semble peu enviable.   Précepteur d’un tyran Quand le nouvel empereur monta sur le trône, en 54, Sénèque fut d’abord l’un de ses plus proches conseillers et rédigea ses discours. On lui attribue l’éloge funèbre de Claude, que Néron prononça lors des obsèques. Le texte fut généralement bien accueilli par ceux venus pleurer le défunt – même si, comme l’observe sombrement Tacite, c’était la première fois qu’un empereur était contraint de recourir « au talent d’autrui » en pareille occasion. Cependant, de l’avis général, Néron se montra vite difficile à manier : quelques discours élégants ne suffirent bientôt plus à gérer ses relations avec le sénat, ainsi qu’avec les courtisans et officiers plus honnêtes. Difficile de savoir, cependant, si Sénèque continua de « prêter » son éloquence à l’empereur plus longtemps qu’il ne l’aurait souhaité, notamment pour l’aider à dissimuler certains de ses crimes les plus atroces. Après avoir vu Néron commanditer l’assassinat de son propre beau-frère, Britannicus, de sa mère Agrippine et de sa belle-sœur et épouse Octavie, Sénèque jugea préférable (moralement, mais sans doute pas seulement) de prendre quelques distances avec la cour. Il est même possible, comme le pensait l’empereur, qu’il ait joué un rôle important dans la conspiration qui entraîna sa condamnation à mort. Les contradictions de sa carrière sautent aux yeux, et elles ont plongé dans l’embarras bon nombre d’observateurs, dans l’Antiquité comme aujourd’hui. Elles soulèvent entre autres la question de savoir comment Sénèque conciliait son implication étroite dans le jeu politique brutal de la cour romaine avec les principes élevés de sa philosophie morale. C’est précisément à ce problème que s’est intéressée Miriam Griffin dans son essai, devenu un classique, intitulé « Sénèque : un philosophe en politique » (9) ; et Romm et Wilson lui emboîtent le pas. Comment ce philosophe authentiquement stoïcien, qui exaltait avec tant de vigueur, dans ses écrits, l’importance de la vertu en politique, pouvait-il accommoder sa conscience au rôle de bras droit de Néron qu’il s’était choisi ? Ou, pour le dire autrement, comment un homme qui dénonçait la tyrannie pouvait-il être le précepteur d’un tyran ? Les subtils historiens modernes, nous dit Wilson, se sont généralement gardés de taxer le penseur d’hypocrisie. Une telle accusation reviendrait, écrit-elle, à appliquer des « normes simplistes et anachroniques relatives aux rapports qu’entretiennent la vie et l’œuvre d’un auteur ». Pour être honnête, « hypocrisie » est pourtant bien le terme (peu subtil, certes) qui nous vient à l’esprit, comme c’était déjà le cas il y a deux mille ans. Le personnage de Sénèque n’était pas seulement problématique sur le plan des relations entre théorie et pratique politique ; il y avait d’autres questions embarrassantes, à commencer par sa fortune. Les stoïciens étaient réputés indifférents aux richesses, et Sénèque tint souvent un discours radical à ce sujet, louant la pauvreté comme un bien philosophique. Pour les stoïciens, c’était la vertu elle-même (et certainement pas les espèces sonnantes et trébuchantes) qui devait constituer le véritable objectif. Or on estimait généralement, à l’époque, que le philosophe avait exploité sa position élevée à la cour pour amasser une fortune immense. Tacite fait d’ailleurs écho à l’accusation portée contre Sénèque par un certain Suillius Rufus (un personnage peu sympathique au demeurant) : selon ce dernier, le philosophe aurait « entassé, en quatre ans de faveur, trois cent millions de sesterces ». (10) Cette somme est considérable si on la rapporte au salaire annuel d’un légionnaire de l’époque, inférieur à 1 000 sesterces. Dion Cassius, au début du IIIe siècle de notre ère, ajoute qu’il possédait cinq cents tables en bois de citronnier munies de pieds d’ivoire, toutes identiques, et dont il se servait pour organiser des dîners. Dion affirme même plus loin que la révolte de la reine anglo-romaine Boadicée, en 60 ou 61, avait été déclenchée par Sénèque, qui avait subitement décidé de recouvrer les prêts qu’il avait accordés dans la province. (11) Si le fait est avéré, il est clair qu’il devait aussi exploiter les habitants.   