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Cinq idées reçues sur la testostérone

Vous pensiez que la testostérone est l’hormone sexuelle masculine, qu’elle induit de l’agressivité, qu’elle stimule la libido, qu’elle améliore les performances sportives, voire qu’elle est responsable de la crise financière de 2008 ? Eh bien, détrompez-vous !

La testostérone a deux visages. D’un côté, il y a la molécule dotée d’une structure chimique bien précise, de l’autre la substance à laquelle notre culture accorde une importance démesurée. On lui prête toutes sortes d’effets positifs et négatifs associés à la masculinité. Beaucoup de ces vertus ou de ces méfaits supposés n’ont toutefois aucun fondement scientifique.

 


1. La testostérone est l’hormone sexuelle mâle

Que sont les hormones sexuelles masculines ? À cette question les Instituts nationaux de la santé [les centres publics de recherche biomédicale aux États-Unis], répondent que la testostérone est le plus abondant des androgènes, « une catégorie d’hormones responsables du développement et du maintien des caractères mâles ». Le site d’information scientifique Live Science nous dit : « La testostérone est une hormone sexuelle masculine impor­tante pour le développement des organes génitaux et reproducteurs. »

 

Sauf que « T », comme la nomment les chercheurs, n’est pas seulement une hormone mâle. C’est aussi l’hormone stéroïdienne biologiquement active la plus abondante dans l’organisme féminin – et elle joue un rôle essentiel dans le développement et le bien-être de la femme 1. Elle facilite l’ovulation, par exemple. T n’est pas non plus seulement une hormone sexuelle. Chez l’homme comme chez la femme, ses récepteurs sont présents dans à peu près tous les tissus ; elle favorise la masse maigre et la santé osseuse, stimule les fonctions cognitives et intervient sur l’humeur.

 

La testostérone, comme les œstrogènes – qu’on qualifie d’hormones sexuelles femelles –, a été mise en évidence dans le cadre de recherches visant à cerner les fondements chimiques de la masculinité et de la féminité, ce qui explique peut-être qu’on continue à en parler comme d’une hormone sexuelle. Une autre explication pourrait venir du fait qu’on confond quantité et qualité. Oui, les hommes possèdent généralement un taux de testostérone bien supérieur à celui des femmes 2. Néanmoins, un taux plus élevé ne signifie pas forcément un rôle plus important. Les éléphants ont un cerveau bien plus volu­mineux que celui des humains, mais cet organe ne joue pas pour autant un rôle plus grand chez eux que chez nous.

 

 


2. La testostérone induit des comportements agressifs

L’un des mythes les plus tenaces veut qu’il y ait « une corrélation entre un taux élevé de testostérone et l’agressi­vité », comme on pouvait le lire en 2017 dans un article de The Guardian. Une étude publiée en 2012 dans la revue International Journal of Endocrinology and Metabolism constatait « un taux de testostérone plus élevé chez les hommes au comportement agressif ».

 

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Pourtant, des études de référence – fondées sur des essais randomisés avec placebo, dans lesquels ni les participants ni les évaluateurs ne savent à qui a été administrée la testostérone – ont montré que même des doses extrêmement élevées de cette hormone ­n’augmentent pas l’hostilité, la colère ou l’agressivité des sujets masculins 3. Pour ce qui est de la testostérone endogène, produite naturellement par le corps humain, nous montrons dans notre livre que les études classiques qui l’associent à la violence sont gravement faussées en raison de l’imprécision des mesures et de méthodes statistiques défectueuses. Une erreur courante, manifeste dans une étude fréquemment citée de 1987 portant sur 89 détenus, consiste à prendre en compte un si grand nombre d’indicateurs d’agressivité – casier judiciaire, réponses à des questionnaires, infractions disciplinaires, évaluations subjectives de leur degré de violence – qu’il est presque impossible de ne pas trouver un lien avec le taux de testostérone.

 


3. La testostérone booste la libido

Les publicités pour les compléments alimentaires qui stimulent la production de testostérone promettent « vigueur et vitalité », « regain d’énergie » et « amélioration des performances au lit », tandis que des articles racoleurs affirment de manière péremptoire : « Plus votre ­niveau de testostérone est élevé, plus votre vie sexuelle est intense. » 4

 

N’en déplaise aux annonceurs et aux Don Juan en puissance, « les études sur la testostérone et la sexualité masculine indiquent un lien ténu, voire inexistant, entre les deux », selon une synthèse de la littérature scientifique sur le sujet datant de 2017. Un certain taux (relativement faible) de testostérone est nécessaire à un bon fonctionnement sexuel, mais, au-­delà de ce seuil, T n’a qu’une incidence minime, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Et le rapport de causalité entre testostérone et sexualité épanouie peut être à l’inverse de ce que l’on pense en général. Il est en effet avéré que l’activité sexuelle et même le désir stimulent la production de testostérone – tout comme l’exercice physique, les compliments de son supérieur, et bien d’autres choses.

