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Un trésor oublié : l’Atlas ethnographique allemand

Dans une cave de l’université de Bonn dorment les archives de l’«Atlas ethnographique allemand ». Ce vaste projet, lancé en 1928 puis dévoyé par les nazis, a pris fin dans les années 1980. Nombre d’ethnologues le jugent suspect, mais l’un d’eux s’est mis en tête de le réhabiliter.


© Sandra Stein

Les premières fiches ont été envoyées en 1930. Chacune comporte une question imprimée avec, au-dessous, une réponse manuscrite.

Ce qui reste de l’un des projets de recherche les plus coûteux et les plus longs de l’histoire allemande est aujourd’hui sous la responsabilité d’une jeune doctorante. Valeska Flor est chercheuse à l’Institut d’anthropologie culturelle de Bonn et elle a en sa possession la clé de la salle U01.011, au sous-sol de l’institut, un bâtiment d’après guerre situé non loin du Hofgarten. « Cela fait au moins un an que je n’y ai pas mis les pieds », confie-t-elle en ouvrant la porte. Une odeur de renfermé vous accueille, et quiconque est allergique à la poussière a intérêt à faire demi-tour.

 

La pièce, qui fait à peu près la taille d’une salle de classe, est remplie d’étagères métalliques sur lesquelles s’alignent des boîtes à fiches en carton. Quand on ouvre l’une d’elles, des miettes de papier se répandent sur le sol. Chaque boîte porte un numéro de 1 à 243 sous lequel on distingue d’autres chiffres plus petits inscrits à l’encre et au pochoir. Tout ­devait être bien classé.

 

Ce qui est entreposé à Bonn, ce sont les reliques d’un projet pharaonique que les Allemands ont oublié : l’« Atlas ethnographique allemand ». Les boîtes contiennent à peu près 4,5 millions de fiches A6. Elles sont le résultat de ce qui est sans doute la plus vaste enquête ethnographique jamais réalisée dans le monde. Ce fut une tentative de recensement des us et coutumes des Allemands ; c’est une gigantesque archive papier qui en dit long sur le monde d’autrefois, mais aussi sur tout ce qui a changé depuis. Par exemple sur ces pratiques qui nous semblent si naturelles, comme boire du café ou fêter Noël.

 

Les premières fiches ont été envoyées et collectées en 1930. Chacune comporte une question imprimée avec, au-dessous, une réponse écrite à la main, le plus souvent en écriture cursive allemande, la graphie qu’utilisaient les Allemands avant de passer à l’écriture Sütterlin. Ainsi, dans les boîtes numérotées 83, on trouve des milliers de réponses à la question : « Célébrez-vous : a) l’anniversaire, b) la fête, c) les deux, d) ni l’un ni l’autre ? » Un code dans le coin supérieur droit indique de quel endroit provient la réponse. « 124 1 21au », par exemple, renvoie à Niedergrützenbach, 10 maisons tout au plus, moins de 100 habitants, dans l’ancienne province de Rhénanie. Ce système de codes géographiques, mis au point tout spécialement pour le projet, est beaucoup plus précis que les codes postaux actuels. Les réponses n’ont ­jamais été numérisées. Et seule une ­petite partie d’entre elles a été traitée ­manuellement.

 

Valeska Flor, qui nous a ouvert la salle, a autre chose à faire que de s’occuper de ces archives. Cette jeune femme blonde et menue enquête ces derniers temps sur des villages transplantés dans des zones minières. Les fiches sont entreposées à l’Institut comme il arrive que des meubles hérités de grands-parents le soient dans une cave. On sait qu’elles ont de la valeur, mais on ne se décide pas à en faire quoi que ce soit.

