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« Sur le conte de Noël »


Le compte à rebours avant Noël est déjà bien avancé. Et il est difficile où que l’on regarde, dans la rue comme dans les médias, d’échapper aux bonnets rouge à pompon, aux sapins et autres crèches. Et cette folie, n’est pas neuve.

En 1895, le dramaturge Pierre Veber se plaint déjà dans Gil Blas de la multiplication des contes de Noël (il en compte une centaine par jour dans la presse française !) et en profite pour les récrire à sa façon.


L’an dernier à pareille époque, j’entendis s’écrier un homme, dont les Grâces n’avaient apparemment pas orné le langage : « Est-ce qu’on va bientôt lui f… la paix au petit Jésus ! » La sincérité de cette exclamation me frappa.

Les gens de lettres, qui sont certes la race la plus moutonnière, se croient forcés de mettre au jour un conte sur l’Enfant Jésus, dans la dernière semaine de l’année ; c’est à proprement parler la Nativité obligatoire. Les mêmes écrivains y iront de leur conte sur les cloches dans la semaine de Pâques, et de leur interprétation littéraire du 14 juillet 1789, vers le milieu de juillet. Il existe de la sorte une dizaine « d’articles à faire » qui sont odieux comme la « scène à faire » au théâtre ; l’article sur la première neige, l’article sur la première hirondelle, l’article sur la chute des feuilles, l’article sur les premiers bourgeons, l’article sur les vacances ou sur la rentrée, l’article sur la mer en août, l’article sur les prix d’Académie. Et c’est toujours la même sentimentalité vieillotte ou la même ironie banale, étant admis que l’on est d’accord là-dessus depuis des années, et qu’il vaudrait mieux parler d’autre chose. Les directeurs avisés devraient, lors du traité, poser à leurs rédacteurs les conditions suivantes : « Vous vous interdirez : les hirondelles, les neiges, les bourgeons, etc., etc. (voir plus haut) et surtout, oh ! surtout, vous ne nous entretiendrez pas du petit Jésus, hein ?

Un simple exercice de statistique vous dénoncera l’abus que l’on fait de ce jeune démiurge. Depuis bientôt soixante ans il paraît au moins un Noël dans chacun des dix grands journaux de Paris ; dans quelques-uns il en paraît trois chaque jour pendant trois jours ; pour ne pas sembler exagérer, je garde le chiffre de dix ; mettons-en autant pour les revues, journaux illustrés, etc., etc. : cela nous donne un minimum de vingt contes de Noël POUR PARIS SEULEMENT ; en province, nous en trouvons quatre fois autant ; donc cent contes de Noël pour la France. Il y a encore l’étranger ; ce que l’Angleterre, à elle seule, consomme de contes de Noël dans ses Christmas Number, c’est inimaginable ! Il y a l’Allemagne ; et l’Italie donc, et l’Espagne, et l’Autriche ! Et la Russie ! Ils sont trop ! Prenons le chiffre lointain de mille Noëls annuels ; pour le monde entier, y compris les EtatsUnis, la Suède et la Norvège et les pays de l’Union Postale, cela donne au total 60,000 contes de Noël — je dis : soixante mille !

Donc, on a tourné et retourné soixante mille fois la même histoire ! C’est terrible à penser ! Or, de quoi se compose, en général, un conte de Noël ? Des matériaux suivants : dans une étable, Marie met au monde le futur Sauveur ; on place l’enfant dans une crèche, entre le bœuf et l’âne ; des bergers viennent l’adorer ; puis des Mages, guidés par une étoile, arrivent, porteurs de présents magnifiques, (dont il n’est d’ailleurs plus jamais parlé dans la suite ; que sont devenus les vases précieux, l’encens, la myrrhe, le nard ? On ne sait pas). Donc, nous avons : Marie, le petit Jésus, saint Joseph, trois Mages, plus l’aubergiste au cœur dur, qui repoussa les émigrants, plus n+1 bergers ; enfin le bœuf et l’âne : en tout, neuf personnages principaux et quelques comparses. Il semblerait que ce thème prêtât peu à la broderie. Hélas ! l’étoile, à elle seule, a inspiré plus de quatre mille contes de Noël. On a suivi les Mages, pas à pas, dans leur parcours ; il n’est pas jusqu’à l’âne qui n’ait porté le poids de centaines de récits.

 

Nous pouvons distinguer six manières de composer un conte de Nativité ; avec un peu d’exercice, un enfant de six ans peut réussir son Noël comme une grande personne. Ce petit jeu a ceci d’intéressant qu’il est à la portée de tous.

I. NOËL MYSTIQUE. — Première variété : sincérité. Raconter l’histoire, naïvement. Il y a bien des subdivisions : le Noël moyen-âge, le Noël romain, le Noël oriental, etc., etc. La couleur locale peut être employée utilement ; concentrer l’intérêt du récit sur un seul des personnages ; lorsque l’on veut innover donner une importance capitale aux personnages secondaires. Exemple : le récit d’un berger ou le récit du chamelier-chef de Balthazar. J’ajoute que ce genre de conte est d’un placement facile dans les Revues de la Rive Gauche et dans les magazines pour enfants.