 


4. La testostérone est responsable de la crise de 2008

Après la crise financière de 2008, ­certains commentateurs en ont identifié une des causes possibles : les traders, des hommes jeunes pour la plupart, avaient pris des risques inconsidérés en raison de leur taux élevé de testostérone. À l’époque, Neelie Kroes, la commissaire européenne à la Concurrence, s’était dit « absolument convaincue » que la ­testostérone était l’une des raisons pour lesquelles le système financier avait été mis à genoux. Christine Lagarde, qui était alors à la tête du Fonds monétaire international, a récemment déclaré : « Si [la banque] Lehman ­Brothers s’était ­appelée “Lehman Sisters”, la situation des banques en 2008 aurait été bien différente.»

 

Mais les études montrant un lien entre niveau de testostérone et prise de risque financier sont de qualité insuffisante. Dans une étude publiée en 2008 dans les Comptes rendus de l’Académie nationale des sciences américaine, deux chercheurs en neurosciences de l’université de Cambridge s’emploient à montrer l’existence d’une spirale dangereuse : les performances financières des traders font grimper leur taux de testostérone, ce qui les incite à prendre des décisions plus risquées qui feront augmenter à leur tour le niveau de testostérone. Les chercheurs ont mesuré pendant huit jours le taux de T chez 17 traders, en leur prélevant des échantillons de ­salive le matin puis en fin de journée. Ils avaient accès en paral­lèle à leurs performances boursières. Il leur est apparu que les traders qui avaient un taux élevé de testostérone le matin enregistraient de meilleurs résultats en fin de journée. Mais ils n’ont pas cherché, ou pas trouvé, de lien entre les bons résultats financiers d’un jour et le taux de testostérone de l’après-midi, ce qui aurait été nécessaire pour démontrer leur hypothèse de la spirale du risque. Une fois de plus, les résultats limités de cette étude semblent avoir été surtout le fruit du hasard.

 


5. La testostérone améliore les performances sportives

« La science est formelle : un corps possédant un taux d’androgènes élevé est plus performant », affirme Aaron ­Baggish, qui dirige le programme de performance cardio-­vasculaire au Massachusetts ­General Hospital. « La différence de concentration en testostérone circulante entre les sexes explique en grande partie les écarts de performance », écrivent des chercheurs rattachés à l’Association internationale des fédérations d’athlétisme5.

 

Mais l’effet de la testostérone sur la performance sportive n’est facile à cerner ni chez les hommes ni chez les femmes. Au niveau le plus élémentaire, aucune étude ne dit que le taux de testostérone permet de prédire la performance d’un athlète à une épreuve de force ou de vitesse. Et même si la testostérone agit effectivement sur des paramètres qui interviennent dans le sport, tels que la masse musculaire ou la consommation d’oxygène, le lien entre l’hormone et une meilleure performance sportive n’est pas clairement établi pour autant. Témoin une étude portant sur 52 haltérophiles adolescents de haut ­niveau, des deux sexes. Chez les garçons, aucun rapport n’a été révélé entre le taux de testostérone et la force ; chez les filles, ce sont celles qui avaient le taux le plus bas qui parvenaient à soulever les poids les plus lourds.

 

Dans une autre étude, très controversée, des chercheurs affirment avoir établi qu’un taux élevé de testostérone donne un avantage dans plusieurs épreuves d’athlétisme. Mais dans trois des onze épreuves de course, les athlètes qui avaient le plus bas taux de testostérone ont fait mieux que ceux qui avaient le taux le plus élevé. Aux 100-mètres, épreuve qui nécessite une explosion de puissance – que l’on attribue souvent à la T –, les athlètes qui avaient le taux le plus faible ont couru près de 5 % plus vite que ceux qui affichaient le taux le plus élevé. Ces résultats disparates, fréquents dans la littérature sur le sujet, font douter de la thèse selon laquelle la testostérone est un facteur essentiel pour expliquer les écarts de ­performance ­sportive.

 

— Cet article est paru dans The Washington Post le 25 octobre 2019. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. La testostérone est « l’hormone masculine par excellence », lit-on pourtant sur le site Top Santé.

2. Un homme adulte a en moyenne 15 à 20 fois plus de testostérone circulante qu’une femme (David Handelsman et al., Endocrine Reviews, 2018)

3. Les auteures se réfèrent à une étude publiée en 2004 dans une autre revue d’endocrinologie.

4. « La testostérone est l’hormone du désir aussi bien chez l’homme que chez la femme », lit-on sur le site Allodocteurs.fr.

5. Il est fait allusion, ici, au cas de l’athlète sud-africaine Caster Semenya, double championne olympique du 800-mètres, qui n’a pas été autorisée à concourir aux Mondiaux d’athlétisme de l’automne dernier en raison d’un taux de testostérone jugé hors normes pour une femme.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
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Testosterone. An Unauthorised Biography de Rebecca M. Jordan-Young et Katrina Karkazis, Harvard University Press, 2019

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