 

Que l’« Atlas ethnographique allemand » se trouve aujourd’hui ici, dans un centre de recherche ayant failli fermer il y a quelques années et désormais dirigé par une jeune équipe qui doit d’abord se consacrer à ses propres recherches, n’est que l’épisode le plus récent de la longue histoire de l’atlas. Celle-ci a été relatée dans une poignée de publications ­savantes ; la correspondance qui retrace la genèse du projet a malheureusement été détruite pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

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À la fin de juin 1928, les initiateurs de l’« Atlas ethnographique allemand » se retrouvent au château de Berlin. Toutes les sommités de l’ethnologie allemande 1 accourent dans la capitale et, parce que ce champ de recherche est encore récent à l’époque, plusieurs représentants des disciplines connexes – historiens, philologues, géographes – sont également de la partie. Le philologue berlinois ­Artur Hübner qualifie l’atlas de « nécessité historique ». Le président de la Société d’aide à la science allemande, Friedrich Schmidt-Ott, est séduit par l’idée qu’ont trois ethnologues d’étudier les mœurs, les coutumes et les pratiques religieuses de l’ensemble de l’espace germanophone. On craint alors que les vieilles traditions se perdent avec l’industrialisation, et c’est peut-être la dernière occasion de les recen­ser – tout comme, lorsque les grands-­parents vieillissent et tombent malades, on éprouve le besoin de consigner tout ce qu’ils ont vécu avant qu’il soit trop tard. De même que, depuis 1883, l’atlas mondial Diercke façonnait la conception que les Allemands se faisaient de la Terre, cet atlas-ci était destiné à leur montrer dans quelle culture ils vivaient.

 

Au préalable, le Reichstag avait obtenu l’accord des Églises (les prêtres et les pasteurs étaient en effet appelés à collaborer). Les participants à la conférence fondatrice n’eurent pas à s’inquiéter longtemps du problème de l’argent. Il y en aurait, expliqua Friedrich Schmidt-Ott, qui était le grand protecteur des sciences du Reich. Né en 1860, c’était un vieil ami du dernier empereur d’Allemagne et il se faisait donner du « Votre Excellence ». Il s’agissait aussi pour lui de montrer ce dont les chercheurs allemands étaient capables. L’ethnologie, jusque-là une jeune discipline marginale, était soudain la grande affaire. La durée de l’entreprise ? Au moins cinq ans, prolongeables. Le coût ? Peu importait. En étions-nous capables ? On verrait bien.

 

Ce projet, que la plupart de ceux qui y participaient ne ­tardèrent pas à appeler l’« atlas » tout court, comme s’il n’y avait que celui-là, fut pour les Alle­mands de la fin des années 1920 un peu comme l’envoi d’un homme sur la Lune pour les Américains des années 1960 : le défi prestigieux de leur époque. Tout jeune chercheur qui parvenait à y collaborer en était terriblement fier. L’un d’eux, Reinhold Knopf, a consacré un petit livre à son travail sur l’atlas. Il y raconte avec verve comment il s’est fait embaucher : uniquement parce que, lors d’une querelle, l’un des collaborateurs avait lancé des ciseaux sur un collègue et l’avait atteint au pied. Le lanceur de ciseaux fut congédié et le jeune Reinhold Knopf, recruté.

 

Le projet baignait dans la démesure. Le premier siège était situé à la meilleure adresse, dans le château de Berlin. En sus, 35 centres de recherche régionaux furent établis dans l’espace germanophone. Il fallait étudier une localité sur deux parmi celles qui possédaient au moins une école – soit à peu près 40 000. De nombreux bénévoles vivant dans ces localités étaient censés recueillir les réponses. L’écrivain Gerhart Hauptmann fut l’un d’eux. La plupart étaient enseignants, beaucoup pasteurs ou prêtres. On ne comptait presque ­aucune femme parmi eux. Afin que ces bénévoles comprennent à quel point l’œuvre à laquelle ils collaboraient était importante, on leur envoya une brochure illustrée par le peintre Max Sle­vogt. Et on leur fit cette promesse : lorsque l’atlas serait terminé, ils en obtiendraient tous un exemplaire. Mais l’atlas ne fut jamais terminé.

 

Chaque bénévole, appelé « garant », devait interroger dans sa localité au moins une personne âgée en qualité d’expert : « Mange-t-on encore ensemble d’un plat posé au centre de la table ? » ; « Quelles sont les règles habituelles lorsqu’on sort un cercueil d’une maison – le sort-on les pieds devant ? » ; « Quelles tâches domestiques sont effectuées en commun par le voisinage ou le village ? » ; « En quoi consiste le premier repas de la journée en été ? » ; « De quels instruments se compose habituellement un orchestre de bal ? » ; « Les anciens élèves se constituent-ils en association ? » ; « La couronne mortuaire est-elle d’usage lors des funérailles d’une jeune fille vierge ? » ; « En quoi consiste la coiffe de la mariée le jour de ses noces ? » ; « Y a-t-il des ­gâteaux que l’on confectionne spécialement à ­l’occasion d’un mariage ? (Les dessiner en indiquant leur nom.) »

