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Socrate 2.0

Dans un dialogue célèbre, Platon met en scène l’inquiétude de Socrate devant le développement de l’écrit. Cette innovation radicale, dopée par l’invention de l’alphabet, ne risquait-elle pas de porter atteinte aux acquis de la culture ? Les gens « cesseront d’exercer leur mémoire ». Le savoir cessera d’être transmis par la parole. Il ne sera donc plus qu’un « semblant » de savoir. Fin connaisseur de l’histoire du livre et de l’édition, le sociologue espagnol Joaquín Rodríguez dresse dans son dernier ouvrage un parallèle entre l’inquiétude du philosophe grec et celles d’un père confronté à l’obsession de son fils pour le monde du Web et du tchat. Nous en présentons un extrait.

Imaginons la scène : Phèdre, l’adolescent grec, interlocuteur de Socrate dans l’œuvre éponyme de Platon, parcourt nonchalamment le texte d’un papyrus tandis que le philosophe disserte sur les inconvénients et les dangers de l’écriture. Socrate est obsédé par les dommages et les préjudices que cette nouvelle invention – l’écriture alphabétique (probablement dérivée de l’écriture syllabique phénicienne) – causera à la transmission des connaissances, la pérennité des règles qui organisent la vie en société et perpétuent la mémoire. Il s’inquiète de la transformation que son usage entraînera dans la nature même du jugement et de la compréhension qui, jusque-là, se forgeaient dans le dialogue entre deux interlocuteurs. Tandis que Socrate déplore amèrement le défigurement de la connaissance et de la culture au contact de l’écriture, j’imagine Phèdre acquiesçant distraitement aux déclarations intransigeantes de son interlocuteur, tout en consultant d’un air indolent un texte écrit. Véhément, exalté, convaincu de la justesse de ses vues, Socrate dirait, par exemple, invoquant tous les maux dont l’écriture allait frapper la préservation de la mémoire et des traditions : « Eh bien ! j’ai entendu dire que, du côté de Naucratis, en Égypte, il y a une des vieilles divinités de là-bas [dont] le nom est Theuth. C’est lui qui, le premier, découvrit le nombre et le calcul et la géométrie et l’astronomie, et encore le trictrac, et enfin et surtout les lettres de l’écriture. Or, en ce temps-là, régnait sur l’Égypte entière Thamous […]. Theuth, étant venu le trouver, lui fit une démonstration de ces arts et lui dit qu’il fallait les communiquer aux autres Égyptiens. Mais Thamous lui demanda quelle pouvait être l’utilité de chacun de ces arts ; et, alors que Theuth donnait des explications, Thamous, selon qu’il les jugeait bien ou mal fondées, prononçait tantôt le blâme tantôt l’éloge. […] Mais, quand on en fut à l’écriture : “Voici, ô roi, dit Theuth, le savoir qui fournira aux Égyptiens plus de savoir, plus de science et plus de mémoire ; de la science et de la mémoire le remède a été trouvé.” Mais Thamous répliqua : “Ô Theuth, le plus grand maître ès arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre celui qui peut juger quel est le lot de dommage et d’utilité pour ceux qui doivent s’en servir. Et voilà maintenant que toi, qui es le père de l’écriture, tu lui attribues, par complaisance, un pouvoir qui est le contraire de celui qu’elle possède. En effet, cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-mêmes, qu’ils feront acte de remémoration ; ce n’est donc pas de la mémoire, mais de la remémoration, que tu as trouvé le remède. Quant au savoir, c’en est la semblance que tu procures à tes disciples, non la réalité. Lors donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses, sans avoir reçu d’enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que, dans la plupart des cas, ils n’auront aucune science ; de plus, ils seront insupportables dans leur commerce, parce qu’ils seront devenus des semblants de savants, au lieu d’être des savants (1).” »   Mirages et chimères de l’écriture J’imagine Phèdre endurant le sourire aux lèvres cette tirade sur la perte de la mémoire et la méconnaissance, sur le prétendu analphabétisme induit par le nouveau dispositif de transcription des principes de la culture grecque. Mais, loin de se calmer, Socrate s’enflamme davantage, soulignant les anomalies créées par l’écriture dans la transmission de la connaissance : « Ce qu’il y a de terrible, Phèdre, c’est la ressemblance qu’entretient l’écriture avec la peinture. De fait, les êtres qu’engendrent la peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants ; mais qu’on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence. Et il en va de même pour les discours. On pourrait croire qu’ils parlent pour exprimer quelque réflexion ; mais si on les interroge parce qu’on souhaite comprendre ce qu’ils disent, c’est une seule chose qu’ils se contentent de signifier, toujours la même. Autre chose : quand, une fois pour toutes, il a été écrit, chaque discours va rouler de droite et de gauche et passe indifféremment auprès de ceux qui s’y connaissent, comme auprès de ceux dont ce n’est point l’affaire ; de plus, il ne sait pas quels sont ceux à qui il doit ou non s’adresser. Que, par ailleurs, s’élèvent à son sujet des voix discordantes et qu’il soit injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n’est capable ni de se défendre ni de se tirer d’affaire tout seul. » Enhardi par les acquiescements courtois de Phèdre – lequel est plongé dans la lecture d’un texte de Platon, coupable, à ce propos, de la plus sublime des trahisons : avoir utilisé sans états d’âme l’écriture pour transcrire des connaissances qui auraient dû s’évaporer dans l’éther de l
