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Le festival des faux voyageurs

De Marco Polo (qui n’est jamais allé en Chine) à Phileas Fogg (qui ne sort jamais de sa cabine), l’essayiste Pierre Bayard célèbre dans son dernier livre l’art de voyager sans vraiment voyager. Entre essai et fiction, il nous guide dans le monde curieux des mystifications littéraires. Une promenade parfois aussi déroutante qu’un tableau de Kandinsky.


©Bridgeman

Le narrateur de Pierre Bayard est un aventurier littéraire à la Phileas Fogg, qui passe son temps en voyage, par procuration, mais semble ne jamais arriver nulle part.

L’essai intitulé Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? est le deuxième opus d’une trilogie de Pierre Bayard. « J’aime les trilogies », me dit-il alors que nous prenons un café ensemble, souriant discrètement à l’idée de m’expédier sur une fausse piste. Bayard n’écrit pas de romans : c’est un universitaire, il enseigne la littérature française à Paris-VIII et a écrit dix-neuf livres sur la littérature et autres déambulations culturelles – souvent groupés par trois. Il est aussi psychanalyste. C’est un dangereux mélange des genres : réalité, fiction, critique, théorie littéraire, tout cela conjugué aux divagations d’une sensibilité kaléidoscopique. J’avais lu son livre pendant le week-end. C’était comme déchiffrer une toile de Kandinsky. J’ai commandé une eau gazeuse pour me clarifier l’esprit et je me suis lancée avec une question banale : « Le prochain livre de la trilogie portera sur quoi ? » Bayard a refusé de répondre. Le premier avait pour titre Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?. Évidemment, je ne l’avais pas lu, mais y voyais néanmoins un intéressant discours sur le discours du discours. Nous avions rendez-vous au Café Beaubourg, un lieu branché en face du Centre Pompidou, qui jouit d’une faveur inexplicable auprès des intellectuels parisiens. Pierre Bayard est petit, fluet, avec une chevelure généreusement bouffante à la Travolta (jeune). « J’espère avoir inventé une nouvelle forme d’écriture, assène-t-il avec désinvolture. Mes essais ont toujours possédé une dimension fictionnelle. » Il en est l’auteur, explique-t-il, mais pas le narrateur. Ce procédé, souvent utilisé en littérature, se rencontre plus rarement dans les monographies universitaires. Et encore moins dans la « théorie critique », l’autre façon de définir son travail – tout comme cet article d’ailleurs, qu’il faut donc à partir de maintenant juger tout aussi espiègle en filigrane et foncièrement peu sérieux. Faire, en d’autres termes, comme si je n’étais pas Wendell Steavenson, malgré ce qu’indique la signature, mais un personnage fictif que j’ai inventé pour les besoins d’un texte à propos d’un auteur qui écrit sur l’imposture consistant à écrire derrière le masque d’un autre « je » que soi-même. Je reconnais ne pas avoir détecté cette ruse de prime abord. Au début, j’étais juste désorientée. Non-initiée sans idées préconçues, j’avais lu son prologue et en avais, en mon for intérieur, perçu le ton comme relevant du charabia hautain si fréquent dans les essais théoriques : « Pour réfléchir sur cette relation particulière de la littérature à l’espace, l’acte de la description, auquel recourent fréquemment les écrivains dans leur pratique quotidienne, se trouvera au centre de ce travail, puisqu’il offre un lieu d’observation privilégié pour étudier les singularités de l’espace fictionnel que la littérature invente et les différences notables qu’il présente avec celui du monde réel. »   J'étais perdue dans le monde des Alain de Botton et autres Malcolm Gladwell (1), quelque part entre les circonlocutions du populisme culturel et l’accumulation de lapalissades. Et j’avoue avoir écrit dans la marge des commentaires perfides du genre « balivernes philosophiques typiquement françaises » et « anticonformisme de salon ». Dans la vraie vie, Pierre Bayard est un peu moins obscur. Il explique ainsi la création de son narrateur trompeur : « C’est comme un romancier inventant des personnages qui peuvent tenir un peu de lui mais ne sont pas lui. » Le « je » n’est pas le « je ». « En ce qui me concerne, j’adore lire – comment pourrais-je enseigner la littérature sans ouvrir de livres ? Et j’adore voyager – je rentre tout juste de New York. Bien sûr que le narrateur, ce n’est pas moi ! »   Le narrateur de Bayard est un type capricieux, un touche-à-tout intellectuel, un bouffon de second ordre – pour emprunter l’un de ses propres exemples de caractérisation –, un aventurier à la Phileas Fogg, qui passe son temps à voyager par procuration mais semble ne jamais arriver nulle part. Bayard (le vrai) décrit son narrateur comme « une sorte de
