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Les secrets des chouettes et des hiboux

Les chouettes et les hiboux habitent depuis la nuit des temps l’imaginaire des hommes. Ils sont à l’origine de toutes sortes de mythes et de superstitions et ont beaucoup inspiré les poètes. Mais ils font aussi d’excellents animaux de compagnie.


© Lillian King / Getty

« Mes grands ducs me regardent une dernière fois avec leurs grands yeux orange vif, déploient leurs ailes immenses et s’élèvent en silence dans la nuit. »

Les chouettes et les hiboux ne sont pas particulièrement intelligents : c’est un mythe. Et les mythes au sujet de ces rapaces nocturnes sont légion. Dans la Grèce ancienne, la chouette chevêche était l’animal sacré d’Athéna, la déesse de la sagesse et de la guerre, inventrice du tissage et du filage. Chez les Romains, c’était aussi l’oiseau fétiche de Minerve, l’homologue d’Athéna. C’est peut-être pour cela qu’elle est considérée comme une créature d’une grande sagesse.

 

Il existe beaucoup d’autres légendes autour de ces rapaces nocturnes : dans la Rome antique et au Moyen-Orient, ils annoncent la mort ; au Pérou, ils sont réputés avoir des propriétés médicinales quand on en fait une décoction ; au ­Malawi, ils sont les messagers des sorcières ; en Écosse, ils portent malchance quand on les voit de jour ; en Sibérie, ce sont des esprits protecteurs. J’ai lu aussi qu’en Transylvanie les paysans faisaient fuir ces rapaces en se promenant nus dans leurs champs. En quoi un paysan transylvain est-il plus ­effrayant nu qu’habillé ? Et, au demeurant, pourquoi vouloir faire fuir ces ­oiseaux ? Pourquoi étaient-ils indé­sirables ? Et pourquoi un paysan nu l’était-il pour la chouette ?

 

Des superstitions de cet ordre, il y en a pléthore et elles se contredisent souvent, mais elles ne permettent pas de se faire une idée de ce que c’est que de vivre en compagnie d’une chouette ou d’un hibou en chair et en os – de sentir son odeur, d’enfouir ses doigts dans l’épais plumage de son poitrail pour caresser son ­sternum, de plonger son regard dans les puits noirs de ses pupilles, de sentir la chaleur de son bec.

 

Passereaux, moineaux, merles, pinsons, aigles, canards, cygnes, sternes, ­choucas… Aucun de ces oiseaux n’a inspiré la mytho­logie et la littérature autant que les chouettes et les hiboux. Il faut croire que la réputation de ces rapaces et les peurs, la fascination et les superstitions qu’ils suscitent en nous sont dues à une série de traits singuliers : leurs oreilles asymétriques, qui leur permettent de situer avec une grande précision l’origine d’un son, leurs nombreuses vertèbres cervicales (ils en ont quatorze quand nous n’en avons que sept), grâce auxquelles ils peuvent faire pivoter leur tête à 270 °, leurs yeux immenses et immobiles qui leur donnent une acuité visuelle et une vision nocturne extraordinaires, leurs pattes zygodactyles (deux doigts sont dirigées vers l’avant et deux vers l’arrière, comme chez les ­perroquets), qui leur procurent une grande dextérité.

 

Il y a quelques années, un fauconnier m’a donné un grand duc indien femelle qui n’était plus en âge de se repro­duire. Un jour, elle a agrippé si fort mes doigts, pourtant protégés par un gant de ­fauconnerie, que j’en ai eu les larmes aux yeux. J’ai dû attendre de longues et ­pénibles minutes avant qu’elle ne relâche sa prise de son propre chef. Si j’essayais de la déloger, elle paniquait et serrait ­encore plus fort ; sa peur égalait ma douleur. Quand j’ai enfin réussi à ­extirper ma main du gant – auquel l’oiseau s’accrochait encore –, mes doigts étaient ­exsangues et les premiers bleus commençaient à apparaître.

 

Un des grands ducs d’Europe mâles qui vivent à mes côtés a un doigt en moins, et je me demande si quelqu’un ne l’a pas tranché plutôt que d’attendre que le ­rapace lâche prise. Pourtant, avec moi, il est doux et craintif.