Deuxième variété : ironie. Le conte à la manière d’Anatole France. Exige également la naïveté, mais une naïveté perfide qui insiste sur les côtés trop réalistes, ou sur les contradictions, ou sur le personnage un peu souriant de saint Joseph. Se sauver de l’irréligion par cette naïveté même. Tirer parti principalement des Mages et de l’âne. C’est la forme de Noël la plus difficile ; on a tout contre soi.

II. LE NOEL DES HUMBLES. — Exploiter la propriété traditionnelle qu’a le petit Jésus de s’introduire par les cheminées pour déposer des cadeaux dans les souliers béants. Le type de ce Noël : l’histoire du vieux monsieur célibataire et bienfaisant, qui s’intéresse à une famille pauvre (la mère veuve, sans ressources ; les deux petites sont en deuil ; leur père, l’épicier de Montrouge, s’est empoisonné en avalant par mégarde du blanc de céruse). Les deux petites ont voulu mettre leurs petits souliers dans l’âtre ; la mère, avec un triste sourire, leur a dit : « Le petit Jésus ne visite que les enfants riches ! » Les petites ont tenu à placer quand même leurs bottines et se sont endormies, pleines d’espoir. Alors le vieux monsieur est entré. (Non, ça n’est pas pour ce que vous croyez, malpropres !) Il a parlé à la mère d’un ton ému ; il lui a dit : « Je suis seul au monde ; la richesse ne fait pas le bonheur. Permettez-moi de vous aider ! » La mère a baissé la tête ; quand elle l’a relevée, le charitable vieux n’était plus là ; mais, dans l’âtre, il y avait des bottes bien chaudes, deux robes et des manchons pour les petites et une inscription de rentes pour la mère.

N.-B.—Il ne serait pas mauvais de marier le vieux avec la mère, qui a de beaux restes.

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III. NOEL GUERRIER. — Souvenir des avants-postes durant l’Année Terrible 1870. Neige, froid, désolation. Souvenir aux familles absentes ; peut-être une alerte dans la nuit serait assez réussie. Bivouac, on chante un vieux Noël ; citer des personnalisés : « Il y avait là Coquelin cadet,Francis Chevassu, Félix Faure et Jean Ajalbert ! » Mélancolie, en songeant que c’était le bon temps ! Discret rappel de Bethléem. Supposez que l’on a trouvé dans le fossé une pauvre femme en mal d’enfant, par exemple ; qu’on l’a portée au camp où elle a mis au monde un enfant mâle entre le maréchal Lannes et le maréchal Lebœuf, etc., etc.

IV. LE NOEL PROVENÇAL. — Commence un peu à passer de mode. Bien employé, il fait encore son effet. En Provence, on célèbre encore Noël à l’ancienne mode, avec une figuration, des Rois Mages, une crèche, et des acteurs qui chantent un répertoire de vieilles cantilènes. Une petite histoire d’amour avec ça. et le tour est joué ; ne pas oublier d’entrelarder des citations en patois : Lou pitchoun Jésus es nativo de dans une establo. Ajouter une description de messe de minuit dans un sanctuaire éloigné ; neige ; petite amie serrée contre soi à l’aller et au retour, sous le grand manteau, etc., etc

V. LE NOEL PARISIEN.— Un réveillon, en joyeuse compagnie ; tous les accessoires que le boulevard peut fournir devront être employés ; un lot de jolies femmes faisant pendant à un lot de gais viveurs ; et puis, au dessert, laisser filtrer la mélancolie de Noël ; une de ces dames parle de son enfance, et toutes les autres de sortir leurs souvenirs des noëls échus. Terminer sur une impression un peu plus païenne ; la nuit se termine chez Mariette Bey. « Et le matin, elle me dit : « Chéri, je crois que nous avons fait des sottises : si c’est un petit garçon, je l’appellerai Noël. » Je lui fermai la bouche d’un baiser. »

VI. NOEL TRISTE. — J’aime mieux ne pas vous le décrire, puisqu’il est triste. Vous l’imaginez, d’ailleurs. Il a peu de succès ; généralement, le public n’apprécie la tristesse qu’en été, le soir, au frais. Donc, ce Noël n’est pas son affaire.

 

Il y a un an, on me demanda une histoire de Nativité. Je remis celle que voici :

Lorsque les Mages eurent adoré le petit Jésus, ils demandèrent à féliciter saint Joseph, le père du Sauveur. Ils le cherchèrent et le découvrirent assis au pied d’un arbre, et pleurant. Ils lui dirent : Pourquoi pleures-tu ? Joseph, secoué de sanglots, ne répondait pas. Ils reprirent :

– Est-ce parce que tu as été inquiet durant que ta femme mettait son enfant au monde ?

-Non, dit Joseph.

– Est-ce parce que l’honneur qui t’est fait t’épouvante ?

– Non, dit Joseph.

– Est-ce parce que tu penses que ton fils doit mourir sur la croix, après les plus grandes souffrances ?

– Non, dit Joseph.

– Est-ce parce que tu regrettes le rôle qui t’est dévolu dans ce mystère ?

– Peuh ! dit Joseph.

– Alors, dis-nous, pourquoi pleures-tu ?

– Je pleure, dit Joseph, parce que je songe à l’insanité de tous les contes de Noël que l’on fera sur nous dans dix huit cents ans. Si j’avais su, j’aurais gardé l’incognito. »

On n’a pas voulu insérer cette gracieuse légende. Je la garde à la disposition des amateurs.

 

Pierre Veber

 

 

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