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Le souvenir que la Terre gardera de nous

Dans 50 millions d’années, il ne restera plus trace des humains sur la planète et la nature non humaine aura repris ses droits. Notre extinction aura provoqué une réorganisation de la pyramide des espèces et l’apparition de nouveaux organismes, plus étonnants les uns que les autres.


© Dougal Dixon / Breakdown Press

« Les pattes avant du rabatteur de nuit lui viennent des ailes de ses ancêtres. Ses pattes arrière sont à présent positionnées devant ses épaules et se terminent en mains. »

En cette ère d’effondrement écologique et d’extinctions en cascade, on a comme un désir, latent chez notre espèce, de voir le monde revenir à son état naturel et sauvage. Le seul moyen, ­semble-t-il, est de voir les choses dans le temps long : un jour, après notre disparition, la Terre accueillera à nouveau une riche biodiversité. Le temps guérit toutes les blessures, même; si cela doit prendre des millions d’années.

Pour nous situer à l’échelle de millions d’années, nous nous tournons vers les géologues dont la spécialité est de cartographier les cycles de la Terre sur le temps long. En 2018 a été réédité After Man, un livre dans lequel le géologue écossais Dougal Dixon imagine comment évolueront les autres espèces après l’extinction des humains, dans 50 millions d’années. L’idée de départ a de toute évidence bien vieilli puisque nous nous inquiétons de plus en plus des dégâts irréparables que nous infligeons à la planète. Depuis sa parution, en 1981, le livre a été réédité une dizaine de fois 1. Le lire ou le relire aujourd’hui donne un bon aperçu de ce que pouvait être la pensée écologique et scientifique à l’époque. En 1981, les géologues n’avaient pas encore formulé l’idée que nous sommes entrés dans une nouvelle ère, l’anthropocène, dominée par les humains. Lorsqu’on parlait de changement climatique, on imaginait plutôt l’arrivée d’une période glaciaire qu’un réchauffement ; et le spectre d’une sixième extinction de masse, une des idées-forces du livre de Dixon, ne se dessinait pas à l’horizon comme c’est le cas aujourd’hui.

La discipline de Dougal Dixon était au départ la zoogéographie et, en tant que géologue, il a beaucoup réfléchi à l’incidence qu’ont eu les changements survenus sur Terre sur les espèces que la peuplent. La Terre qu’il imagine dans 50 millions d’années n’a pas beaucoup changé, dérive des continents mise à part. C’est une vision empreinte d’un brin de nostalgie : la mégafaune qui s’est éteinte pendant l’anthropozoïque a cédé la place à de nouvelles espèces ressemblant étrangement à celles qui les ont précédées. L’héritage laissé par les humains n’est pas constitué par une modi­fication de l’environnement – Dixon maintient délibérément le climat à l’identique – mais par des extinctions massives qui ont laissé derrière elles une série de niches libres prêtes à accueil­lir toutes sortes d’espèces capables de s’adapter et d’en tirer profit. Il faut imaginer un jeu de chaises musicales biogéographique où l’on voit le bec des pingouins développer des fanons pour pouvoir filtrer le plancton comme les baleines, ou encore les rats devenir les carnivores dominants à la place des gros chats, qui se balancent désormais de liane en liane dans la forêt tropicale à l’affût de singes planant dans les airs grâce à une membrane de peau semblable à celles des écureuils volants.

Le monde imaginé par Dixon comporte plusieurs écosystèmes recouvrant sept biomes illustrés par des artistes d’après les croquis de l’auteur, et minutieusement représentés dans le moindre détail (symbioses, parades nuptiales, préférences alimentaires et adaptations saisonnières de leurs habitants). La taxonomie de Dixon est loin d’être exhaustive (il néglige les océans, les végétaux et les insectes), mais, en tant qu’ouvrage prospectif, son livre est une bonne introduction à la génétique évolutive et à la sélection naturelle. Pourtant, l’auteur soupçonne les lecteurs de n’y voir qu’« un livre illustré sur des animaux insolites ».

Certains des représentants de la faune du futur imaginés par Dixon sont effectivement merveilleusement bizarres, comme cette « musaraigne à parachute » dont la queue permet à ses petits d’être portés par le vent comme des graines. Ou encore cette espèce d’oiseau dont le mâle, s’inspirant de la baudroie, s’agrippe au coccyx de la femelle, lui perce une veine et lui prodigue suffisamment de sperme pour la féconder à vie.

