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« Où est le tigre, où est le tigre ? »

L’animal national de l’Inde est en voie d’extinction. Le pays n’abrite guère plus de 2 000 individus, qui vivent dans des réserves naturelles dans la jungle. Cette protection se fait souvent au détriment de la population locale.


© Bryan Denton/The New York Times / Réa

Dans la réserve du parc national de Tadoba, dans l’État de Maharashtra. La population a interdiction de pénétrer dans ces sanctuaires.

Quand j’arrive à Pilibhit par un soir pluvieux de septembre, un tigre mangeur d’hommes rôde dans les parages. Le mois dernier, il a tué trois personnes en quatre jours. Puis il a trouvé refuge dans un champ de canne à sucre aux environs de Himkarpur où il se terre encore, semble-t-il. Une équipe de gardes forestiers armés de fusils hypodermiques fait le guet à la lisière du champ, mais, à en croire la rumeur, le grand félin leur a échappé. À Pilibhit, district rural de l’État de l’Uttar Pradesh, dans le nord de l’Inde, les tigres ont tué dix-neuf personnes en l’espace de dix mois. À chaque nouvelle victime, la tension est montée entre les villageois endeuillés et les autorités ­locales. L’Office des forêts est submergé d’appels de personnes disant avoir aperçu un tigre. Un haut fonctionnaire a signalé des empreintes autour de sa résidence, me raconte un garde forestier. Vérification faite, il s’agissait de celles d’un chien, mais tout le monde était paniqué. Le ministre en chef de l’Uttar Pradesh, Yogi Adithyanath, a pris l’avion pour se rendre à Pilibhit. Ce prêtre hindou incom­pétent a distribué des chèques de 500 000 roupies [16 000 euros] aux ­familles des victimes les plus récentes. Il a cherché à rassurer. Il a annoncé à la presse l’installation d’une clôture électrifiée ­autour de la forêt, sans préciser toutefois qui finan­cerait cet équipement ni qui payerait chaque mois la facture d’électricité correspondante. Une fois les chèques distribués, Adityanath est reparti dans sa résidence fortifiée de Lucknow, la capitale de l’État. Le mangeur d’hommes, lui, est toujours là. La nuit, il s’aventure quelquefois hors de sa cachette pour attaquer un buffle qu’il va dévorer à couvert, dissimulé par les hauts plants de canne à sucre. C’est dans le quotidien The Times of India que j’ai entendu parler pour la première fois de cette vague d’attaques mortelles. L’article affirmait que des villageois envoyaient des personnes âgées dans la forêt pour servir de proies au tigre, dans l’espoir d’obtenir un généreux dédom­magement. Les aînés en question, écrivait le journaliste, sont des « victimes consentantes » qui se sacrifient pour que leurs enfants puissent toucher les indemnités offertes par les pouvoirs publics. Comme ne peuvent y prétendre que les personnes tuées à l’extérieur de la réserve de tigres récemment créée, les villageois déplacent les corps retrouvés à l’intérieur une fois que le tigre a sévi. En guise de preuve, le journaliste mentionnait le cas d’une femme de 55 ans qu’un tigre, au dire de ses enfants, aurait attaqué par surprise alors qu’elle repiquait du riz dans ses champs. Ses vêtements maculés de sang avaient été retrouvés 1,5 kilomètre plus loin, en pleine forêt. Cet article sensationnaliste juxtaposait un motif récurrent du folklore indien, l’opposition entre l’altruisme des aînés et la cupidité de leurs enfants bons à rien, et une angoisse plus actuelle, celle du chômage, qui contraint beaucoup d’Indiens à vivre sur les maigres pensions de retraite de leurs parents. À Pilibhit, l’homme chargé de renseigner les journalistes sur la traque du mangeur d’hommes est un garde forestier corpulent nommé Satyendra Chaudhary. Je le rencontre à l’antenne locale de l’Office des forêts, assis derrière son bureau. Lorsque j’arrive, son téléphone vibre tant et plus : une nouvelle attaque vient de se produire. Il me fait signe de m’asseoir tout en notant les détails au dos d’une enveloppe : la victime a été blessée, mais ses jours ne sont pas en danger ; elle a été transférée à l’hôpital du district. A-t-elle été agressée par un tigre ou par un léopard ? Le point reste à éclaircir. « La