Socrate et les aristocrates
par Olivier Postel-Vinay

Socrate et les aristocrates

Écrit par Olivier Postel-Vinay publié le 24 novembre 2008

Un article du Monde sur le film de Laurent Cantet, Entre les murs, consacré aux relations entre un professeur de français et ses élèves d’un collège parisien, s’achève par une belle envolée : « Somptueusement, Entre les murs filme la guerre de la parole. D’un côté l’enseigner, savoir riposter, répliquer dans l’instant, gérer l’instant où ça coince, de l’autre avoir le droit de la prendre, épater le professeur en faisant l’éloge de La République de Socrate […] Lectrice du bouquin de Socrate que lui a conseillé sa grande sœur, Sandra n’est pas peu fière de pouvoir dire à son professeur que « c’est pas un livre de pétasse ».  Car l’enjeu, ici, c’est d’avoir le dernier mot » (24 septembre 2008).

Le lecteur du Monde qui aurait eu un doute, ayant plutôt en tête que Socrate n’a pas écrit de livres et qu’il s’agissait peut-être d’une confusion avec La République de Platon, aura eu raison de se jeter sur son ordinateur, de taper « Socrate » sur Wikipédia et d’en avoir aussitôt la confirmation : « Socrate n’a laissé aucune œuvre écrite ».

Merci donc à Wikipédia, bouée de sauvetage contre les bourdes toujours possibles de la meilleure presse. Cela étant dit, l’article “Socrate” de la version française de Wikipédia est un véritable cas d’école, tant chaque paragraphe, parfois chaque phrase, presque chaque mot, pourrait faire l’objet d’une exégèse. Je me contente ici d’évoquer la manière dont s’ouvre la section consacrée au procès du philosophe : « Plusieurs aristocrates affirmèrent voir en lui un esprit pervertissant les valeurs morales traditionnelles et donc un danger pour l’ordre social. En avril 399 av. J.-C., Socrate se vit accusé [sic] par Mélétos, ainsi que deux de ses amis (Lycon et Anytos)… ».

Ce sont donc de vilains aristocrates, arc-boutés sur des valeurs morales périmées, qui seraient à l’origine du procès et donc de la condamnation à mort du philosophe. Nous sommes là dans une mythologie bien française, où se mêlent plaisamment la référence aux valeurs bourgeoises du dix-neuvième et de la première moitié du vingtième siècle, qu’il convient de jeter aux orties, et l’évocation des mânes des aristocrates contre lesquels se dressèrent vaillamment les sans-culotte de notre Révolution nationale.

Peut-on parler d’  « aristocrates » dans la Grèce de la fin du cinquième siècle avant notre ère ? En grec, le mot “aristocratia” signifie « gouvernement des meilleurs ».  Si l’on passe sur l’anachronisme,  on peut supposer que la formule “plusieurs aristocrates” désigne, dans l’esprit des auteurs de l’article de Wikipédia, plusieurs membres de la classe dirigeante athénienne. Là, nous ne sommes sans doute pas loin de la vérité, mais il n’existe aucune trace historique attestant l’existence d’accusations portées par des membres de la haute société athénienne contre le philosophe. Contrairement à ce que laisse entendre le texte de Wikipédia, ses accusateurs directs (Mélétos et les autres) étaient manifestement des seconds couteaux (ce qui est expliqué dans un autre article de Wikipédia, intitulé “Le procès de Socrate”).

La source la plus directe que nous possédions sur le procès est le récit qu’en fait Platon dans  son Apologie de Socrate, écrit peu après la mort de son maître. Dans ce texte célèbre, où Socrate se défend devant les citoyens athéniens qui vont le juger, le philosophe explique clairement que ses vrais accusateurs se cachent, « il n’est même pas possible de les connaître ni de les nommer », et conclut : « je me vois tout bonnement forcé de me battre, en quelque sorte, contre des ombres, et de réfuter sans que personne me réponde ! ».

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Qui sont ces « ombres » ? C’est là une question superbe, à laquelle on ne peut envisager de répondre sans se référer, d’un côté à l’activité philosophique de Socrate, à la manière dont il interrogeait en public divers personnages de la vie athénienne, de l’autre au moment précis de l’histoire d’Athènes où s’engage son procès.  Cette question vaut bien un livre. L’un des meilleurs est celui de l’historienne Claude Mossé, Le procès de Socrate, aux Editions Complexe – ouvrage dûment cité dans la bibliographie présentée à la fin de l’article de Wikipédia.

=> Pour comparer : lire les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur Socrate

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