Mais le plus étonnant reste l’absence d’espèce dominante. Des animaux opportunistes comme les rongeurs, qui ont proliféré pendant l’anthropozoïque, se hissent au sommet de l’échelle des prédateurs et des herbivores dans tous les systèmes et deviennent par conséquent plus gros et dotés de mâchoires plus puissantes. Les espèces invasives introduites par les humains dans des habitats nouveaux maintiennent leur avantage dans la chaîne alimentaire, telle cette mangouste qui devient un formidable carnivore tropical. Finalement, la vie intelligente ne fait qu’une brève apparition sur Terre, nous dit le narrateur anonyme du livre. « L’industrie et l’agriculture ont eu un effet dévastateur », l’espèce humaine s’éteint, laisse entendre Dixon, parce que nous avons perdu notre avantage évolutif en choisissant d’adapter notre environnement à nos besoins et non l’inverse. Une fois que les ressources nécessaires au fonctionnement de notre civilisation se sont taries, nous n’avons pas réussi à nous adapter assez vite pour survivre. Surtout, aucun organisme vivant ne prend notre place dans la pyramide des espèces et la planète recouvre son état d’origine, inaltéré par le savoir.

Parmi les caractéris­tiques qui nous distin­guent des autres espèces et expliquent notre formidable succès en matière d’évolution, les psychologues citent souvent en premier notre capacité à nous projeter dans l’avenir en élaborant des scénarios. Il n’est donc pas étonnant que l’évolution spéculative, qui consiste à imaginer les myriades de formes que la vie peut prendre, ait ­donné lieu à un engouement sur Internet depuis la parution du livre de Dixon. Certains scientifiques y voient un plaisir coupable n’ayant guère de rapport avec leurs travaux en paléontologie ou en biologie de l’évolution. Mais, pour beaucoup d’adeptes de la biologie spéculative – les speccies, comme ils se surnomment –, échafauder des hypothèses sur les forums de discussion à propos des formes de vie à d’autres époques et sur d’autres planètes est devenu une véritable passion.

Dans ces cercles, Dixon est ­vénéré comme Darwin. Et si c’étaient les ­oiseaux et pas les mammifères qui avaient dominé pendant le cénozoïque ? Et si l’événement de Bonarelli n’avait pas eu lieu 2 ? À quoi ressembleraient des organismes chimiosynthétiques sur Titan, ou la Terre dans 20 millions d’années si elle était percutée en 2050 par une météorite anéantissant 80 % de ses espèces ? La construction de mondes spéculatifs est un acte de création qui séduit un public proche de celui des jeux vidéo de science-fiction et de fantasy. Il y a quelques règles complexes, comme le taux d’énergie transférée d’un réseau trophique à un autre et les bases du patri­moine génétique, mais, pour le reste, on laisse libre cours à son imagination. Desmond Morris, qui a rédigé la préface d’After Man, écrit que les « biomorphes » qu’il a inventés lorsqu’il était un jeune zoologiste « sont devenus aussi réels que les plantes et les animaux de la nature ».

Pour les paléontologues, en revanche, la biologie spéculative n’est pas un concept aussi radical. Émettre des hypo­thèses sur la morphologie ou le mode de vie des dinosaures et d’autres espèces éteintes demande une forte capacité à extrapoler sans forcément avoir les preuves matérielles de ce qu’on avance. Parmi les paléoartistes, il y a ceux qui sont fidèles aux paramètres biologiques de leurs sujets et dessinent leurs brachiosaures à partir des os mis au jour sur les chantiers de fouilles et ceux, moins scrupuleux, qui s’inspirent des œuvres d’autres artistes.

Jusqu’à quel point peut-on s’autoriser à spéculer sur le passé ? Au sein de la communauté scientifique, plusieurs camps s’affrontent. Parlant de la gageure qu’a représenté son ouvrage de 1988 Nouveaux dinosaures. L’autre évolution 3, qui spéculait sur ce à quoi ressembleraient aujourd’hui les dinosaures si la météorite ne les avait pas anéantis, Dixon tient des propos qui étonneront ceux qui pensent que les querelles scientifiques sont apolitiques : « Je me suis dit à l’époque que, pour que ça fonctionne, il fallait que je me situe à l’extrême gauche de la paléontologie des vertébrés alors que je me considérais plutôt comme un traditionaliste sur le sujet. » Dixon s’attendait à ce que ce soit le côté spéculatif d’After Man qui crée le plus de remous. C’est pour cela qu’il a été étonné que son ouvrage soit surtout perçu par les médias comme une réflexion sur l’extinction de l’humanité. Pour lui, cet aspect du livre n’était qu’une façon de lancer le débat et surtout pas une prise de position politique.