forêt, c’est la chambre à coucher du tigre, glisse Chaudhary après avoir raccroché. Si vous entriez dans ma chambre sans prévenir, je vous attraperais au collet, je vous mettrais peut-être une torgnole. Le tigre, c’est pareil. Mais s’il vous attrape, monsieur Aman, ça finira mal pour vous ». Pour Chaudhary, le problème, ce n’est pas le tigre, c’est la population. Des années de générosité publique ont créé une mentalité d’assistés, déplore-t-il : « Ces gens n’ont aucun sens des responsabilités. Plutôt que d’assurer eux-mêmes leur sécurité, ils s’en remettent aux pouvoirs publics. » En réalité, explique notre fonctionnaire, les tigres de Pilibhit ne s’en prennent pas aux humains. La plupart des attaques mortelles se produisent lorsqu’un villageois tombe par hasard sur une tigresse avec ses petits, ou sur un tigre avec sa proie. L’Office des ­forêts a informé la population des précautions à prendre, mais les intéressés n’en tiennent aucun compte. « Règle numéro un : ne pas planter de canne en lisière de la ­forêt. Cultiver toujours à plusieurs. Se tenir droit pour que le tigre ne vous prenne pas pour un quadrupède. Faire beaucoup de bruit. Chanter, même. Crier. Claquer des mains. »   Je dois dire que, en sillonnant le coin en voiture, je n’ai jamais vu de groupes de paysans debout en train de chanter à tue-tête et de claquer des mains. En revanche, j’ai vu des champs de canne en bordure des arbres. Un abri idéal pour les tigres – et pour les tigresses, qui trouvent là un refuge où élever leurs petits en toute sécurité. « L’agriculteur vous dira : “C’est ma terre, je cultive ce que je veux”, soupire Chaudhary. On a cette mentalité qui fait qu’on raisonne en termes de droits, ­jamais de devoirs. » À Himkarpur, le tigre a ­passé trente-deux jours dans les champs de canne avant qu’on le repère, explique-t-il. Les plants étaient si drus et si hauts, près de 2,50 mètres pour la plupart, que l’animal pouvait rester à couvert. Les tigres ont fait leur apparition dans le sous-continent indien il y a dix mille ans, et tout porte à croire qu’ils y ont prospéré. Mais, il y a sept cents ans, sous l’Empire moghol, l’essor de l’agriculture change la donne : dans les forêts désormais morcelées, les tigres se scindent en deux groupes génétiquement distincts. D’après une étude du biologiste Sandeep Sharma, une nouvelle étape est franchie au début du xixe siècle avec la colonisation : la soif de bois et de terres agricoles conduit à une déforestation massive et à la chasse au tigre. Mais c’est au siècle dernier que survient le déclin le plus marqué : le nombre des grands félins est divisé par cinquante. D’après l’Autorité indienne pour la préservation des tigres, il n’en restait que 2 226 dans le pays en 2014. Depuis le lancement du projet Tigre, en 1973, la lutte contre l’extinction est devenue une priorité nationale. En Inde, la plupart des tigres vivent aujourd’hui dans de petites enclaves comme la réserve de Pilibhit. Cette parcelle boisée d’environ 700 km2 a été sanctuarisée en 2014 dans un État, l’Uttar Pradesh, où une population de 200 millions d’habitants, équivalente à celle du Brésil, s’entasse sur une surface de la taille du Royaume-Uni. La forêt s’étend au nord-ouest du chef-lieu du district de Pilibhit, une localité d’environ 150 000 habitants entourée d’une plaine fertile, irriguée depuis les années 1920 par un réseau de rivières et de canaux. C’est une terre verdoyante où poussent le riz, la canne à sucre ainsi qu’une variété locale d’herbe à éléphant. Pendant près d’un siècle, la jungle de Pili­bhit a été exploi­tée comme une entreprise commerciale : tigres, léopards, cerfs, ours et singes partageaient leur territoire avec des exploitants privés qui coupaient du bois d’œuvre et du bambou, pêchaient dans les étangs et récoltaient le miel. Les habitants des quelque 300 villages alentour avaient coutume de se rendre quotidiennement dans la forêt pour faire paître le bétail, ramasser du bois de chauffage ou cueillir des champignons. Beaucoup de ces villages ont sans doute été fondés afin de disposer d’une main-d’œuvre de proximité pour l’exploitation forestière. L’une des implantations les plus