Les traits d’un homme d’affaires bourgeois Sénèque tenta parfois de résoudre les paradoxes de la fortune. Ainsi, dans son traité De la vie heureuse, il soutint que les richesses étaient tolérables à condition de ne pas avoir été mal acquises, d’être bien utilisées, et si le philosophe était capable de s’élever au-dessus d’elles. Il est toutefois difficile de ne pas reconnaître le versant cupide de sa personnalité dans les traits de l’homme d’affaires bourgeois du buste à deux faces. Un visage formant un contraste peu flatteur avec celui de Socrate, véritablement austère, qui lui fait pendant. Un examen plus approfondi des écrits du philosophe n’atténue en rien ces difficultés. Chacune de ces œuvres peut se lire avec beaucoup d’intérêt, même si la première impression est quelquefois décevante. Dans l’ensemble de ses textes philosophiques, de ses courts essais aux Lettres à Lucilius, la mort et sa préparation font ainsi l’objet d’un souci parfois monotone. Ces ouvrages développent souvent le même message stoïcien fondamental : ce n’est pas la mort qui doit nous affliger (car elle est inévitable), mais le fait d’être nés ; une fois morts, les défunts sont délivrés de toute souffrance ; nul ne meurt « trop tôt », car chacun vit aussi longtemps que le veut son destin. Sénèque, cependant, cherche volontiers à adoucir ce discours, et émaille en tout cas ces truismes philosophiques de tableaux vivants de la vie quotidienne à Rome. Il nous renseigne ainsi en passant sur les jeux des enfants (qui s’amusaient à revêtir des toges bordées de pourpre, comme s’ils étaient des consuls ou des juges), ou sur la difficulté d’être l’épouse d’un gouverneur de province (toujours menacée d’être la proie des rumeurs). L’une de ses descriptions les plus mémorables, et les plus citées, évoque le bruit que faisaient les bains romains : le claquement des chairs battues et frottées, les cris des hommes dont on épilait sans ménagement les aisselles… Ce passage figure au milieu d’une lettre qui n’a rien à voir avec les bains, mais concerne la concentration mentale requise pour la philosophie. (12) Une question plus délicate est de savoir, au-delà de chaque œuvre prise séparément, quelles leçons nous devons tirer de l’ensemble de ses écrits, et à quel point leurs contradictions sont tolérables. Certaines peuvent tenir à la différence des genres littéraires choisis. Ainsi s’explique sans doute le contraste entre la sobriété dont l’auteur fait preuve dans ses Lettres philosophiques et les passions étranges et effrayantes qu’il met en scène dans ses tragédies. Dans son Thyeste, il représente ainsi le festin cannibale du mythique roi Atrée, qui sert à son frère ses propres enfants à manger ; c’est l’une des œuvres littéraires antiques les plus dérangeantes que nous connaissions. Mais Sénèque pouvait aussi, comme nous le raconte Tacite, écrire l’éloge funèbre rendu par Néron à Claude, louant la sagesse et le jugement de ce dernier, puis composer, l’instant suivant, une satire ravageuse contenant tout son mépris envers ce même empereur – maladroit, boiteux et bègue – et moquant ses prétentions au statut divin. Un trait généralement considéré comme l’indice d’une certaine hypocrisie. La scène de la satire est certes amusante (Claude y est représenté comme un pauvre vieillard s’efforçant d’accéder au sénat des dieux, sur l’Olympe, pour être finalement rejeté et renvoyé dans les profondeurs de l’Hadès) ; mais on est un peu gêné de la savoir sortie de la plume d’un maître à penser qui plaçait si haut la probité morale et la cohérence éthique. Tels sont donc les contrastes, conflits et ambiguïtés qu’affrontent Romm et Wilson. Quel espoir avons-nous donc de parvenir à une compréhension cohérente de Sénèque ? La solution que les deux auteurs apportent à ce problème n’est qu’en partie satisfaisante. Romm semble un peu trop enclin à hausser les épaules et à attribuer les fautes de Sénèque à une certaine idée de la condition humaine : « Sénèque était humain, trop humain, avec les défauts inhérents à la condition humaine. » Dans