oralité, ainsi que le souhaitait Socrate –, le philosophe conclut en dénonçant les mirages et les chimères que la culture écrite porte en elle, semblant de connaissance véritable, tromperie consentie. « Le vraisemblable vient à s’imposer au grand nombre précisément parce qu’il ressemble à la vérité ; en ce qui concerne les ressemblances, […] c’est partout celui qui connaît la vérité qui sait le mieux les découvrir. […] Celui qui se figure avoir laissé derrière lui, en des caractères écrits, les règles d’un art et celui qui, de son côté, recueille ces règles en croyant que, de caractères d’écriture, sortira du certain et du solide, ces gens-là sont tout remplis de naïveté. Comme [ceux qui croient] que les discours écrits sont quelque chose de plus qu’un moyen de rappeler, à celui qui les connaît déjà, les choses traitées dans cet écrit. »   Le philosophe et le père ronchon Phèdre, tolérant, persuadé de l’innocuité du discours de Socrate, le laisserait discourir, écrivant de son côté sur une tablette ou un papyrus à quelque ami de son âge pour lui raconter l’extravagance et l’ennui de ce bonhomme offusqué par une invention qui lui est étrangère, presque incompréhensible, contrairement aux jeunes gens de l’époque, pour qui l’écriture est le véhicule normal des relations. J’imagine, quelques siècles plus tard, un professeur ronchon ou un père peu au fait des nouvelles technologies critiquant l’usage immodéré du Web et de tous les outils de communication, des pages qui offrent d’un clic un gigantesque flot d’informations pas forcément équilibrées, des applications qui permettent à quiconque de publier facilement, simplement et gratuitement toutes sortes de contenus. « S’il te plaît, laisse ton ordinateur et concentre-toi sur les livres », ou bien « Si je te reprends à tchater (ou, variante, à envoyer des SMS), tu seras privé d’ordinateur », ou encore « Tu crois qu’en copiant simplement ce que tu trouves, tu vas apprendre quelque chose ? » Je peux voir, presque entendre, que ce professeur ou ce père parle au fond – sans être nécessairement conscient des parallèles historiques – de la perte de la mémoire, absorbée presque entière par le Web comme par une énorme prothèse virtuelle ; de la raréfaction des livres et de l’écriture traditionnelle comme moyen de transmission et de conservation du savoir ; du détournement des critères de reconnaissance de l’autorité (traditionnellement associés au livre) par des sites Web reliés les uns aux autres en un inextricable écheveau de références croisées ; de la sensation de connaissance complète mais chimérique que la toile procure en offrant un fatras indigeste d’informations qui ne se transforment pas forcément en savoir ; de la substitution d’une culture de l’immédiateté et de l’emprunt (plus ou moins avoué, plus ou moins masqué) à cette culture de la réflexion et de l’effort que le livre favorise (exige). Enfin, j’imagine nos Phèdre, ces adolescents nés numériques, guettant du coin de l’œil leurs vieux censeurs tout en consultant les résultats de leur dernière recherche sur l’écran de leur portable, opinant nonchalamment, persuadés du caractère absolument inoffensif des commentaires de leurs parents, lointains camarades de Socrate. Ce n’est pas que Socrate ou nous autres, adultes d’aujourd’hui, n’ayons pas un peu raison. En août 2008, le magazine allemand Der Spiegel faisait sa couverture avec cette question parfaitement légitime et justifiée : « Internet nous rend-il idiots ? » Et la revue américaine The Atlantic posait la même question dans un numéro du même été 2008, en pointant l’un des principaux responsables apparents : « Google nous rend-il stupides (2) ? » Peu avant, en septembre 2007, Wired, revue de référence sur les nouvelles technologies en venait à prédire l’avènement d’une future génération de cyborgs dont la mémoire ne serait rien d’autre qu’une excroissance de silicium, sous la forme de périphériques connectés au cerveau du grand organisme cybernétique. En réalité, les trois grands arguments qui se déploient aujourd’hui dans tout article ou livre sérieux sont les mêmes que ceux brandis par Socrate : la mémoire ; la transmission de la connaissance ; la nature du savoir. Comme Socrate était rétif au texte écrit, nous sommes rétifs à l’émergence du cyberespace et à son usage de masse. Et, comme Socrate, nous serons sûrement trahis dans un avenir proche par nos propres Platon qui, du haut de leurs chaires virtuelles, raconteront la disparition de l’écriture traditionnelle et d’une bonne partie de l’imprimé.   