anciennes se nomme en effet Ban­kati, « bûcheronnage » en hindi. Depuis que la forêt a été classée parmi les réserves de tigres en 2014, les autorités locales sont donc chargées de transformer un district débordant d’activités humaines en un écosystème sauvage, naturellement autorégulé, protégé de toute interférence avec la population. Les villageois se sont vu interdire l’accès à la forêt en échange d’hypothétiques emplois dans le tourisme ; pour compenser la perte du bois de chauffage et des toilettes en plein air, on leur a promis du gaz ; lors des assemblées de village, les responsables de l’Office des forêts leur ont promis une clôture autour de la réserve pour protéger le bétail. Aucune de ces promesses n’a été tenue. Les villageois poursuivent donc leurs anciennes activités tandis que les gardes forestiers extorquent des pots-de-vin à tous ceux qu’ils surprennent sur place. Seul changement notable, les villageois ne se rendent plus dans la jungle à plusieurs comme autrefois, mais seuls ou à deux pour éviter d’attirer l’attention des gardes. Ils s’exposent ainsi aux attaques des tigres. D’autant que ces derniers ont prospéré dans leur nouveau sanctuaire : au nombre de 28 environ en 2014, ils sont passés d’après une source officielle à une cinquantaine en 2016. À présent, la réserve regorge de tigres, et les attaques mortelles se multiplient. Quand un villageois est tué dans la forêt, ses proches, affolés, vont chercher le corps pour éviter les poursuites et procéder aux rites funéraires. Les dommages et intérêts ne sont pas leur préoccupation première. C’est ce transport de cadavres qui a fourni la trame de l’article que j’ai lu dans The Times of India. Le
1er juillet 2017, peu après midi, Mme Nanki Devi apporte le déjeuner à ses fils Dayashankar, Somprakash et Dharmendar Prasad, qui repiquent du riz sur le lopin familial de 2 000 m2. ­Petite parcelle rectangulaire, le champ s’enfonce dans le flanc oriental de la réserve de Pilibhit. Seul un fil de fer tendu entre trois poteaux d’environ 1 mètre de haut marque la limite entre les sillons réguliers de la rizière et la jungle luxuriante alentour. En ce jour fatal, Dayashankar Prasad et ses frères s’activent dans leur champ quand une tigresse sort tranquillement des arbres, saute à la gorge de leur mère et traîne le corps dans la forêt. Les hommes bondissent sur un vieux tracteur et pourchassent l’animal. Un kilomètre plus loin, ils retrouvent Nanki Devi étendue sur le sol glaiseux, entourée de la tigresse et de ses deux petits qui se délectent de sa jambe droite. Les hommes poussent de grands cris, les tigres s’enfuient – mais l’un des tigrons prend soin d’arracher la jambe avant de disparaître, le membre calé entre les mâchoires. Après avoir récupéré le corps mutilé de leur mère, les hommes le déposent dans une clairière proche de leur champ et atten­dent les fonctionnaires de l’Office des forêts. Mais, bien vite, ceux-ci retrouvent dans la forêt des vête­ments déchiquetés de Nanki Devi. Ses fils ne peuvent donc prétendre à aucune indemnité. Quelques jours plus tard, un journaliste du Times of India vient ­poser quelques questions anodines à la famille de Nanki Devi et répand l’histoire désor­mais fameuse des personnes âgées envoyées dans la forêt. Lorsque j’arrive chez Prasad, trois mois plus tard, il en est encore fou de rage. L’article le décrit comme un monstre sans cœur. À la suite de sa publication, la presse locale a campé devant sa maison pendant plusieurs jours. « J’ai dit aux journalistes : “Si vous croyez que j’ai tué ma mère pour toucher une indemnité, je vous en offre le double pour étrangler vos parents. Vous accepteriez ?”»   