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Traductions manquantes – Une pionnière du féminisme

Non, les femmes allemandes du XIXe siècle n’étaient pas forcément condamnées aux trois K, chers au kaiser Guillaume II : « Kinder, Küche, Kirche » (les enfants, la cuisine, l’église). Grâce au célébrissime manuel d’hygiène domestique d’Anna Fischer-Duckelmann, elles avaient les moyens de régenter les corps des personnes de leur foyer, et, de façon plus intime, le leur propre.

D’où l’incroyable succès de l’ouvrage, publié en 1901 : en 1913, on en avait déjà vendu un million d’exemplaires, et, dans les années 1970, on avait dépassé les quatre millions. Il faut dire qu’Anna, l’une des premières femmes médecins de l’époque, non seulement prônait la « réforme de vie », dans une approche holistique mêlant vég&eac

ute;tarisme, plantes médicinales et bains d’air, mais était aussi une féministe de la première heure. Écrivant « de femme à femme », elle vilipendait les médecins hommes, se battait contre le port du corset, et abordait sans complexe les questions sexuelles, illustrations à l’appui. Elle avait notamment dans son collimateur le coitus interruptus, dont les malthusiens allemands de l’époque étaient très friands, « car il frustrait la femme d’un accomplissement nécessaire à sa santé physique ». Elle dénonçait aussi l’infidélité endémique du mâle germanique, source de propagation de maladies vénériennes, et suggérait d’infliger aux maris qui contaminaient leurs épouses de lourdes amendes !

Au travers de ses multiples rééditions et corrections, ce livre procure par ailleurs une image inédite de l’évolution de la société allemande. Lors de la première grande révision du manuel, en 1929, par l’hydrothérapeute Hans Behrend qui avait pris le relais d’Anna Fischer-Duckelmann, l’accent était mis sur la naturopathie, médecine peu coûteuse fort opportune en des temps économiquement difficiles. Las, les nazis condamnèrent cette édition (Behrend était juif), et en suscitèrent une nouvelle qui exaltait le « nouvel homme allemand » et escamotait les questions de contraception. Après la guerre, ce sont la science et ses progrès qui se sont retrouvés à l’honneur. Le livre a encore été révisé et réédité en 1993 – mais il est désormais pleinement réconcilié avec la médecine dominante.

LE LIVRE
LE LIVRE

La femme docteur du foyer de Traductions manquantes – Une pionnière du féminisme, Süddeutsche Verlagsinstitut Stuttgart

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