Du cerveau analogique au cerveau numérique Mais, tels des Socrate dans le cyberespace, nous n’avons pas le recul suffisant pour comprendre parfaitement l’évolution en cours. Le grand philosophe n’a su ou pu comprendre la supériorité de l’écrit sur l’oral ni, moins encore, anticiper les considérables changements cognitifs que l’invention de l’alphabet grec allait apporter [lire aussi p. 32] ; nous n’avons que des questions qui expriment nos soupçons et nos spéculations. Il est plus que possible, par exemple, que nos cerveaux soient en train de connaître très exactement une transformation aussi considérable que celle qu’ils ont connue dans l’Antiquité ; nos pauvres cerveaux analogiques sont peut-être en train de se convertir en cerveaux numériques, bien qu’aucun neurolinguiste ne s’aventure à nous dire ce que nous gagnons et perdons au change. Pis encore, nous savons que nos cerveaux sont des organes dont la configuration actuelle tient notamment à ce qu’ils apprirent à se transformer, en l’absence de détermination génétique, pour être capables de lire. Nos capacités cognitives actuelles les plus fines – la prévision, la planification, la déduction, l’abstraction, la pondération et la formation du jugement – sont donc nées dans une large mesure du développement historique de cerveaux lecteurs, et de l’accumulation de procédés et de traditions liés à la pratique de la lecture (la concentration, la méditation, le développement d’une argumentation). Quand tout, dans l’univers virtuel, vise à une rupture drastique avec les formes habituelles de la lecture et de l’écriture, il n’est pas étrange que nombre d’entre nous invoquent Socrate et se demandent avec lui si ce changement, outre ses innombrables avantages, ne signifiera pas la perte irréparable de bien d’autres facultés, et s’il ne vaudrait pas mieux être prudemment conservateur en cette période de transition. Nous savons par ailleurs que nos Phèdre ne cesseront pas d’utiliser les supports numériques. Nés numériques, plongés dès la première heure dans les nouveaux univers virtuels, irrespectueux des critères de reconnaissance institutionnalisés, porte-drapeaux de la démocratisation de la création et de l’accès à la culture, propagateurs de nouveaux et innombrables contenus, enfants de l’emprunt et du mixage, utilisateurs de nouveaux types de licences qui permettent la diffusion et l’usage libres de leurs propres créations, rien ne les arrêtera, pas même les menaces des services juridiques des multinationales qui bataillent pour conserver le veau d’or de l’exploitation exclusive des droits de propriété intellectuelle.   Mon blog n’est pas mon livre L’histoire des médias numériques est récente, aussi sommes-nous encore sous le choc et essayons-nous de comprendre ce qui se passe, tels des Socrate modernes cassant les pieds de nos Phèdre, sans saisir que la connaissance en réseau n’est pas simplement une forme embrouillée de production de nouveaux contenus, mais aussi une modalité de conception collaborative qui remet en question les notions traditionnelles d’auteur, de création, de sens, de propriété, de reconnaissance, de diffusion, etc. L’industrie éditoriale ne sortira pas indemne de cette profonde transformation, car les manières de créer, de diffuser, d’apprécier et de commenter ne sont plus les mêmes. Notre rôle d’adultes est d’essayer de réguler et d’organiser l’usage des moyens numériques de création et de distribution, en le complétant par l’enseignement et la pratique de la lecture traditionnelle, afin que les cerveaux de nos enfants ne soient pas unipolaires, mais bitextuels, capables d’évoluer avec la même aisance sur les deux supports, et de jouir des avantages de chacun. Le rôle des professionnels de l’édition et de la culture écrite est de comprendre avec la plus grande précision et profondeur possible la nature et l’ampleur du changement en cours. Ce livre est et n’est pas la décantation des contenus que je mets régulièrement à la disposition du public sur mon blog Los futuros del libro. Car, bien qu’une partie des textes soient les mêmes, la simple utilisation d’un autre support de publication induit une lecture totalement différente. La plupart du temps, un blog est nourri de l’actualité et s’efforce d’élargir la réflexion grâce aux liens qui invitent le lecteur à parcourir le Web, et favorise ainsi une lecture arborescente. Le livre de papier suppose une lecture linéaire, chaque page ou nouveau chapitre étant le maillon d’une chaîne qui invite à une réflexion progressive et cumulative. Un blog n’invite pas à la relecture, aux allers et retours que le livre facilite, car le blog est un support par nature ouvert et inachevé. Il prétend fonder son éventuelle autorité sur des principes étrangers au champ académique traditionnel, ou aux médias dominants. Son influence et son crédit dépendent de la communauté des lecteurs, aux liens de qualité provenant d’autres sites qui le signalent comme digne d’attention et de reconnaissance. Un blog permet et recherche le dialogue avec le lecteur pour que, de la discussion et des désaccords, surgissent de nouvelles idées qui l’enrichiront. Le livre, lui, incite au même exercice, mais en différé : le dialogue est d’abord silencieux et anonyme, et toute contestation emprunte d’autres canaux, bien définis (un article, un courrier). En publiant sur papier ce qui était numérique, je voudrais profiter et faire profiter de ce que ces deux mondes complémentaires offrent.   Ce texte est extrait de Edición 2.0. Sócrates en el hiperespacio (« Édition 2.0. Socrate dans l’hyperespace », Melusina, 2008). Il a été traduit par François Gaudry.
LE LIVRE
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Édition 2.0 : Socrate dans l’hyperespace », Melusina

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