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Le roman vrai des Amazones

Considérées depuis les années 1960 comme une fiction élaborée par une Grèce misogyne pour exalter a contrario la femme comme il faut, les Amazones tiennent aujourd’hui leur revanche. Présentes dans la plupart des contes et légendes d’Asie centrale, ces guerrières à cheval, habiles au tir à l’arc et intrépides, ont bien existé. L’archéologie désormais en témoigne.


L’Amazone de la mythologie classique occupe toujours une grande place dans la culture contemporaine. Élevée au rang d’archétype, cette guerrière, habile au tir à l’arc et cavalière émérite, ennemie du patriarcat et affranchie de toute domination masculine, a fourni un modèle à d’innombrables femmes puissantes et excentriques : Elizabeth Ire et la Grande Catherine, mais aussi Wonder Woman et Katniss Everdeen, l’héroïne de Hunger Games.

Ces guerrières de légende font aussi partie des figures omniprésentes dans l’art et la littérature des Grecs et des Romains. Rares étaient les temples antiques à ne pas posséder de bas-relief représentant les Amazones en plein combat, avec leur pantalon moulant aux riches motifs et leur bonnet de feutre muni de rabats couvrant les oreilles. De la plaine de Troie à l’aréopage d’Athènes en passant par les conquêtes d’Énée en Italie (origine légendaire de Rome) et les campagnes orientales d’Alexandre, elles interviennent dans la quasi-totalité des récits de guerre antiques, tant réels que mythologiques.

Les historiens de l’Antiquité ont consacré aux Amazones des textes minutieux, en particulier à celles de Scythie. Ils nous les montrent parfois vivant à l’écart des hommes, dans des groupes matriarcaux où l’infanticide des garçons était monnaie courante ; d’autres nous racontent qu’elles tombèrent amoureuses de leurs voisins scythes, ou que des héros grecs à la virilité exacerbée étaient parvenus à les soumettre. En revanche, on ne les imaginait pas lesbiennes. Une autre légende répandue chez les modernes, selon laquelle elles se coupaient un sein pour tirer à l’arc plus facilement, n’est étayée par presque aucune source antique digne de foi. Cette idée dérive d’une étymologie fautive du mot « Amazone », rapproché par erreur du nom grec désignant la poitrine (mastos ou mazos). Le terme est en fait issu d’un vocable non hellénique (peut-être scythe ou iranien) et très ancien servant à désigner un peuple.

Si Adrienne Mayor s’était contentée de montrer, avec sa rigueur académique et la poésie de son style, comment l’image des Amazones s’est transformée en Europe entre l’Antiquité, le Moyen Âge et le XVIIe siècle, sa contribution à l’histoire ancienne aurait été précieuse. Mais elle a fait bien davantage. En explorant avec soin la littérature, le folklore et les traditions ancestrales d’une myriade de peuples situés entre la Grèce, la Russie et la Chine (notamment les Kirghizes, les Azéris et les Tcherkesses), elle a fait tomber les murs qui séparent l’histoire culturelle de l’Occident et son pendant oriental. Toutes ces cultures font mention de guerrières à cheval, armées et intrépides. Pourtant, seul un petit nombre (dont Mulan, héroïne d’une romance chinoise) sont parvenues jusqu’à notre hémisphère. Dans les steppes, on voit encore des femmes armées chevaucher aux côtés des hommes ; au Kazakhstan, elles participent à des courses et des jeux équestres dangereux. Mayor fait le récit d’une rencontre fascinante, au début de l’ère moderne, entre des voyageurs et un groupe de ces cavalières. Les premiers conclurent assez raisonnablement que c’étaient les descendantes des célèbres Amazones de la mer Noire, sur lesquelles les auteurs classiques avaient tant écrit.

Au XIXe siècle, certains pionniers de l’anthropologie, comme J. J. Bachofen, ont exploité le mythe des Amazones pour soutenir que le règne mondial du patriarcat avait été précédé par un matriarcat originel. Engels reprit cette hypothèse à son compte dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), et sa vogue perdura pendant quelques décennies. Mais quand le structuralisme de Lévi-Strauss gagna du terrain sur le marxisme, dans les années 1960 et 1970, une nouvelle orthodoxie se mit à prévaloir chez les spécialistes de l’Antiquité : les Amazones étaient une fiction échafaudée par les Grecs pour préciser certains aspects de leur civilisation, où les hommes détenaient le pouvoir. De fait, comparé aux autres sociétés patriarcales, le monde grec antique se distinguait par son exceptionnelle misogynie. La conception hellénique du mariage impliquait un régime de succession patrilinéaire et le transfert physique des femmes et de leurs biens entre hommes de différentes maisons. À quoi s’ajoutait une surveillance étroite de la sexualité féminine, motivée par le souci extrême de garantir la légitimité des naissances.