 

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La poésie rend mieux que les mythes et les superstitions la réalité des chouettes et des hiboux, même si ma première ­expérience ne fut pas très concluante. Enfant, j’ai eu l’occasion de lire le poème Le Hibou et la Minouchette, d’Edward Lear (1812-1888) : « La Minouchette et le Hibou prirent la mer/ sur un joli batelet vert/ Ils emportaient du miel avec beaucoup d’argent enveloppé dans un billet de mille francs » 1. J’étais déçue que le poème parle si peu du hibou. Personne d’ailleurs n’était capable de me dire grand-chose sur cet oiseau, à part le fait qu’il régurgitait des boulettes afin de purger son système digestif des os, de la fourrure et des plumes de ses proies, alors que les chats étaient banals et ne faisaient rien d’aussi fascinant.

 

« Ce que voit la chouette », un poème d’Elizabeth Sears Bates Gerberding apparemment publié en 1889 dans la revue littéraire californienne Overland ­Monthly, marque un certain progrès dans la connaissance de ce rapace nocturne et de ses caractéristiques. En voici les premiers vers: « Ses ailes de velours se déploient dans la nuit ;/ Par la magie de sa vue prodigieuse/ Elle embrasse son vaste domaine ».

 

Même si je trouve cette description très insuffisante, chouettes et hiboux ­possèdent effectivement une vision de loin extraordinaire. Leur vision de près, en revanche, laisse à désirer. Ainsi, lorsque je présente un poussin d’un jour sorti du congélateur à l’un de mes grands ducs d’Europe – avec ses 55 à 76 centimètres de haut, le grand duc est l’un des plus grands rapaces nocturnes –, il recule d’un pas pour mieux voir, comme ces presbytes qui ont besoin de lunettes pour lire.

 

Les strigidés ont, comme nous, une ­vision binoculaire. Mais, à la place des globes oculaires, ils possèdent deux sortes de tubes effilés maintenus par des anneaux sclérotiques. La fixité de leurs yeux est compensée par l’extrême mobi­lité de leur cou. Ils peuvent quasiment tourner leur tête à l’envers. J’ai un harfang des neiges (ou chouette blanche) qui ne peut plus voler, si bien qu’il vit avec moi dans la cuisine. C’est toujours déconcertant de le voir faire pivoter sa tête vers l’arrière pour me dévisager de bas en haut. Il le fait souvent parce qu’il passe le plus clair de son temps au sol à m’observer.

 

Les « ailes de velours » qu’évoque ­Elizabeth Gerberding font allusion au vol silencieux de ces oiseaux. Le son étouffé de leurs ­battements est dû aux fines barbules ­disposées en peigne sur la première plume de leurs ailes, qui ­absorbent les turbulences et amortissent les frottements dans l’air.

 

Scops, ma femelle petit duc à face blanche (que l’on désignait aussi sous le nom de petit duc scops), a pris la mauvaise habitude de fondre sur la tête des inconnus, et, comme elle et son petit compagnon ont le droit de séjourner à tour de rôle dans la cuisine, je dois restreindre sa liberté de mouvement lorsque j’ai des invités, car son vol furtif ne donne aucune chance de l’esquiver : Scops est une embuscade volante.

 

Décédée en janvier 2019, la poétesse américaine Mary Oliver a laissé une œuvre qui s’inspire manifestement beaucoup de la nature. Dans « La chouette blanche vole d’un bout à l’autre du champ », un poème du recueil Owls and Other Fantasies, elle décrit la chouette en action mieux que Gerberding : « Elle était belle et précise/ Fondant sur la neige et tout ce qui s’y trouvait/ Avec une force telle qu’elle a laissé l’empreinte/ De la pointe de ses ailes/ À un mètre et demi à la ronde ».

 

Au début du poème, Mary Oliver compare la chouette blanche à « un ange, un bouddha ailé » et se ­demande dans les derniers vers si la mort ne ressem­blerait pas à une attaque de ce rapace : « La mort ce n’est peut-être pas les ­ténèbres, après tout/ Mais de la lumière à foison qui s’enroule autour de nous/ Douce comme des plumes ». Comme si la chouette en chasse l’avait amenée à penser à sa fin. La chouette, encore, comme présage de mort.

