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Jules Verne et l’effet Internet

Mort en 1905, ce géant était plus visionnaire encore qu’on ne le croit souvent. Son vol imaginaire vers la Lune annonce Apollo 11 avec une précision ahurissante. Ailleurs, il décrit l’avènement d’une société fascinée par l’argent où une sorte d’Internet fait sombrer les grands écrivains dans l’oubli.


Le voyage dans la lune, Méliès
Jules Verne. Voilà un type qui a découvert le XXe siècle dans le XIXe siècle, ce qui revient à entrevoir l’âge des métaux au milieu de l’âge de pierre. Imaginez que vous êtes en train de trancher un morceau de viande crue de sanglier avec une grossière hache en silex, alors que vous connaissez déjà intellectuellement la possibilité du fer. En toute logique, vous seriez exaspéré. Moi, il me semble que Jules Verne devait être exaspéré de se sentir à l’étroit dans le XIXe siècle. Il aurait pu finir dans un asile de fous, mais il a canalisé dans l’écriture le mauvais sang qu’il se faisait à vivre dans une époque dont l’envergure mentale était plusieurs fois inférieure à la sienne. Pourtant, malgré le succès littéraire, sa vie fut à bien des égards désastreuse. Songez à ce fragment de lettre, cité par Wikipédia, dans laquelle il parle de lui-même à sa mère : « Une vie limitée au nord par la constipation, au sud par la décomposition, à l’est par les lavements exagérés, à l’ouest par les lavements astringents […]. Tu dois savoir, ma chère mère, qu’il existe un hiatus séparant les deux fesses et qui n’est autre que l’issue de l’intestin. Eh bien, dans mon cas, le rectum, en proie à une impatience très naturelle, a tendance à sortir et par conséquent à ne pas retenir aussi hermétiquement que souhaitable son très cher contenu […], graves inconvénients pour un jeune homme qui a l’intention de fréquenter la bonne société. » Jules Verne fut également victime de fièvres d’origine inconnue et d’une paralysie faciale au diagnostic incertain. Somatisations, peut-être, d’un conflit émotionnel avec son entourage, bien qu’il préférât attribuer ses maux à une alimentation déficiente, due à ses maigres ressources financières, son père l’ayant privé de son pécule pour le punir d’avoir renoncé à faire des études de droit. Dans la note citée plus haut, il cherche à attiser la mauvaise conscience de sa mère, à la manière de Van Gogh dans ses célèbres lettres à son frère et mécène Théo. En tout cas, qualifier le cul de hiatus constitue une trouvaille littéraire qui rachète les tourments qu’il décrit. Verne souffrait d’hémorroïdes, comme il l’indique si délicatement dans sa lettre, mais il les combattait avec de la cocaïne. Une production littéraire aussi vaste que la sienne s’explique mal sans l’aide d’un stimulant. La cocaïne procure une excitation tranquille, ou une tranquillité excitante, qui convient parfaitement à l’activité créatrice. Il faut signaler, par ailleurs, que cette « impatience très naturelle » à quitter sa place, qu’il attribue à son rectum, semble une métaphore de l’impatience qui le consumait de quitter le siècle où il lui avait été donné de vivre. Né en 1828, année de l’invention du béton, il vécut jusqu’en 1905, où fut découvert l’acier inoxydable. Tant le premier que le second, en raison de leur puissante présence matérielle, symbolisent le monde d’où il venait, celui d’une rationalité sans faille, une logique en circuit fermé, alors qu’il pressentait déjà l’électronique sous l’électricité. Cela le mettait hors de lui, l’obligeant à écrire comme un possédé, car en seulement treize ans (de 1863 à 1876) il allait publier, entre autres, des romans aussi emblématiques que Cinq Semaines en ballon, Voyage au centre de la Terre, De la Terre à la Lune, Vingt Mille Lieues sous les mers, Les Enfants du capitaine Grant, Le Tour du monde en 80 jours et Michel Strogoff. Dans les romans de Verne, la machine n’est pas au service de l’homme, en simple outil : c’est plutôt une prothèse. Comme si, plus qu’une trouvaille destinée à multiplier ses possibilités, elle avait été inventée pour se substituer à un membre amputé. S’ébauche ainsi déjà dans sa fantaisie l’avènement du cyborg, cette créature dans laquelle biologie et technologie sont mêlées comme les matériaux d’un amalgame. Sinon, comment le capitaine Némo et le Nautilus communiqueraient-ils ? Jules Verne était doté d’une capacité d’anticipation étonnante. Dans sa tête, avant de devenir réalité, passèrent le sous-marin, l’hélicoptère, le rayon laser, la vidéoconférence, les panneaux solaires et même, comme on le verra plus loin, Internet. Exagérations, diront certains. Il suffit pourtant d’observer les similitudes entre son vol imaginaire vers la Lune et Apollo 11, cent quatre ans plus tard, pour accepter sans réserve le qualificatif de « visionnaire » qui lui est si souvent attribué. Dans le roman comme dans la réalité, par exemple, l’équipage se compose de trois personnes. Le vaisseau de Verne et celui de