 

Pantalons multicolores

D’après cette théorie (que la plupart des spécialistes féministes de l’Antiquité adoptèrent avec enthousiasme), l’Amazone était un produit de l’imagination masculine grecque. Elle permettait de définir en creux le comportement de sa figure antagonique : la femme grecque « normale », soumise à son mari, n’aimant pas se battre et certainement peu encline à courir la campagne en toute liberté, montée sur un rapide destrier. Le mythe de ces guerrières, que les Grecs rêvaient volontiers d’empaler sur de longues lances ou de violer, encourageait ces messieurs à ramener dans le droit chemin toute épouse, sœur ou fille manifestant des tendances « amazoniennes ».

Pourtant, depuis une trentaine d’années, une étonnante série de découvertes archéologiques a prouvé de manière irréfutable que les peuples nomades de l’Antiquité comptaient dans leurs rangs des femmes guerrières. Certaines d’entre elles maniaient l’arc et allaient à la bataille aux côtés des hommes. Au Ve siècle av. J.-C., à Ak-Alakha, dans les hauteurs de l’Altaï, les Pazyryks ont enterré ensemble un homme et une jeune femme ainsi que leurs armes, leurs chevaux et leurs pantalons. En 1984, à Sampula, dans le nord-ouest de la Chine, des archéologues ont mis au jour les squelettes de cent trente-trois nomades des deux sexes, enterrés dans une fosse du ier ou du IIe siècle av. J.-C. Ils étaient morts au combat et portaient des pantalons aux motifs multicolores. La jambe de l’un d’entre eux était ornée d’un centaure embouchant une trompette guerrière ressemblant tout à fait à celles des Amazones et des Scythes dans l’art grec. Les couvre-chefs de ces nomades étaient équipés de rabats, comme ceux des Amazones de l’époque classique. Ces découvertes abondantes et pittoresques empêchent désormais quiconque de présenter les Amazones comme un pur produit de l’imagination.

Les Amazones historiques ont probablement croisé la route des Grecs lors de voyages et d’expéditions commerciales autour de la mer Noire, et durant les campagnes d’Alexandre en Bactriane. La découverte de ces tombes de « vraies » Amazones, complétée par des études de terrain chez les peuples nomades qui vivent encore dans le Caucase et en Eurasie, donne à penser que les Grecs ont passé au crible de la mythologie des témoignages de première main. Les bardes colportant les sagas nartes du Caucase et les épopées chinoises en ont fait autant.

Le travail d’Adrienne Mayor ouvre des horizons nouveaux à la mythologie comparée et à l’iconographie féministe. Sa thèse sous-jacente est que les fameuses guerrières manquent à notre propre mythologie. Elle raconte ainsi comment, à Athènes, on donnait aux petites filles une poupée de terre cuite à l’effigie d’une Amazone (le Louvre en possède une collection). Peinte de couleurs éclatantes, la figurine était casquée. Ses bras comme ses jambes étaient articulés, de sorte qu’on pouvait l’habiller et la déshabiller exactement comme une Barbie. Une autre poupée antique, haute cette fois de plus de 30 centimètres, a été retrouvée dans l’est de la Turquie. Elle porte un uniforme d’Amazone, composé d’une tunique et d’une ceinture cloutée ; ses cheveux sont longs et bouclés. À l’origine, elle était aussi équipée d’armes offensives et défensives. Nous connaissons même le nom de l’artisan qui l’a fabriquée, un certain Maecius, fier de son œuvre au point d’y avoir apposé sa signature. On ne trouve certes pas de figurines d’Amazones dans les magasins de jouets actuels, mais vous pouvez vous consoler en lisant ce très beau livre à vos enfants et en leur montrant les images. Surtout avant de vous asseoir avec eux sur le canapé pour regarder Hunger Games.

 

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New Statesman, 22 janvier 2015

Traduction : Arnaud Gancel

LE LIVRE
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Les Amazones de Le roman vrai des Amazones, Princeton University Press

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