 

Ma défunte mère, Sylvia Plath, avait quant à elle écrit un poème à propos d’un hibou dont le hululement semble épouvanter les rats qui se nourrissent de la ville. Le voici :

« Hibou »

Les douze coups ont sonné. Main Street révèle tout autre chose
Que ses étendues de verdure: nimbus –
Éclairée, mais désertée, ses vitrines
– Gâteaux de mariage, bagues de diamants,

Roses en pots, renards écorchés
Vifs sur les mannequins de cire –
Gardant sous verre leurs scènes d’opulence.
Depuis les profonds sous-sols

Qu’est-ce qui a donné le signal
Pour que là-haut, plus haut que les réverbères et les fils électriques
Le pâle hibou prédateur
Lance son appel

En parfaite maîtrise des courants porteurs, ailes déployées,
Ventre lesté de plumes, terrible douceur
Pour les yeux ? De leurs dents les rats nettoient la ville
Ébranlée par le cri. 2

 

Le poème évoque un hibou qui chasse mais a peu à voir avec ce qu’est vraiment cet animal. Mes oiseaux, parmi lesquels quatre effraies des clochers, m’ont été donnés par des zoos ou des fauconniers qui, pour une raison ou une autre, ne pouvaient plus les garder. Trois de mes six grands ducs d’Europe sortent tous les soirs une heure ou deux de la ­volière principale pour venir s’amuser dans la cuisine et dans la buanderie où ils ont leurs jouets. Ils se familiarisent avec de nouveaux objets ou restent là à ­m’observer. Ils ont compris que, quand la porte de communication entre la buanderie et la volière s’ouvre, c’est une invitation à venir me rejoindre. Et ils attendent ce moment.

 

À l’intérieur, ils volent sans bruit. Mais la rafale silencieuse que provoquent leurs ailes déployées (1,50 mètre pour les mâles, légèrement plus petits que leur mère avec son 1,80 mètre d’envergure) a comme un temps de retard. L’oiseau a eu le temps d’atterrir sur le frigo et de replier ses ailes avant que les journaux posés par terre sous un tréteau se soulèvent de quelques centimètres, comme s’ils avaient été manipulés par quelque main invisible.

 

Parfois, ils n’ont aucune envie de rentrer au bercail. Eddie, le plus jeune et le plus imposant de mes grands ducs – il a 18 mois –, se pose à contrecœur sur un gant et me laisse le ramener dans la volière. Charlie et Max, qui ont plus de 4 ans à présent, n’aiment pas le gant. Alors je leur montre du doigt la porte ouverte, je leur dis « au dodo » et leur ­caresse les plumes de la queue. C’est le signe qu’ils doivent partir.

 

Souvent, Charlie se pose sur le sol ­devant la porte et descend les marches menant à la volière en se dandinant. Max, quant à lui, s’emploie à parfaire son vol en virage pour franchir la porte et atterrir sur la cage du furet, juste de l’autre côté. Il doit d’abord descendre de son perchoir mural puis prendre de la hauteur pour ne pas s’écraser contre le chambranle. Il y arrive à chaque fois. ­Ensuite, Charlie et lui font pivoter leur tête autour de leur cou flexible, me ­regardent une dernière fois avec leurs grands yeux orange vif, ­déploient leurs ailes immenses et s’élèvent en silence dans la nuit. Et je me demande s’il y a vraiment des mots pour les décrire.

 

—Ce texte est une version remaniée par l’auteure d’un article paru le 12 avril 2019 dans The Times Literary Supplement. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Publishing. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Dans Poèmes sans sens. Nonsense Poems, traduit de l’anglais par Henri Parisot (Aubier, « Bilingue », 1993).

2. Traduction de Sylvie Doizelet (avec le concours de Valérie Rouzeau et Gail Crowther).

LE LIVRE
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Owls and Other Fantasies de Mary Oliver, Beacon Press, 2009

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