 

Initialement, il s’agissait de poser 1 000 questions, qui avaient été validées par 73 professeurs. Selon les rapports annuels de la Société d’ethnologie allemande, tout semble s’être déroulé comme prévu dans les années qui suivent 1928. Rapport de 1929 : « Les questionnaires pilotes ont été établis. » 1930 : « Les premiers questionnaires ont été envoyés. » 1931 : « L’organisation néces­saire à la mise en œuvre du projet est au point dans l’Empire allemand ainsi qu’en Autriche, à Dantzig, au Luxembourg, en Tran­sylvanie et en Tchécoslovaquie. » Mais, à la suite de la crise de 1929, il fallut réviser à la baisse le projet de prestige qu’était l’atlas. On se contenta donc d’enquêter sur une localité sur quatre au lieu d’une sur deux. Cela représentait toujours 20 000 localités, et donc 20 000 enquêteurs de terrain bénévoles, qui devaient traiter 50 questions tous les trois mois. En fin de compte, le nombre de questions se limita à 243 sur les 1 000 prévues à l’origine.

 

Une fois la machine bureaucratique mise en branle, les collaborateurs des centres régionaux se mirent à formuler de nouvelles questions, à envoyer les questionnaires, à rassembler ceux qu’on leur retournait, à les dépouiller et à commencer, sur la base des réponses individuelles, à dresser des cartes. À cette fin, un collaborateur lisait les réponses des fiches, l’une après l’autre, tandis qu’un dessinateur transcrivait la réponse sous la forme d’un pictogramme qu’il reportait sur la carte en respectant une grille établie au préalable. Qualifier ce travail de fastidieux serait un euphémisme. En mai  1931, le journal satirique Simplicissimus se demande si tous ces efforts ne sont pas un peu démesurés. Et le quotidien Berliner Morgenpost y voit un gaspillage d’argent public. Pour la première fois, l’atlas est l’objet de critiques.

 

Les nazis n’infléchissent pas immédiatement le projet à leur arrivée au pouvoir en 1933 ; ils le feront envi­ron un an plus tard. Le direc­teur du siège est révoqué, ainsi que la plupart des membres de son équipe. Même Schmidt-Ott, l’ami de l’ancien Kaiser, perd son poste. Les nazis estiment que les travaux n’ont pas été menés dans le sens qui leur convient. Un nouveau questionnaire est transmis en 1935. Soudain, on s’enquiert de la forme du nez et de tout ce qu’on lui associe. On n’est plus dans l’ethnologie mais dans la doctrine raciale. Or, en 1928, les concepteurs de l’atlas s’étaient élevés contre ce genre de questions racistes.

 

C’est notamment parce que les nazis se sont approprié le projet que la chercheuse Valeska Flor a des préventions contre l’atlas. Elle le qualifie de « trésor historique », mettant par cet épithète une distance entre l’ouvrage et elle. Et c’est aussi pour une autre raison qu’elle se dit « un peu partagée ». L’idée que la culture puisse être ancrée dans un espace, dans des frontières géographiques, est, selon elle, une notion scientifiquement dépassée. Flor ne clame pas sur tous les toits ce que recèle son institut, de crainte que ses amis et sa famille s’imaginent que son travail consiste à dépouiller bêtement de vieilles fiches.

 

Comment se fait-il que l’atlas, qui fut le projet fétiche des Allemands, soit ainsi tombé dans l’oubli ? Quand les premières cartes furent finalement établies, à l’époque nazie, il ne restait plus grand-chose de l’euphorie des débuts. Les premiers résultats, publiés en 1937 et 1938, firent beaucoup de déçus – chez les ethnologues qui avaient ­lancé le projet comme chez les nouveaux diri­geants, qui avaient espéré en tirer argu­ment pour recon­quérir les territoires germanophones. Sur les cartes, l’espace germanophone ressemblait plutôt à un tapis en patchwork, à une entité disparate, presque chaotique, ce qui ne cadrait pas du tout avec la nouvelle idéologie. Impos­sible d’y déceler une âme commune au peuple germanique.