Prasad pense que l’Office des forêts a inventé cette histoire de toutes pièces pour occulter son incapacité à gérer la ­réserve. Il insiste : sa mère n’est pas morte à la suite d’une rencontre inopinée avec une bête sauvage. D’après lui, ce sont les tigres de Pilibhit qui se sont mis à traquer les humains. On ignore les raisons qui poussent les tigres à s’en prendre aux hommes – peut-être est-ce l’âge ou une blessure qui les empêche de chasser leurs proies habituelles. Prasad a sa théorie : « Dans cette forêt, il existe deux sortes de tigres, ­m’explique-t-il. Les anciens, ceux qui ont toujours vécu ici, n’ont jamais ­attaqué personne. Les nouveaux tigres, eux, tuent des humains. Ma mère a été tuée par l’un de ces nouveaux tigres que l’administration fait venir dans la ­réserve. » Ces nouveaux tigres, poursuit-il, sont transférés des zoos pour peupler la ­réserve de ­Pilibhit. Or « un zoo ressemble à une prison. Vous savez ce que c’est : la prison transforme les innocents en meurtriers. Ces tigres sont devenus des meurtriers, des mangeurs d’hommes ». Mais pourquoi les pouvoirs publics agiraient-ils ainsi ? « Eh bien, maintenant qu’ils ont créé la réserve, ils ont besoin de tigres, non ? » Mais pourquoi avoir créé la ­réserve s’il n’y avait pas suffisamment de tigres au départ ? « Pour l’argent. Dans ce pays, l’argent dicte toutes les décisions. Vous êtes journaliste, vous devriez ­enquêter à ce sujet. » C’est ce que j’ai fait. Plusieurs fonctionnaires m’ont assuré qu’aucun tigre n’avait été introduit dans la réserve de ­Pilibhit. « Nous avons le problème ­inverse, il y a trop de tigres à Pilibhit », m’explique le professeur Utkarsh Shukla, directeur ­adjoint du zoo de Lucknow, qui a ­passé dix jours à Himkarpur, à traquer en vain le mangeur d’hommes. En réalité, la ­réserve est victime de son succès. Un tigre du Bengale mâle, une fois adulte, peut ­régner sur un territoire de 100 km2 ; une femelle avec ses petits a besoin de 30 km2. Dans la ­réserve de Pilibhit, qui ne dépasse pas 730 km2, les grands félins surabondent. « Seize tigrons sont nés à Pili­bhit entre 2014 et 2016 », ­indique Shukla. Généralement, les tigresses prennent soin de leurs ­petits pendant au moins deux ans. Nous avons atteint le stade où certains jeunes tigres se séparent de leur mère et disputent leur territoire à leurs congénères plus âgés. Parmi eux, quelques-uns parviennent à se tailler une place dans la jungle. Les autres se glissent dans les champs de canne à sucre tout proches et attendent leur heure. Ce sont probablement ces animaux que les villageois qualifient de « tigres de zoo ». « D’après mon expé­rience, les ­attaques de tigres surviennent par vagues, lorsqu’une nouvelle génération se voit poussée jusque dans les champs, où se produit la ­rencontre avec les humains, poursuit l’expert. C’est ­exactement ce que nous vivons ­actuellement. »     L'idée que les pouvoirs publics intro­duisent des tigres dans la forêt n’est pas aussi saugrenue qu’on pourrait le croire. Il existe des précédents. Au Rajas­than, en 2004, quand la réserve de ­Sariska a perdu tous ses tigres à cause du braconnage et des empiétements, les ­autorités ont réintroduit trois mâles et trois femelles originaires de la réserve voisine de Ranthambore. Certes, aucun tigre n’a été réaffecté à Pilibhit, mais peut-être l’information a-t-elle fait son chemin jusqu’au village de Nanki Devi, à l’orée de la forêt, amenant les villageois à distinguer les tigres sauvages de la jungle de ces supposés tigres de zoo qui ont ­appris le meurtre au contact des hommes. L’image du tigre de zoo m’a poursuivi bien après que j’eus quitté Pilibhit. Cette légende s’explique-t-elle par notre difficulté à comprendre l’autonomie d’un animal sauvage ? Le terme « sauvage » ne renvoie-t-il pas, justement, à une liberté qui nous était chère et à laquelle nous avons renoncé ? Pour surmonter le choc psychologique d’une telle rencontre, la parade consiste peut-être à imaginer l’exact inverse d’un être aussi indomptable, à savoir le tigre de zoo. Deux semaines après la mort de Nanki Devi, un jeune tigre mâle sort de la forêt non loin du champ de Prasad. Il s’aventure dans le village voisin de Mewatpur, où il sème la terreur sur son passage, avant de disparaître dans un vaste champ de canne. « C’est l’un de ces nouveaux tigres de zoo, affirme Sushil Kumar, un habitant de Mewatpur. Un mangeur d’hommes. » Peu à peu, je comprends que Kumar et Prasad parlent du tigre de zoo comme on parlerait d’un voisin doté de relations politiques, un égal qui, à la faveur d’un changement de gouvernement, aurait soudain l’appareil d’État à son entière disposition. Car ces