Jules Verne et l’effet Internet
par Juan José Millás

Jules Verne et l’effet Internet

Mort en 1905, ce géant était plus visionnaire encore qu’on ne le croit souvent. Son vol imaginaire vers la Lune annonce Apollo 11 avec une précision ahurissante. Ailleurs, il décrit l’avènement d’une société fascinée par l’argent où une sorte d’Internet fait sombrer les grands écrivains dans l’oubli.

Publié dans le magazine Books, avril 2015. Par Juan José Millás

Le voyage dans la lune, Méliès
Jules Verne. Voilà un type qui a découvert le XXe siècle dans le XIXe siècle, ce qui revient à entrevoir l’âge des métaux au milieu de l’âge de pierre. Imaginez que vous êtes en train de trancher un morceau de viande crue de sanglier avec une grossière hache en silex, alors que vous connaissez déjà intellectuellement la possibilité du fer. En toute logique, vous seriez exaspéré. Moi, il me semble que Jules Verne devait être exaspéré de se sentir à l’étroit dans le XIXe siècle. Il aurait pu finir dans un asile de fous, mais il a canalisé dans l’écriture le mauvais sang qu’il se faisait à vivre dans une époque dont l’envergure mentale était plusieurs fois inférieure à la sienne. Pourtant, malgré le succès littéraire, sa vie fut à bien des égards désastreuse. Songez à ce fragment de lettre, cité par Wikipédia, dans laquelle il parle de lui-même à sa mère : « Une vie limitée au nord par la constipation, au sud par la décomposition, à l’est par les lavements exagérés, à l’ouest par les lavements astringents […]. Tu dois savoir, ma chère mère, qu’il existe un hiatus séparant les deux fesses et qui n’est autre que l’issue de l’intestin. Eh bien, dans mon cas, le rectum, en proie à une impatience très naturelle, a tendance à sortir et par conséquent à ne pas retenir aussi hermétiquement que souhaitable son très cher contenu […], graves inconvénients pour un jeune homme qui a l’intention de fréquenter la bonne société. » Jules Verne fut également victime de fièvres d’origine inconnue et d’une paralysie faciale au diagnostic incertain. Somatisations, peut-être, d’un conflit émotionnel avec son entourage, bien qu’il préférât attribuer ses maux à une alimentation déficiente, due à ses maigres ressources financières, son père l’ayant privé de son pécule pour le punir d’avoir renoncé à faire des études de droit. Dans la note citée plus haut, il cherche à attiser la mauvaise conscience de sa mère, à la manière de Van Gogh dans ses célèbres lettres à son frère et mécène Théo. En tout cas, qualifier le cul de hiatus constitue une trouvaille littéraire qui rachète les tourments qu’il décrit. Verne souffrait d’hémorroïdes, comme il l’indique si délicatement dans sa lettre, mais il les combattait avec de la cocaïne. Une production littéraire aussi vaste que la sienne s’explique mal sans l’aide d’un stimulant. La cocaïne procure une excitation tranquille, ou une tranquillité excitante, qui convient parfaitement à l’activité créatrice. Il faut signaler, par ailleurs, que cette « impatience très naturelle » à quitter sa place, qu’il attribue à son rectum, semble une métaphore de l’impatience qui le consumait de quitter le siècle où il lui avait été donné de vivre. Né en 1828, année de l’invention du béton, il vécut jusqu’en 1905, où fut découvert l’acier inoxydable. Tant le premier que le second, en raison de leur puissante présence matérielle, symbolisent le monde d’où il venait, celui d’une rationalité sans faille, une logique en circuit fermé, alors qu’il pressentait déjà l’électronique sous l’électricité. Cela le mettait hors de lui, l’obligeant à écrire comme un possédé, car en seulement treize ans (de 1863 à 1876) il allait publier, entre autres, des romans aussi emblématiques que Cinq Semaines en ballon, Voyage au centre de la Terre, De la Terre à la Lune, Vingt Mille Lieues sous les mers, Les Enfants du capitaine Grant, Le Tour du monde en 80 jours et Michel Strogoff. Dans les romans de Verne, la machine n’est pas au service de l’homme, en simple outil : c’est plutôt une prothèse. Comme si, plus qu’une trouvaille destinée à multiplier ses possibilités, elle avait été inventée pour se substituer à un membre amputé. S’ébauche ainsi déjà dans sa fantaisie l’avènement du cyborg, cette créature dans laquelle biologie et technologie sont mêlées comme les matériaux d’un amalgame. Sinon, comment le capitaine Némo et le Nautilus communiqueraient-ils ? Jules Verne était doté d’une capacité d’anticipation étonnante. Dans sa tête, avant de devenir réalité, passèrent le sous-marin, l’hélicoptère, le rayon laser, la vidéoconférence, les panneaux solaires et même, comme on le verra plus loin, Internet. Exagérations, diront certains. Il suffit pourtant d’observer les similitudes entre son vol imaginaire vers la Lune et Apollo 11, cent quatre ans plus tard, pour accepter sans réserve le qualificatif de « visionnaire » qui lui est si souvent attribué. Dans le roman comme dans la réalité, par exemple, l’équipage se compose de trois personnes. Le vaisseau de Verne et celui de la Nasa ont tous deux la même forme conique et ont presque la même taille et le même poids. On peut en dire autant de leur vitesse, ainsi que de la durée du voyage. Les deux capsules alunissent sur la mer de la Tranquillité et, de retour sur la Terre, amerrissent à quatre petits kilomètres l’une de l’autre. À noter enfin que celle des Américains décolla de Cap Kennedy, très près de celle de l’écrivain, partie de Tampa, en Floride. Verne affirme que tout ce qui est imaginable est réalisable. Il savait donc que ce qui vient au monde passe avant par l’esprit. Ce que nous appelons réalité, il en avait exceptionnellement conscience, n’est qu’un petit fragment de celle-ci, car les rêves…
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