 

Les initiateurs de l’atlas étaient déçus eux aussi : des rites tels que la célébration de la Saint-Nicolas ne pouvaient être ratta­chés à un territoire bien délimité. Les cartographes devaient utiliser tellement de symboles différents qu’on avait du mal à les distinguer les uns des autres, même sur une carte de la taille d’une table de salle à manger. Aucune carte n’était lisible au premier coup d’œil. Il y avait trop de bruit et pas assez de signaux clairs.

 

Après la guerre, la partition de l’Allemagne contribue à donner une seconde vie à l’atlas. Chacun des deux États veut prouver qu’il a les meilleurs ethnologues. La RDA se plaît particulièrement à étudier la vie des ouvriers et des paysans. Dans les années 1950, l’ethnologie est-­allemande, implantée dans la prestigieuse Académie des sciences de Berlin, prend le pas sur celle de l’Ouest. En réaction, un centre de l’« Atlas ethnographique allemand » est créé en 1954 à Bonn avec le soutien du gouvernement fédéral. Et c’est là que sont transférées quatre ans plus tard les archives, qui étaient entreposées jusqu’alors à Francfort. L’euphorie est telle que l’on envisage non seulement de poursuivre le dépouillement des ­anciennes réponses, mais aussi de poser de nouvelles questions.

 

Le nouveau responsable du ­projet ­décide d’assortir les cartes d’un commentaire, ce que personne n’avait fait jusque-là. Une idée judicieuse, car, pour lire correctement les cartes, il faut connaître le contexte. Mais cela complique encore un peu plus le dépouil­lement des questionnaires. D’autant que, désormais, l’équipe qui planche sur ­l’atlas est beaucoup plus réduite. Bientôt, on en est à des centaines de pages de commentaires sur les cartes, on croule sous le travail.

 

Surtout, l’ethnologie allemande, discipline qui a fait la richesse de l’atlas, commence à s’en détourner. La méthodologie de l’enquête fait l’objet de vives critiques. N’était-il pas trop simple de faire comme s’il n’y avait à chaque fois qu’une seule réponse par localité ? Ne pouvait-il pas y avoir plusieurs us et coutumes dans un même lieu, selon le milieu social ? Les ecclésiastiques et les enseignants étaient-ils vraiment à même de mener des entretiens scientifiques ? Les villages n’étaient-ils pas surreprésentés par rapport aux villes ? La formulation des questions n’incitait-elle pas le répondant à évoquer des usages révolus ? À ces critiques d’ordre méthodologique vient s’ajouter la critique idéologique – nous sommes alors dans les années 1960. L’atlas, conçu sous la république de Weimar, soutenu par un ami du Kaiser puis récupéré par les nazis et à présent placé sous la responsabilité d’hommes et de femmes âgés, est devenu l’ennemi aux yeux de beaucoup de ceux qui se disent progressistes.

 

La nouvelle vedette de l’ethnologie s’appelle Hermann Bausinger. Il est professeur à Tübingen, ses étudiants l’adorent et il porte des vestes de cuir. La troisième réunion de travail des ­experts de l’atlas, un grand colloque qui rassemble la moitié des ethnologues allemands en avril 1961, marque un tournant dans l’histoire du projet. Bausinger exige, comme on peut le lire dans les actes du colloque, que l’on réduise le champ d’investigation et que les chercheurs décrivent leurs observations dans des sortes d’essais au lieu de se borner à présenter des données objec­tives comme le fait l’atlas. La jeune star de Tübin­gen critique la vieille garde des ethnologues de Bonn. Il faudra encore quelques années avant que l’ouvrage « Adieu au concept de vie populaire », publié sous la direction de Bausinger, donne le coup de grâce à l’atlas en 1970.

 

Aujourd’hui nona­génaire, Hermann Bausinger continue à écrire des livres. Au téléphone, il se souvient bien de la controverse à propos de l’atlas et en semble un peu désolé. « Mon problème avec l’atlas à l’époque n’était pas seulement dû à des critiques d’ordre méthodologique, mais aussi à des aversions personnelles et au fait qu’on ne voulait rien avoir à faire avec certains individus. Avec le recul, il se peut qu’on les ait jugés plus réactionnaires qu’ils ne l’étaient. » La querelle autour de l’atlas était donc aussi une querelle de personnes : « progressistes » contre « conservateurs », théoriciens contre enquêteurs de terrain, professeurs de Tübingen en veste de cuir contre professeurs de Bonn cravatés.