Mais la science-fiction en tant que genre révèle la dimension politique, morale et, surtout, existentielle de la recherche scientifique. Pendant la Guerre froide, l’escalade nucléaire et la conquête de l’espace représentaient à la fois une vision de l’apocalypse et un moyen d’y échapper. Dans les ­années 1960, la science-fiction s’intéressait essentiellement à la survie de l’humanité. Il y avait plus terrible encore que l’extinction, peut-être : la perspective que les humains soient déchus de leur position dominante – une crainte que Pierre Boulle aborde dans son roman de 1963 La Planète des singes, qui a inspiré par la suite une saga cinématographique dont le succès ne se dément pas. Dans Le Monde vert (1962), Brian Aldiss imagine une Terre tropicale entièrement dominée par une intense vie végétale avec une poignée d’humains planqués dans les sous-bois, faisant une dernière tentative pour sauver l’espèce 4. Dans les années 1970, le mouvement écologiste naissant inspire un nouveau genre, l’écofiction, dont les auteurs (Ursula K. Le Guin, Louise Erdrich et Barbara ­Kingsolver sont particulièrement appréciées des lecteurs anglo-saxons) ne déplorent pas la disparition de l’humanité mais la dégradation de la nature et la fin de la relation que nous entretenions avec elle ; ces utopies n’incluaient pas forcément les êtres humains.

L’évolution spéculative et la science-­fiction partagent les mêmes obsessions et s’influencent mutuellement, même si la première est censée rester ancrée dans la science alors que la seconde verse logi­quement dans le fantastique. Dixon fait partie de ces nombreux auteurs qui ont puisé leur inspiration dans le court roman La Machine à explorer le temps, de H. G. Wells, qui a popularisé l’idée du voyage dans le temps en 1895. Après avoir eu une liaison avec une femme du futur et échappé de justesse à une race humanoïde hostile appelée les Morlocks, l’explorateur de Wells continue à avancer dans le temps. Il visite la Terre 30 millions d’années plus tard, après l’extinction des humains, et trouve une planète peuplée de créatures ressemblant à des crabes et recouverte de lichens géants. À la fin, désirant assister à la fin du monde, il regarde le Soleil disparaître.

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Le voyageur du temps est ainsi ­devenu une figure récurrente de la biologie spéculative et de la science-fiction. Il est ce témoin humain revenant d’au-delà les frontières du temps et de l’espace avec une histoire à nous raconter. After Man est écrit un peu comme un journal de bord. C’est une réflexion utile, même si elle trahit aussi ce malaise que nous éprouvons tous face à l’inconnu – ce désir d’être présent à ses propres funérailles. On veut y être, même si le problème est justement que nous ne sommes plus là.

La Nature assassinée, de Bill ­McKibben, a été le premier livre grand public qui abordait les enjeux existentiels du changement climatique 5. L’auteur affirmait qu’en surexploitant les énergies fossiles l’humanité avait franchi un point de non-retour dans son rapport à la nature : « Nous sommes arrivés à la fin de ce qui, à l’époque moderne du moins, a toujours défini la nature, à savoir sa séparation d’avec la société humaine. […] Or l’autonomie de la nature est sa signification profonde. Sans elle, il ne reste plus que nous sur Terre. » Dans la vision harmonieuse que donne Dixon de la nature, avec la complexité de ses écosystèmes régénérés et toutes ses niches à nouveau occupées, les humains sont absents. C’est logique, si tant est que ces derniers ne se considèrent pas comme une partie intégrante de la nature.

Il s’agit d’un véritable distinguo philosophique. Étudier le comportement humain comme on étudierait celui des primates était en soi un projet très radi­cal lorsque Desmond Morris écrivit Le Singe nu en 1960 6, parce que nous avons toutes les peines du monde à nous considérer comme des animaux. Il était logique qu’un artiste surréaliste et anthropologue comme Morris rédige la préface d’After Man. Mais il laisse entendre que le distinguo est aussi d’ordre esthétique : Morris prévient les lecteurs qu’ils seront peut-être déçus de savoir que tous ces animaux minutieusement décrits dans le livre de Dixon n’existent pas encore. « Cela aurait été merveilleux de pouvoir partir en expédition pour les observer à la jumelle », écrit-il. Pour lui, la nature doit rester suffisamment étrange pour continuer à nous fasciner et à attiser notre curiosité. De fait, les espèces vivantes d’aujourd’hui nous sont devenues si familières que nous aspirons, semble-t-il, à de nouvelles formes de vie, inattendues et étranges, pour conserver notre intérêt.

