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Testostérone : les stéréotypes ont la vie dure

Comment expliquer qu’une conférence vantant à tort les vertus de la testostérone ait été vue près de 56 millions de fois et ait débouché sur un best-seller mondial ?


© SAJ / M6 FILMS/ Collection ChristopheL

Désir sexuel, force, pouvoir... La culture populaire a fait de la masculinité la propriété exclusive des jeunes hommes blancs et riches. Ici une scène du film Les Onze Commandements (2004).

Le désir sexuel, l’intelligence, la force physique, le pouvoir, la vitesse… À en croire la culture populaire, toutes ces choses, et bien d’autres, sont améliorées par la testostérone. Pour Rebecca M. ­Jordan-Young et Katrina Karkazis, cette idée a fait de la masculinité la propriété exclusive des jeunes hommes blancs et riches, comme si c’était la ­conséquence naturelle d’une petite hormone ­stéroïdienne.

 

Avec leur livre Testosterone. An Unauthorized Biography, elles entendent bousculer la recherche sur la testostérone en contestant la validité d’hypothèses ­défendues depuis longtemps. Si les deux auteures n’ont aiguisé leur ­esprit critique sur le sujet que récemment, elles sont déjà intervenues par le passé dans des débats autour de l’imbrication des causes biologiques et sociales, sur des questions telles que les bases neurobiologiques de la différence des sexes ou l’intersexualité. Elles espèrent convaincre les lecteurs d’abandonner la vision purement biologique de la testostérone au profit d’une conception plus nuancée de la façon dont les relations sociales et la physiologie influent sur le taux de testostérone et sur ses effets.

 

Dans chacun des chapitres du livre, elles évacuent les idées fausses qui persistent dans la culture populaire malgré toutes les tentatives faites pour les en déloger. Comme dans certaines biographies, les auteures qualifient leur démarche de « non autorisée », ce qui leur permet de tirer les fils narratifs qu’elles jugent les plus intéressants et qui sont aussi les plus déconcertants.

 

Témoin, le rôle qu’attribue à la testostérone la psychologue sociale Amy Cuddy dans ses travaux contestés sur les « postures de pouvoir ». Selon elle, pour réussir dans le monde ­professionnel, les femmes auraient inté­rêt à exploiter la puissance que donne la testostérone. Comment ? En adoptant des postures corporelles « conquérantes » à la Wonder Woman – les mains sur les hanches, les jambes écartées, le dos bien droit –, elles peuvent accroître leur taux de testostérone et ­négocier en position de force. Après avoir publié plusieurs articles dans des revues scientifiques, Amy Cuddy a fait un malheur avec une conférence TED en 2012, qui a été visionnée près de 56 millions de fois à ce jour. Elle en a fait un livre, devenu un best-seller. Le fait que ces postures donnent aux femmes confiance en elles a été validé par des études visant à ­reproduire ces expériences ; mais pas le lien avec le ­niveau de testostérone.

 

Ce que Jordan-Young et Karkazis trouvent le plus intéressant dans ce ­débat n’est pas la crise de la reproductibilité dans les sciences biomédicales1. Elles se demandent pourquoi ceux qui ont lu le livre d’Amy Cuddy ou visionné sa conférence trouvent ses arguments aussi convaincants. D’après elles, les ­travaux de Cuddy offrent un moyen très ­personnel de venir à bout des inégalités structurelles des hiérarchies sociales du pouvoir. En clair, ses fans espèrent être en mesure de mobiliser leur testostérone comme s’il s’agissait d’un médicament ciblé et personnalisé. La réalité se révèle plus compliquée. Comme le montrent Jordan-Young et Karkazis, le culturel et le biologique sont profondément ­imbriqués.

 

 

Cette intrication est le fil conducteur de leur livre. Les comportements à risque ont ainsi été associés à un taux élevé de testostérone chez les traders. Les auteures s’interrogent sur le sens à donner à ces résultats quand on sait que d’autres hommes, les mineurs par exemple, prennent des risques par néces­sité financière et faute de pouvoir trouver un autre emploi. La prise de risque n’est-elle pas moins grande pour ceux qui ont un statut social élevé ?

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D’autres études nous apprennent que le taux de testostérone chute chez les hommes quand ils deviennent pères. Certains chercheurs supposent que, au cours de leur évolution (depuis le pléistocène), les hommes ont connu une adaptation physiologique substituant l’investissement parental à la recherche de partenaires sexuels. Mais, pour les deux auteures, même cette affirmation conforte les stéréotypes selon lesquels la paternité et d’autres traits masculins ­résultent de compromis évolutifs. Pour les athlètes, la testostérone peut contribuer à la formation de la masse musculaire, mais uniquement si elle est associée à un entraînement intensif ; l’hormone seule n’a presque pas d’effet.

 

Plus largement, Jordan-Young et ­Karkazis estiment que les débats ­autour du rôle exact de la testostérone dans la détermination du sexe, la prise de risque, le comportement parental et l’équité en matière sportive sont un peu vains. Dans chacun de ces ­domaines, elles montrent que se focaliser sur la testo­stérone en tant que molécule ­détourne l’attention des origines socio­économiques d’inégalités structurelles. Selon elles, les ­débats autour de la testostérone ne font en ­définitive que conforter le statu quo. Les affirmations assénées par les uns et les autres sont autant de façons d’avoir le dessus sur le champ de bataille intellectuel.

 

On peut en dire autant de leur livre. On peut y voir une entreprise de démys­tification : plutôt que d’avoir le dernier mot, les auteures entendent recher­cher et mettre en avant les éléments scientifiques « les moins faux ». Elles aident aussi à mieux comprendre des questions où le social et le biologique sont intimement liés : biologistes et sociologues des sciences devraient travailler main dans la main dès le ­départ. En l’espèce, la testostérone est un bon sujet pour comprendre que nous ne sommes pas des corps isolés mais des êtres ­sociaux dynamiques.

 

 

— Cet article est paru dans la revue Science le 29 octobre 2019. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Il s’agit de la forte proportion de résultats qui ne peuvent être reproduits par d’autres équipes et sont donc invalidés (lire notre dossier « Faut-il croire les scientifiques ? »).

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Montrez-leur qui vous êtes. Les postures de pouvoir, un outil infaillible pour transformer sa vie de Amy Cuddy, traduit de l’anglais par Aude Sécheret, Marabout, 2018

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