légendaires tigres de zoo détiennent le plus convoité des pouvoirs de l’État : ils peuvent tuer impunément. Quelques heures après que le tigre a été repéré à Mewatpur, la police arrive avec deux éléphants, suivie par une équipe de gardes forestiers équipés de fusils hypodermiques. « Ils ont passé des heures à écumer les champs, en vain », rappelle Kumar. Pendant ce temps, une unité de police tient à distance la foule qui grossit. Les habitants de Mewatpur sont venus en grand nombre car, en février, un tigre a attaqué une femme d’âge mûr dans son champ et l’a traînée dans la forêt dans des circonstances similaires à celles de la mort de Nanki Devi. Dans ce cas non plus, les proches n’ont reçu aucune indem­nité. Les villageois de Shivpuriya et de Rampura sont venus eux aussi, parce qu’ils ont perdu trois des leurs. La foule est en colère contre les autorités parce que les proches des victimes n’ont eu droit à aucun dédommagement, que les attaques mortelles continuent et que la clôture promise n’a pas été installée. Surtout, les villageois ne peuvent croire qu’une administration qui abuse de son pouvoir à leur égard se trouve démunie face à un animal sauvage. « L’Office des forêts nous dit que le tigre est notre animal national, raconte un homme. On leur répond : “Dans ce cas, donnez-leur le droit de vote et ­laissez-les former le gouvernement.” S’ils aiment tant les tigres, ils n’ont qu’à les garder chez eux. Pourquoi les mettre dans notre village ? » À la tombée du jour, le tigre est toujours introuvable tandis que la police ­affronte la population à Mewatpur. « Tout le monde veut que le tigre soit capturé, témoigne Kumar. Mais l’Office des forêts ne fait rien, alors ça nous met en rogne. » Policiers et villageois en viennent aux mains jusqu’à ce que la tombée de la nuit interrompe les recherches. Le conflit a permis d’oublier momentanément l’animal. Le lendemain, des pisteurs de l’Office des forêts retrouvent les empreintes du félin 4 kilomètres à l’ouest, dans le village de Tahapauta. Une semaine plus tard, l’animal dévore une antilope nilgaut à Tandola. Trois jours après, d’après The Times of India, il est repéré à moins de 200 mètres du tribunal de Pilibhit. Le juge du district s’empare du dossier et enjoint à l’Office des forêts de « faire en sorte qu’à l’avenir le tigre ne s’approche pas du tribunal ». Vingt jours après avoir quitté la réserve, le tigre apparaît enfin dans le village de Pinjara, à quelque 20 kilomètres à vol d’oiseau de Mewatpur. Une fois de plus, une foule se rassemble à l’orée de la forêt sans pouvoir cerner l’animal. La traque prend fin au crépuscule ; les villa­geois reçoivent l’ordre de rentrer chez eux, car, dans l’obscurité, la proximité d’un tigre aux abois est trop dangereuse. Deux jours après, à 7 heures du ­matin, dans le village d’Adauli, le tigre tue Tasleem Ahmed alors que le paysan est courbé sur son champ. Lorsque je me rends sur place, un mois plus tard, les villageois sont toujours en émoi. « C’était incroyable, se souvient Margu Hussain Salmani, dans une échoppe à thé aux abords du village. Dix mille personnes se sont rassemblées, les gens descendaient des bus et couraient dans le village en criant : “Où est le tigre, où est le tigre ?” » À Adauli, au moment des faits, la présence du tigre fascine autant qu’elle effraie. Les badauds jettent un coup d’œil rapide et respectueux à la dépouille de Tasleem Ahmed, mais en réalité c’est le tigre qu’ils veulent voir. « Tout le monde a déjà vu un cadavre, mais personne parmi nous n’a jamais vu de tigre. » Quand une équipe de l’Office des forêts parvient à se frayer un chemin à travers la foule, le tigre se trouve sur les branches basses d’un manguier. La nuit tombe. Un vétérinaire vise avec son fusil hypodermique, sa seringue se fiche dans l’arrière-train du félin. Le tigre sursaute, bondit sur le sol, file dans le champ de canne le plus proche et disparaît. « Le somnifère n’a pas agi, commente Salmani. Je ne crois même pas que le tigre ait été touché. Notre office des forêts est vraiment nul. » « La foule s’est lancée à la poursuite du tigre en poussant de grands cris, ­témoigne de son côté le garde