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Traduction manquante – Ministre d’Ubu

Directeur de cabinet puis ministre d’Idi Amin Dada, Henry Kyemba raconte sans beaucoup d’états d’âme sa participation à un effroyable régime.

Un haut fonctionnaire peut-il vraiment faire carrière sous n’importe quel régime, même le plus contestable ? Mais oui, bien sûr, admet innocemment Henry Kyemba, directeur de cabinet puis longuement ministre multiportefeuille auprès du dictateur ougandais Idi Amin Dada, l’un des pires du XXe siècle. Non seulement Kyemba donne une description de l’intérieur du (dys)fonctionnement de ce régime effroyable, mais il le fait en évoquant sa propre collaboration avec une candeur qui laisse pantois. Kyemba n’est pourtant pas un ambitieux au petit pied – plutôt un homme à l’éducation solide, habitué depuis sa tendre enfance aux affaires de l’État par un père chef tribal et membre important de l’administration anglaise. Quand Idi Amin, un militaire fruste du nord du pays, arrache en 1971 le pouvoir des mains d’un autre dictateur, Milton Oboté, il maintient Kyemba, son parent par alliance, au sommet de l’appareil d’État où celui-ci officiait déjà. Le transfuge pourra dès lors, six longues années durant, contempler depuis les premières loges la spectaculaire descente aux enfers du pays relativement prospère que Churchill appelait « la perle de l’Afrique ». Implacablement, Idi Amin conduit l’Ouganda à la ruine, avec l’appui de ses compatriotes des tribus nilotiques, des Israéliens, puis de Kadhaf
i. Il commence par expulser les Indiens qui tenaient tout le commerce afin de donner leurs entreprises à ses officiers, qui les pulvérisent en deux temps trois mouvements. Puis il massacre, dans des conditions d’une cruauté invraisemblable, entre 100 000 et 200 000 Ougandais. Un nombre peut-être comparable est forcé à s’exiler. De tout cela, Kyemba ne dissimule rien – ni l’horreur du régime ni le rôle clé qu’il occupe dans le dispositif gouvernemental. Son étonnant témoignage permet de découvrir in vivo comment, par un mélange très ordinaire de carriérisme, de naïveté, de fausses excuses, on devient complice du pire. Kyemba voit en effet, de son propre aveu, la machine ubuesque et infernale éliminer sous ses yeux ses collègues, ses amis et même son propre frère. « Nous apprenions sans cesse de nouvelles arrestations et tueries. Parfois, les atrocités nous touchaient de près. Mais nous ne pouvions rien faire. Nous gardions profil bas et continuions à gouverner… ». Le ministre ne peut invoquer ni l’intérêt du pays, ni l’éternel et généralement fallacieux « Je ne savais pas ». Il assiste en direct à l’élimination des membres du gouvernement, des militaires rivaux d’Idi Amin, des membres des tribus suspectes. Comme ministre de la Santé, il est informé du nombre de cadavres retrouvés chaque matin à l’embouchure du Nil. Il est parfois même obligé d’aller en identifier certains – par exemple celui d’une des épouses du dictateur, que celui-ci avait fait démembrer vivante pour la punir d’un adultère, puis reconstituer afin de l’enterrer dans les formes. Il est parfaitement conscient des menues faiblesses de son patron : sa sauvagerie, son illettrisme, son habitude de boire le sang de ses principales victimes, son incroyable « naïveté financière »… Mais Kyemba reste en place jusqu’à ce qu’il réalise (toujours de son propre aveu !) que l’étendue même de sa connaissance des exactions du dictateur le rend menaçant aux yeux de celui-ci. Comprenant enfin qu’il ne fera pas de vieux os, ni au gouvernement, ni probablement sur la planète, il décide de passer à l’étranger – et à l’ennemi – en 1977. Une défection évidemment soigneusement préparée, dont il retrace, avec une ingénuité mêlée d’orgueil, tous les détails. Il exfiltre d’abord ses capitaux, puis une épouse, puis la seconde. Mais pour donner le change, il laisse ses enfants derrière lui, ce qui leur vaudra quelques sensations fortes. Puis il entreprendra, depuis Nairobi, de dénoncer le régime qu’il vient de fuir. Avec une efficacité et un professionnalisme impossibles à prendre en défaut.
LE LIVRE
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Un État sanglant, Fountain Publishers

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