D’autres que Dixon se sont essayés plus récemment à imaginer le monde après notre disparition. Dans Homo disparitus, Alan Weisman s’intéresse à un avenir plus proche, à une époque où les infrastructures tomberont en ruine et où la végétation reprendra le dessus 7. Selon ce scénario, dans quelques siècles à peine, le monde que nous avions bâti sera méconnaissable. Weisman cite un climatologue qui estime qu’il faudra 100 000 ans pour que le CO2 atmosphérique retrouve son niveau d’avant l’apparition de l’homme. Weisman considère les espèces qui vivent aujourd’hui dans les derniers parcs et réserves naturelles non comme une attraction mais comme des banques de gènes, de semences qui repeupleront le monde après la disparition des humains et donneront naissance aux créatures hybrides décrites par Dixon.

Et si, pour une raison ou une autre, nous ne disparaissions pas ? « Plus que nous » : telle est la vision dystopique du troisième ouvrage spéculatif de Dixon, Man After Man, paru en 1990. « L’idée de départ était que le monde d’aujourd’hui s’effondre à cause de la surpopulation, de la famine, etc., mais que l’espèce ­humaine doit coûte que coûte en réchapper. Comment ? En inven­tant le voyage dans le temps et en se projetant dans 50 millions d’années pour y bâtir une nouvelle civilisation. Mais, une fois parvenue à sa nouvelle destination, l’humanité reproduit toutes les catastrophes et désastres écologiques dont elle a le secret… J’avais déjà créé ce monde dans After Man et maintenant je vais le détruire… C’est comme ça qu’est né Man After Man », explique-t-il 8.

Son livre raconte plutôt l’évolution future des humains : c’est une « foire aux monstres » d’ingénierie génétique, de chirurgie plastique, de parasitisme et d’asservissement. Homo sapiens évolue en une ménagerie de créatures méconnaissables qui passent leur temps à se soumettre et à s’exploiter les unes les autres. Cela ne ressemble plus trop à de la science, c’est plutôt de la science-­fiction. Pour les speccies, la fin du monde est désormais inéluctable, et il semble même qu’il soit plus facile de vivre là-bas, dans cette nouvelle ère, lorsque les plastiques auront fini de se décomposer, que l’anthropocène ne sera plus qu’une veine rocheuse et que plus personne ne saura ce que les humains ont fait à la Terre. Si les fresques un peu folles d’After Man sont habitées par la fantaisie et le désir d’évasion, Man After Man sonne comme la prémonition d’une victoire aux conséquences désastreuses pour notre espèce. Survivre, semble nous dire Dixon, est aujourd’hui un peu surfait 9.

Lucy Jakub est étudiante en journalisme scientifique au Massachusetts Institute of Technology (MIT).

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 19 septembre 2018. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Une traduction française, parue en 1981 chez Nathan sous le titre Après l’homme. Les animaux du futur, est aujourd’hui épuisée.

2. Du nom du géologue italien Guido Bonarelli (1871-1951). Appelé aussi « événement anoxique océanique », il se traduit par la baisse drastique du taux d’oxygène dans les océans pendant la préhistoire. Bonarelli en a trouvé des preuves en étudiant des sédiments dans la chaîne des Apennins.

3. Traduit par Stan Barets, Glénat, 1989.

4. Traduit par Michel Deutsch, J’ai lu, 1974.

5. Adapté par Éric Conan, Fixot, 1994.

6. Le Singe nu, Le Livre de poche, 1971.

7. Traduit par Christophe Rosson, J’ai lu, 2008.

8. Dans une interview accordée au magazine Scientific American, 4 avril 2014.

9. Dans la même veine qu’After Man, de Dougal Dixon, signalons l’ouvrage du paléontologue Sébastien Steyer et du paléoartiste Vincent Boulay Demain, les animaux du futur (Belin, 2015).

LE LIVRE
LE LIVRE

After Man: A Zoology of the Future (« Après l’homme. Une zoologie du futur » de Dougal Dixon, Breakdown Press, 2018

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