forestier Anil Shah. Crier, c’est tout ce que ces gens-là savent faire. » Le somnifère agit généralement au bout de dix à quinze minutes, m’explique ensuite le professeur Shukla, mais cela peut prendre davantage si l’animal se sent stressé, sous la ­menace d’un danger immédiat. À ­Adauli, le tigre traqué par la foule hurlante ne pouvait manquer de se sentir stressé. Il a dû se précipiter comme un fou dans le champ de canne faiblement éclairé par le crépuscule, avant de s’effondrer sous l’effet du sédatif. » Le lendemain matin, à son réveil, l’animal tue Shamsur Rehman, qui désherbait son champ dans le village voisin. Il lui dévore quasiment toute la partie inférieure du corps et s’éclipse à nouveau à l’arrivée des amis de la ­victime. « Je vois encore l’expression de son ­visage, raconte Mohammed Shamshad, le beau-frère de Rehman. Il était figé par la terreur. Je n’avais jamais vu une chose pareille. »     À nouveau, la foule s’assemble pour manifester sa colère. Cette fois, les villageois remportent une petite victoire face à l’administration. Ils prennent en otage des fonctionnaires locaux et leur font signer l’engagement suivant, rédigé à la hâte sur une feuille de papier arrachée au cahier d’un enfant : « Aujourd’hui, le 8/08/2017, à 11 heures du matin, ­Shamsur Rehman, fils d’Abdul Rehman, habi­tant du village de Serenda Patti, a été dévoré par un tigre. Son corps a été découvert dans son champ. Eu égard à ce malheur, il recevra 30 000 roupies de l’administration du district, 500 000 roupies d’assurance-décès et 500 000 roupies de l’Office des forêts. » L’Office des forêts a bien versé cette somme pour Rehman, mais un proche me confie que la famille ignore si le défunt avait ou non souscrit une assurance-décès. « Les fonctionnaires avaient terriblement peur de se faire lyncher par la foule, alors ils ont juste écrit quelque chose pour calmer le jeu », estime Shamshad. Le surlendemain, nouvelle attaque du tigre à Himkarpur. L’animal se jette à la gorge de Kunvar Singh et lui brise la nuque. Il traîne sa proie à couvert lorsque surgissent les fils de la victime, qui attrapent la jambe de leur père pour récupérer le corps. En quatre jours, c’est le troisième mort. L’Office des forêts se décide à lancer une chasse. De longue date, la chasse au tigre constitue pour les puissants le moyen d’impressionner leurs sujets en exerçant leur pouvoir à l’encontre d’un redoutable animal sauvage. Dans les champs de canne de Pilibhit, je me pose la question : que révèlent de notre État indien moderne les vains efforts de l’Office des forêts pour endormir un félin mangeur d’hommes ? Comme d’habitude, je me tourne vers Chaudhary, le garde forestier. « Il faut voir le tigre comme un dacoït, un bandit, m’explique-t-il au téléphone. Vous savez, monsieur Aman, c’est facile d’abattre un bandit, beaucoup plus difficile de le capturer vivant. Et encore beaucoup plus difficile d’en faire un saint. » Pour capturer le mangeur d’hommes de Pilibhit, l’Office des forêts érige trois hautes tours de guet, ou machchans, aux coins d’un champ de canne à sucre de 5 km2 sur les rives de la rivière Deva. Ses hommes tendent trente-deux filets et installent vingt caméras ; ils lancent cinq drones au-dessus du champ, dont un équipé d’une caméra thermique. Ils disposent de la viande dans trois cages conçues pour se refermer dès l’entrée du tigre. Une quatrième cage, dissimulée, doit transporter l’animal capturé jusqu’au chef-lieu de district. Et, dans la plus pure tradition moghole, quatre éléphants dressés à cet effet se tiennent prêts à acheminer les vétérinaires aussi près que possible du félin. De surcroît, les équipes d’intervention ont attaché à la ­limite du champ un jeune buffle ­vivant en guise d’appât. « Il faut localiser l’animal et lui offrir une proie pour le dissuader de s’attaquer à nouveau à l’homme, explique le docteur Shukla. Reste ensuite à attendre qu’il relâche sa vigilance et se montre pour lui administrer une dose de sédatif. » L’Autorité nationale de préservation des tigres distingue les animaux qui ont tué des humains par hasard de ceux qui en ont fait leurs proies. Lorsqu’un tigre a été formellement