la Nasa ont tous deux la même forme conique et ont presque la même taille et le même poids. On peut en dire autant de leur vitesse, ainsi que de la durée du voyage. Les deux capsules alunissent sur la mer de la Tranquillité et, de retour sur la Terre, amerrissent à quatre petits kilomètres l’une de l’autre. À noter enfin que celle des Américains décolla de Cap Kennedy, très près de celle de l’écrivain, partie de Tampa, en Floride. Verne affirme que tout ce qui est imaginable est réalisable. Il savait donc que ce qui vient au monde passe avant par l’esprit. Ce que nous appelons réalité, il en avait exceptionnellement conscience, n’est qu’un petit fragment de celle-ci, car les rêves et les fantasmes en font aussi partie. Mieux : ils ne sont pas la réalité, mais ils préfigurent ce que nous désignons par ce mot. On ne peut fabriquer un objet qui n’ait été imaginé auparavant dans l’esprit de quelqu’un. On ne peut effectuer un voyage (comme celui de la Terre à la Lune) qui n’ait été rêvé au préalable, ni écrire un roman sur lequel on n’a pas fantasmé, ni construire un vaisseau dont il n’existerait pas une vision antérieure. Malgré cette évidence, on persiste encore à dresser entre l’imagination et la réalité une clôture électrifiée haute de trois mètres. Mais c’est inutile, l’imagination traverse la barrière la nuit et apparaît comme réalité le lendemain. D’où l’importance d’une imagination bien fournie. Quand les images d’un film commencent à apparaître déformées, personne ne songe que le problème vient de l’écran, qui n’est jamais qu’un drap blanc, plutôt que du projecteur. Ce que nous appelons réalité est une projection du film qui passe dans nos têtes. Quand la réalité est défectueuse, et elle l’est toujours, nous préférons pourtant régler nos comptes avec l’écran au lieu d’analyser les défaillances du projecteur. Un projet éducatif véritablement révolutionnaire consisterait à accepter la prémisse que la fantaisie façonne la réalité. Curieusement, cette idée-là est combattue partout. C’est pourquoi nous parlons toujours de ce qui nous arrive au lieu d’évoquer ce que nous imaginons. Or cet imaginaire, bon ou mauvais, se réalise tôt ou tard dans la vie, dans cette petite partie de la vie que nous appelons réalité. Tout cela pour dire que Jules Verne a illustré l’idée que le rêve et la veille (ou le délire et la vie) forment un continuum dépourvu de pointillés où placer les ciseaux. S’il fut capable d’inventer le XXe siècle à la moitié du XIXe, nous pouvons réinventer (ou retrouver) Jules Verne au XXIe siècle. Comme dans une relation en miroir, Verne se projette de son époque vers la nôtre, et la nôtre lui renvoie l’image grâce aux avancées scientifiques qu’il a préfigurées. L’une d’elles est précisément Internet. En 1863, après le grand succès de Cinq Semaines en ballon, il écrivit un roman intitulé Paris au XXe siècle, que son éditeur Pierre-Jules Hetzel lui conseilla de ranger dans un tiroir, car il témoignait d’un grand pessimisme quant au futur. L’action se passe en 1960, dans un Paris avec gratte-ciel de verre, automobiles, machines à calculer et, écoutez bien, un réseau de communications développé par une espèce de télégraphe global évoquant l’idée de la Toile. Dans ce Paris futuriste, les humanités ne font plus partie de l’éducation et les écrivains de l’envergure de Victor Hugo ont sombré dans l’oubli. En revanche, les finances occupent un espace tel que l’argent a cessé lui aussi d’être un instrument au service de l’homme pour faire de l’homme un instrument. Prophétie pessimiste accomplie ! Le roman resta enfoui dans son tiroir jusqu’en 1994, quand l’Internet embryonnaire imaginé par l’écrivain fonctionnait déjà. Rares sont les lecteurs qui n’ont pas été marqués par l’œuvre de Jules Verne. Chacun, si on pouvait le lui demander, aurait une histoire singulière à raconter sur cette rencontre. Une histoire suggestive, je veux dire, de celles qui modifient la trajectoire d’une vie, car les livres de Verne possèdent nombre d’ingrédients de ce genre que nous appelons « roman d’initiation ». Ils sont en effet initiatiques, ils ont la capacité de fonder un projet, de poser les bases d’une existence. Pour ma part, le hasard (cette forme de causalité dont nous ignorons les lois, selon Borges) a voulu que le premier roman que j’aie lu dans ma vie fût Cinq Semaines en ballon. Précisons : je n’étais pas un lecteur. J’étais un enfant qui passait de longues heures dans la rue et qui, en hiver, pour lutter contre le froid, se réfugiait dans la bibliothèque