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Traduction manquante – Où était donc l’Ithaque d’Ulysse ?

La description d’Ithaque par Homère ne correspond pas à l’île que nous connaissons. Un historien amateur mène l’enquête.

Parmi les nombreux ­mystères que recèle L’Odyssée, il en est un qui semble agacer particulièrement les spécialistes, et ce depuis l’Antiquité : pourquoi, alors qu’Homère est d’habitude si précis dans ses descriptions géographiques, l’île d’Ithaque actuelle (Ithaki) ne correspond-elle absolument pas à la peinture qu’il en fait ? Un grand nombre des sites ­mentionnés dans l’épopée ont en effet pu être identifiés. C’est ainsi l’exactitude de la description du site de Troie qui a conduit l’archéologue allemand Heinrich Schliemann à la colline d’Hissarlik, dans les Dardanelles. Ce n’est en revanche pas le cas de l’île natale d’Ulysse, qui sert pourtant de cadre à presque la moitié du récit dans lequel Homère raconte le retour du héros et sa vengeance. Le poète évoque en effet « une terre basse… la plus à l’ouest » d’un ensemble d’îles de la mer Ionienne (1) ; or Ithaki est montagneuse et située à l’est des îles en question. Perplexité ! Une perplexité qui a troublé bien des érudits – parmi lesquels Strabon, Gladstone, Schliemann à nouveau –, les conduisant à imaginer toutes sortes d’emplacements de substitution, de l’Ukraine à l’Écosse en passant par la Baltique.

Mais voilà qu’un riche homme d’affaires britannique, un certain Robert Bittle­stone, amoureux de la Grèce et du soleil, s’empare en 2003 du problème. Dans « Ulysse délivré » écrit avec deux professeurs d’université et publié deux ans plus tard, il prétend apporter le fin mot de l’énigme. Brittlestone, qui n’aime guère les vacances oisives et que sa profession a habitué à repérer les indices dissimulés dans les graphiques, remarqua un détail singulier au cours d’une de ses excursions estivales en Grèce. L’île de Céphalonie, voisine d’Ithaki, possède un appendice, la presqu’île de Pakili. Or, de relief peu accidenté et située plein ouest, celle-ci coïncide exactement avec les indications topographiques d’Homère. Reste toutefois un problème : ce n’est pas une île !

Et si tel n’avait pas toujours été le cas ? L’économiste découvre, au gré de ses lectures, que Strabon, né presque un millénaire après l’auteur de L’Odyssée, avait connaissance d’un chenal peu profond qui séparait Pakili de la Céphalonie.

S’agirait-il du chenal qui permit à Ulysse d’exécuter l’une de ses ruses les plus fameuses, lorsqu’il prit à revers la flotte des prétendants de Pénélope ? Aiguillonné par ces indices concordants, Robert Bittlestone se lance dans une enquête pluridisciplinaire. Décryptant la philologie du texte homérique et la géologie de Pakili, il prouve que la bande de terre s’est élevée au cours des siècles, une très forte activité sismique ayant asséché le « chenal de Strabon », effaçant également certaines caractéristiques de la topographie antique. Voilà donc confirmée l’insularité de la péninsule, à laquelle correspondent parfaitement la plupart des indications géographiques de L’Odyssée une fois que l’on a pris en compte le changement du niveau de la mer.

Et, pour couronner le tout, on a bel et bien découvert sur la presqu’île des vestiges archéologiques qui pourraient (du moins rien n’interdit de le penser) être ceux du château du roi Laërte, voire de la ferme aux cochons où Ulysse trouva refuge en débarquant (2).

 

1| L’Odyssée, IX, 25.

2| L’Odyssée, XIV.

LE LIVRE
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Ulysse délivré de Traduction manquante – Où était donc l’Ithaque d’Ulysse ?, Cambridge University Press

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