 

Les demandes de subventions pour l’atlas adressées à la Fondation alle­mande pour la recherche se heurtent à partir de là de plus en plus souvent à des refus. En 1984, l’un des plus longs projets de recherche de l’histoire allemande prend fin. Ils ne sont alors plus que trois à y travailler.

 

Trente-deux ans plus tard, à l’hiver 2016, un homme de 54 ans au visage fin, vêtu d’un pull zippé sous sa veste, se tient dans son bureau, sous les combles de son institut, à Iéna. Plusieurs rayonnages sont encore vides, et pourtant cela fait quatre ans que Friedemann Schmoll est professeur d’ethnologie ici. Il fait la navette entre Tübingen, où il habite, et Iéna, où il travaille. Il a assisté, étudiant, à des conférences de Hermann Bausinger et s’emploie à présent à réhabiliter l’atlas. Les querelles idéologiques d’autrefois lui semblent « vides de sens ». Il les trouve « puériles ».

 

Friedemann Schmoll se souvient des cartes de l’atlas, il les a vues dans les ­années 1980 quand il faisait ses études à Tübingen. De nombreuses universités en conservent des fac-similés. À l’institut de Tübingen, ces cartes étaient stockées dans une ­armoire métallique sous un escalier. « On parlait davantage de ces cartes qu’on ne travaillait avec. » Elles étaient « taboues, contaminées, l’armoire métallique était une armoire empoisonnée ». Il est resté de cet avis jusqu’à ce qu’il obtienne son habilitation à diriger des recherches en 2001.

 

Ensuite, il n’obtient pas immédiatement un poste de professeur. Il travaille en indépendant sur des projets de recherche, pour des musées et comme journaliste. Il prend peut-être conscience du potentiel du sujet quand la Fondation allemande pour la recherche le sollicite pour rédiger un livre sur l’histoire de ­l’atlas – histoire qui n’a jamais été racon­tée dans sa totalité. Schmoll accepte, ce qui fera jaser ses confrères. Comment lui, le disciple de Bausinger, peut-il écrire sur l’atlas ? lui demande une collègue lors d’une table ronde.

 

De 2003 à 2009, il fait des recherches dans les archives, lit tout ce qu’il trouve sur l’atlas, fouille dans les boîtes de l’institut de Bonn. Plus il en apprend, plus il se rend compte de la valeur de ce savoir ancien. Cela le distingue de ceux qui critiquent l’atlas sans vraiment le connaître. À la fin, Schmoll est convaincu que l’atlas n’est pas un poison, mais un « trésor » tout court, sans épithète.

 

Il intitule son livre « Les arpenteurs de la culture » – une allusion au best-seller de Daniel Kehlmann Les Arpenteurs du monde. L’ouvrage, épais de 334 pages, est accueilli positivement par les spécialistes. Mais il passe inaperçu du grand public, qui, de ce fait, ignore que Schmoll y ­défend l’idée que l’atlas n’était pas contaminé par le nazisme avant 1933 et qu’il a été plus tard condamné à tort.

 

Le livre a eu beaucoup d’écho, en ­revanche, dans le milieu universitaire. En 2012, trois ans après sa publication, une collègue confie à Schmoll qu’il a eu droit à autant de citations les années précédentes que le livre de Bausinger. Il comprend alors que l’atlas est en train de bénéficier d’une réévaluation.

 

Schmoll parle une langue bien peu professorale ; il appelle un de ses collègues en Angleterre un « pote » et dit « se foutre » pour « se moquer ». Ses parents tenaient une épicerie. Enfant, il y observait la clientèle, le pasteur, l’agriculteur, la femme au foyer, l’instituteur. Ce n’est que plus tard qu’il a réalisé que c’est peut-être pour cette raison qu’il est devenu ethnologue, parce qu’il était capable de s’intéresser avec le plus grand sérieux à ce que font les petits-bourgeois. En histoire, explique Schmoll, ce que vivaient les gens ordinaires n’a longtemps pas été jugé digne d’être raconté. L’histoire, c’était les hauts faits des grands hommes et, plus rarement, des grandes femmes. Et, même lorsque s’est répandue la pratique du journal intime, seule la bourgeoisie s’y est adonnée au début.