identifié comme anthropophage, l’Autorité ­recommande de le capturer par tous les moyens pour le transférer dans un zoo, faute de quoi l’animal doit être abattu selon un protocole très strict destiné à éviter toute erreur sur la cible. Comme le sédatif ne peut être administré qu’entre l’aube et le crépuscule, le docteur Shukla passe deux semaines à attendre ­l’approche diurne du tigre, mais ce dernier s’obstine à ne sévir qu’une fois la nuit tombée. « Administré dans l’obscurité, explique notre expert, le sédatif pourrait conduire le tigre sous l’emprise du ­médicament à s’approcher de la ­rivière et à s’y noyer. Il n’est pas question de prendre ce risque. » Les villageois rencontrés se plaignent que l’administration traite les tigres avec plus d’égards que leurs victimes. « Une nuit, un garde a vu le tigre tuer le buffle, mais il n’avait pas le droit d’utiliser son fusil hypodermique, témoigne Nirmal Lal Maurya, le chef du village de Pinjara. Quand nous lui avons demandé pourquoi, il a répondu que si le tigre se noie, lui, il perd son travail. Mais pas si le tigre tue quelqu’un à nouveau. »   Entre le 10 août, date de la dernière attaque mortelle, et le 11 septembre, le tigre dévore cinq buffles et deux moutons. « Le sixième buffle était un peu nerveux, raconte l’un des pisteurs. Une nuit, il a rompu sa corde pour s’enfuir vers la rivière, et le tigre l’a poursuivi. » Le lendemain, le buffle est retrouvé à l’abri dans une étable de Pinjara. Entre-temps, le tigre reste introuvable. D’après le garde forestier Chaudhary, l’animal aurait ­quitté Himkarpur : « Nous n’avons pas vu ses empreintes depuis le 11 septembre, et les caméras n’ont capté aucune image. » Mais, à Himkarpur, personne ne croit les agents de l’administration. « Ils ont trop bien nourri le tigre, pourquoi voudrait-il partir ? argumente Nirmal Lal Maurya. Et maintenant qu’ils ont arrêté de lui procurer des proies, la bête va s’attaquer de nouveau à quelqu’un. » Avant de quitter Pilibhit, je rends visite à la famille de Shamsur Rehman, l’une des victimes du tigre. Dans sa modeste maison de brique et de terre, son beau-frère Shamshad propose de m’emmener sur les lieux où il a découvert le corps à moitié dévoré. Nous partons sur sa moto aussi loin que possible dans les champs, puis nous progressons à pied entre les manguiers, les rizières et les plants de canne à sucre, omniprésents, hantés par les tigres sauvages et les esprits de leurs victimes. Le soir tombe, les ombres s’allongent. Entre champs, verger et forêt, la frontière se brouille. Shamshad respire avec peine, son souffle s’accélère lorsque nous apercevons une paire déchiquetée de sandales en plastique vert, puis un pantalon et un maillot de corps déchirés. « C’est à lui, c’est à lui ! s’écrie-t-il en sanglotant. Pourquoi ses affaires sont-elles encore là ? Je le revois comme si c’était hier. Il ne restait que son torse, le reste était dévoré. Je revois son visage figé par la terreur. Je n’avais jamais vu ça. » Et si son beau-frère était mort dans un accident de moto ? Ma question plonge Shamshad dans un long silence. « Le tigre l’a mangé, dit-il finalement. Je ne peux pas oublier : il l’a mangé. » Le vent se lève, faisant bruire les cannes à sucre. Un singe pousse un cri dans un manguier. Je me rends compte que Shamshad et moi sommes seuls dans la nuit, avec un tigre anthropophage dans les parages. Est-ce la solidarité de l’espèce qui lie à ce moment les deux ­humains que nous sommes, à l’orée de la forêt ? Shamshad souhaite-t-il secrètement, comme moi, que le tigre échappe aux ­recherches et retourne vivre dans la jungle ? Peut-on pleurer les morts sans vouloir les venger ? Sur le chemin du ­retour au village, je pense aux recommandations du garde forestier Chaudhary : je claque des mains et Shamshad émet des grands « ha, ha » sonores qui portent dans les champs solitaires.   — Cet article est paru dans la revue britannique Granta le 8 février 2018. ll a été traduit par Ève Charrin.
LE LIVRE
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Living with Tigers de Valmik Thapar, Aleph Book Company, 2017

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