publique du quartier, qui était bien chauffée, mais où il était obligatoire de rester silencieux et tranquille : tel était le prix de la chaleur. Un jour, par ennui, cet enfant se leva de la table, s’approcha d’une étagère d’où il sortit deux livres qu’il remit à leur place après avoir examiné les couvertures. Son index continua de parcourir le dos des volumes, comme la bille de la roulette parcourt les encoches du plateau, et s’immobilisa sur Cinq Semaines en ballon. L’illustration de couverture montrait un ballon avec la nacelle à moitié détachée, à laquelle s’agrippaient désespérément deux ou trois personnes. L’enfant revint paresseusement à la table avec le livre, l’ouvrit, lut les premières lignes et se précipita à l’intérieur du récit comme on trébuche et tombe dans un escalier conduisant au sous-sol. Ce fut un instant fondamental. Là naquit sans doute l’idée du livre comme sous-sol, comme lieu symbolique où l’on est à l’abri de tout sauf de soi-même. Le livre comme salut, la lecture comme vengeance. L’enfant n’était pas inscrit à cette bibliothèque, il ne pouvait donc pas emprunter le livre pour l’emporter chez lui. Lorsque arriva l’heure de la fermeture, il s’en détacha, comme s’il lui laissait un bras ou une jambe. Il regagna incomplet son foyer. Dès cet instant, les livres allaient devenir pour lui, non pas un outil, mais une prothèse, c’est-à-dire quelque chose venant se substituer à une amputation mystérieuse dont il n’avait pas été conscient jusque-là. Il n’allait plus pouvoir vivre sans les livres. Le lendemain, une demi-heure avant l’ouverture de la bibliothèque, l’enfant était devant les portes pour être le premier à entrer, au cas où quelqu’un s’aviserait de prendre avant lui le roman commencé la veille. Il n’aurait pas pu le supporter. Les jours suivants, il voyagea dans ce ballon avec le docteur Fergusson, son serviteur Joe et son ami Dick Kennedy. Ils partirent de Zanzibar et observèrent l’Afrique vue du ciel. À la lecture de Cinq Semaines en ballon succédèrent inévitablement celles de Voyage au centre de la Terre, Vingt Mille Lieues sous les mers, Michel Strogoff, De la Terre à la Lune, Le Tour du monde en 80 jours… Jules Verne paraissait un territoire inépuisable, une région de la réalité aussi vaste et turbulente que notre propre monde intérieur, que nous parcourions sans nous en rendre compte en descendant dans les entrailles du volcan Sneffels, en nous projetant dans l’espace pour essayer d’atteindre la Lune ou en traversant la Sibérie comme courrier du tsar de Russie… Chaque lecteur a sa propre carte de géographie des lectures de Jules Verne. Cette carte est une excellente représentation de ces après-midi morts, ces après-midi passés dans un coin de la bibliothèque du quartier, ces après-midi qui devinrent les plus vivants, ces après-midi où Jules Verne, en plus de nous apprendre à lire des romans, nous apprit à nous lire nous-mêmes. Si apprendre à lire c’est apprendre à se lire, la dette envers cet auteur, tant sur le plan individuel que collectif, est impossible à solder. Jules Verne est mort en 1905, année de la publication de la Théorie de la relativité, d’Einstein. Peu avant, c’était L’Interprétation des rêves, de Sigmund Freud. Verne avait donc frôlé du bout des doigts les théories scientifiques, entrevues dans son œuvre, qui modifièrent la perception de la réalité physique et psychique. Quelques années après, ses traces apparaîtront aussi dans le surréalisme. Jules Verne a non seulement découvert le XXe siècle, mais il en a écrit le prologue, l’a divisé en chapitres et a établi son index… Sa vie quotidienne, pour laquelle il paraissait peu doué, ne s’améliora pas avec le temps. À sa mauvaise relation permanente avec son fils vint s’ajouter l’agression dont il fut victime de la part d’un neveu qui, un soir, alors qu’ils rentraient ensemble à la maison, lui tira deux balles qui le laissèrent à jamais boiteux. Et le fils en question, Michel, publia des romans posthumes de son père, après en avoir retouché la plupart. On dit que, pendant ses dernières années, le pessimisme latent que certains avaient perçu dans son œuvre s’aggrava et qu’il vécut une vieillesse marquée par la dépression et l’isolement. Peut-être était-il amer de n’avoir pas écrit tout ce qu’il avait en tête. Et pourtant son œuvre est océanique. On a tiré de ses romans (plus d’une cinquantaine) près de cent films (Michel Strogoff compte seize versions), et il est l’un des écrivains les plus traduits de l’Histoire. C’est à peine croyable.   El País, 18 septembre 2014 Traduction : François Gaudry
LE LIVRE
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Paris au XXe siècle de Jules Verne, LGF

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