 

C’est ce qui rend l’atlas si précieux à ses yeux : il aborde presque tout ce qui faisait la vie quotidienne (à l’exception de la sexualité, ce que Schmoll regrette). Certes, la manière dont les questions étaient posées est critiquable. On ne procéderait plus ainsi aujourd’hui. On a évidemment progressé depuis 1928. Il n’en demeure pas moins que ­l’atlas constitue la meilleure source sur le monde de l’époque.

 

Schmoll prépare du café dans la cuisine de l’institut. « Saviez-vous, par exemple, que le café n’est une boisson courante que depuis peu ? À l’époque de l’atlas, c’était encore un luxe. » Quand on parcourt l’atlas, on constate que le café était alors surtout répandu dans les régions protestantes. « Le café réveille, comme le protestantisme. » Son oncle, raconte ­Schmoll, buvait lui aussi du café – au petit déjeuner, dans un grand bol en bois avec beaucoup de lait chaud et des morceaux de pain dedans. Il en avalait des gorgées si bruyamment que cela impressionnait son neveu. Ce n’est que quarante ans plus tard que Schmoll a appris, grâce à l’atlas, pourquoi son oncle faisait cela. Il avait gardé la tradition de la soupe au pain le matin et l’avait adaptée à la nouveauté qu’était alors le café. L’atlas montre où la soupe au pain était encore consommée couramment vers 1930, notamment en Souabe. « C’est merveilleux de comprendre d’où viennent les comportements. » Il s’agit pour le chercheur de décrypter le quotidien. Or l’atlas l’y aide.

 

Ce n’est sans doute pas un hasard si Schmoll a découvert l’atlas à une époque où beaucoup de gens s’enthousiasmaient pour tout ce qui est régional : les variétés de pommes, les recettes de cuisine, les us et coutumes.

 

L’ethnologue extrait quelques feuilles de ses notes de cours. Il aime particulièrement les cartes concernant la consommation de café parce qu’elles lui permettent de surprendre ses étudiants qui croient que le café filtre a toujours existé. Ou bien la carte qui montre où on avait l’habitude de célébrer les anniversaires. Vers 1930, l’anniversaire avait encore un concurrent de taille, la fête. Le fait qu’il se soit depuis imposé un peu partout dans le pays en dit long sur notre mode de vie actuel. « Qui préférons-nous célébrer : un saint ou nous-mêmes ? Le moi a bien plus de valeur qu’un saint ­bizarre. » Il s’interrompt, réflé­chit. « J’aime qu’on interroge ce qui n’a que l’apparence de la banalité. »

 

Pause cigarette. Schmoll doit traverser le bureau exigu de deux collègues et manque trébucher sur leurs jambes ­dépliées tant le chemin qui mène au balcon des fumeurs est étroit. « Saviez-­vous qu’il était autrefois courant de fumer à un enterrement ? » De retour dans son bureau, Schmoll cherche une carte qui montre les localités où seuls les porteurs de cercueil fumaient et celles où tous les hommes présents à l’enterrement le faisaient. La mort, dit-il, est un des grands sujets. Dire qu’aujourd’hui on fait tout pour la reléguer là où personne ne la voit est depuis longtemps un cliché. Il y a trois générations, elle était beaucoup plus présente dans le quotidien, comme l’atteste l’atlas. ­Schmoll sait également à quels jeux jouaient les enfants à l’époque et comment on les élevait. Comment hommes et femmes se répartissaient le travail à la ferme. Et que le mariage arrangé n’était pas une relique des temps les plus reculés.

 

Filtrer les signaux pour éliminer le bruit serait possible avec les technologies actuelles. La transcription cartographique n’est plus la meilleure chose à faire à partir des données, estime Schmoll. On pourrait, par exemple, différencier clairement les villes des campagnes. On pourrait voir jusqu’à quel nombre d’habitants les coutumes subsistaient dans un village. On pourrait exploiter les explications parfois très détaillées qui n’avaient pas trouvé de place à l’époque sur les cartes. On pourrait croiser les données de ­l’atlas avec d’autres, telles que la densité de popu­lation, la proportion de catho­liques et de pro­testants ou encore les résultats des élections de janvier 1933, qui ont porté Hitler au pouvoir. Les localités dont l’orchestre comptait un saxophone parmi ses instruments, ce qui était le signe d’un certain progrès, étaient-elles moins enclines à voter pour les nazis ?