d’autres passages, il préfère contourner le problème – comme le font souvent les biographes du philosophe – et concentrer son attention sur l’histoire de l’empereur Néron, qui présente moins de difficultés. Wilson est pour sa part nettement plus convaincante quand elle suggère que la quête de cohérence (aussi difficile, voire impossible soit-elle) était précisément l’objectif du philosophe, tout en étant son plus grand problème. Comme elle le souligne fort justement, « la question la plus intéressante n’est pas de savoir pourquoi Sénèque n’a pas réussi à mettre en pratique ce qu’il enseignait, mais pourquoi il le prônait […] étant donné la vie qu’il menait ». Au bout du compte, soutient-elle, il cherchait à s’assurer une certaine maîtrise (un « empire », pour reprendre la formule de son titre, tirée d’une des Lettres), tant sur lui-même que sur le monde. Mais de temps en temps, « Mourir tous les jours » et « Le plus grand empire » semblent nous pousser vers des conclusions plus intéressantes, qui ne se contentent pas de balayer la question de l’hypocrisie mais la replacent au contraire dans un contexte politique plus large. Cela nous ramène à Tacite, et à l’intérêt qu’il porte au philosophe : dans les livres des Annales traitant du règne de Néron, Sénèque joue un rôle aussi important que l’empereur lui-même.   Les ambitions théâtrales de Néron Pour l’historien antique, en effet, un autre effet corrupteur de l’autocratie romaine concernait le sens prêté aux paroles et aux actes. (À cet égard, les Annales préfigurent de manière troublante le 1984 d’Orwell.) À la cour impériale, telle qu’il l’analyse avec cynisme, personne ne pense ce qu’il dit, ni ne dit ce qu’il pense. La survie de chacun est même fonction de sa capacité à dissimuler et à travestir ses vrais sentiments, à jouer un rôle plutôt qu’à être soi-même. Ce qui explique, en partie, l’attention que Tacite prête aux ambitions théâtrales de Néron (13). Dans ce monde-là, les pensées et les paroles avaient toujours un double sens. Néron se montra aimable et généreux avec sa mère, l’embrassa et lui fit des adieux pleins d’affection le soir même prévu pour son assassinat. Le sénat vota l’attribution d’honneurs divins à l’enfant défunte de Néron, alors que la plupart de ses membres jugeaient la chose ridicule (ou du moins gloussaient en lisant la satire de Sénèque sur la déification de Claude). L’empereur organisa une fête fastueuse pour célébrer ses victoires, remportées non pas sur le champ de bataille, mais dans des concours musicaux ou athlétiques. Et quand le jeune Britannicus s’effondra, lors d’un dîner impérial, empoisonné sur ordre de Néron, sa sœur Octavie fut la seule à réagir de manière « correcte » – en poursuivant son repas. Il appartenait aux naïfs indécrottables, peu au fait des conventions, de réagir de manière « naturelle » et de s’enquérir de la santé du jeune homme. Comme le montrent Romm et Wilson, il est très difficile de dévoiler le « vrai » Sénèque. La première personne est fréquemment employée dans l’ensemble de son œuvre, mais ces « je » sont encore plus performatifs qu’il n’est d’usage dans les textes autobiographiques. Même les ouvrages les plus privés du philosophe, écrit Wilson, sont « des performances publiques composées avec minutie […]. Les œuvres littéraires de Sénèque jouent de manière fascinante avec le désir qu’éprouve le lecteur d’obtenir des détails sur le vécu de l’auteur ». Et c’est précisément la raison pour laquelle Tacite leur accorde de l’importance. Sénèque était à ses yeux le courtisan impérial « parfait ». Pour lui (comme pour Octavie), l’hypocrisie et la dissimulation étaient devenues un mode de vie. L’ironie est ici que cela n’évita ni à l’une ni à l’autre une mort pénible. Comme la dissimulation, la philosophie se révéla au bout du compte inutile.   Cet article est paru le 9 octobre 2014 dans la New York Review of Books. Il a été traduit par Arnaud Gancel.
LE LIVRE
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Le plus grand empire. Vie de Sénèque de Emily Wilson, Oxford University Press, 2014

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