 

Depuis qu’il a écrit son livre, en 2012, Schmoll est devenu le principal défen­seur de l’atlas. Il a réuni des collègues à plusieurs reprises afin de discuter de la façon de relancer le projet. Pour numériser et exploiter les 4,5 millions de fiches, il faudrait de 5 à 6 millions d’euros. Personne dans cette petite discipline ne dispose plus d’un tel budget depuis longtemps. S’ils obtenaient ne serait-ce que 500 000 euros, plaide le chercheur, ils pourraient numériser les fiches.

 

Le dossier de demande de financement est prêt, nous apprend Schmoll, il fait deux pages, mais il reste quelques questions en suspens à propos de ce qu’il convient de faire des données de l’atlas une fois qu’elles auront été numérisées : doivent-elles être en libre accès sur Internet ? L’extrême droite ne risque-t-elle pas de s’approprier ce matériau et de l’utiliser pour décréter ce qui est allemand et ce qui ne l’est pas ? À qui appartient aujourd’hui l’atlas, au fait ? La Fondation allemande pour la recherche n’en revendique pas la propriété. Alors peut-être appartient-il aux descendants des 20 000 « garants » ? « Je n’en ai aucune idée », avoue Schmoll.

 

Plusieurs professeurs le soutiennent. Ils ne tarissent pas d’éloges sur lui et sur l’atlas. Mais tous sont bien contents de ne pas être à sa place, de ne pas être le grand défenseur de l’entreprise. Car celle-ci pourrait bien échouer. La tâche est si colossale ! Rarement un projet a mobilisé autant de chercheurs pour des résultats aussi maigres. Peut-être est-ce là ce qui inquiète : on se dit qu’on pourrait échouer à son tour. On a peur de s’enliser.

 

« Je me suis débarrassé de l’atlas il y a quelques années », témoigne un collègue de Mayence. On a l’impression qu’il a guéri d’une maladie. Un collègue de Ratisbonne donne l’exemple suivant : « Si on retrouvait un vieux tableau de Picasso, on pourrait dire d’emblée qu’il a de la valeur. Mais l’atlas ? Il y aura toujours le contre-­argument : il n’y est question que du Père Noël, de choses banales. » Voilà bien le problème des ethnologues : ils étudient la vie quotidienne. Du coup, on les rabaisse parfois au rang de compteurs de petits pois. Notre travail, c’est d’expliquer les petits pois, se défendent-ils alors.

 

L’obscurité a gagné le bureau de Friedemann Schmoll, à Iéna. Il a l’air fatigué – il a beaucoup parlé de réformes douloureuses, de réductions de budget, de la suite incertaine qui sera donnée à sa demande de financement… Mais une pensée le réveille. « En fait, ce qu’il faudrait… » Il glousse comme un collégien. « … C’est refaire une enquête comme celle de l’atlas. Mais cette fois le faire correctement, avec les méthodes actuelles. L’ancien atlas serait un super modèle. On pourrait comparer les nouvelles réponses aux anciennes. Il suffirait de… » Il s’interrompt. « Mais, bien sûr, c’est complètement dément. »

 

Verra-t-il de son vivant le trésor exhumé, les 4,5 millions de fiches de la cave de Bonn sauvées ? Schmoll murmure, comme se parlant à lui-même : « Cela se fera de toute façon un jour. »

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 12 janvier 2017. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1. La discipline connue sous le nom de Volkskunde a trait à l’étude des pratiques et traditions populaires germaniques. Elle recoupe partiellement les notions de folklore et d’anthropologie culturelle. Nous traduisons ici le terme par « ethnologie allemande ».

LE LIVRE
LE LIVRE

Die Vermessung der Kultur: der « Atlas der deutschen Volkskunde » und die deutsche Forschungsgemeinschaft 1928-1980 de Friedemann Schmoll, Franz Steiner Verlag, 2009

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