paranoïaque », qui n’aime pas voyager – malcommode, inconfortable. Mais Bayard (le vrai) affirme que se servir d’un tiers lui permet de susciter le débat. « Bien sûr que le narrateur a tort ! C’est idiot de dire que le voyage ne sert à rien – mais cela donne une perspective originale pour réexaminer la question. » Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? ne vous apprend pas comment parler des lieux où l’on n’a pas été. Il s’agit davantage d’une balade érudite à travers une série de mystifications. Chaque chapitre raconte l’histoire d’un nouveau menteur. Marco Polo n’est jamais allé en Chine. Le Phileas Fogg de Jules Verne est resté dans sa cabine et n’a pas visité un seul des endroits traversés pendant son tour du monde. L’écrivain Édouard Glissant n’a pas pu, pour raisons de santé, se rendre sur l’île de Pâques ; il y a envoyé sa femme à sa place. Dans Voyage en Amérique (1826), Chateaubriand a imaginé des pans entiers du pays qu’il n’a jamais vus. L’anthropologue Margaret Mead croyait avoir découvert une forme de sexualité humaine sans honte ni tabou, mais ne fut en réalité que la victime d’une blague sophistiquée des Samoans. Jayson Blair a bidonné ses articles pour le New York Times. Rosie Ruiz a fini onzième du marathon de New York en prenant le métro. Jean-Claude Romand s’est fabriqué une carrière de grand médecin international, puis a tué toute sa famille pour l’empêcher de découvrir qu’il n’était rien de tel. Au XVIIIe siècle, George Psalmanazar a persuadé tout Londres qu’il était un habitant de l’île de Formose, allant jusqu’à inventer une langue formosane, alors qu’il était blond avec les yeux bleus. Karl May, l’écrivain et criminel allemand [incarcéré plusieurs fois pour des petits larcins], a écrit plusieurs autobiographies à peine voilées et hautement hagiographiques, situées dans l’Ouest américain où il n’avait jamais mis les pieds. Blaise Cendrars a composé un poème en prose sur un voyage en Transsibérien qu’il n’a jamais effectué.   Fantaisiste, affabulateur, charlatan, conteur, escroc, voire simplement romancier – chacun de ces « faux voyageurs » confronte le lecteur (et l’auteur) à l’écart entre faits et fiction, réalité et imagination. Notre vision du monde repose-t-elle sur des descriptions fallacieuses comme celle que Psalmanazar donne de l’île de Formose (Taïwan), dont les habitants vivent sous terre et chevauchent des hippopotames et des rhinocéros ? Et nous, lecteurs envoûtés, croyons-nous à ce que nous lisons parce que cela convient à notre propre sensibilité ? Ne serait-ce pas son propre désir d’un monde à la sexualité libérée que Margaret Mead aurait projeté sur ses adolescents samoans ?   D’ailleurs, les erreurs factuelles importent-elles vraiment ? Est-ce qu’une version fictionnelle – comme la description du Far West par Karl May, qui condamne la conquête sanglant de la terre par les Européens et donne à de nombreux personnages d’Indiens une dimension sympathique et complexe – n’est pas préférable aux récits des contemporains ? Est-ce que ce genre de trucage, hasarde le narrateur immobile de Bayard, ne permet pas « de transformer (le monde) par l’écriture en le rendant plus juste » ? J’ai eu l’impression, en lisant entre les lignes, dans les interstices du questionnement, de suivre un sentier avec une carte illisible, dans le sillage d’un guide grognon qui n’a jamais quitté son fauteuil, et de m’être perdue dans une tradition intellectuelle étrangère aussi exotique que Formose. Bayard m’a affirmé (l’auteur lui-même est charmant, même si son narrateur est imbuvable) que les Français eux aussi l’avaient d’abord méjugé. Dans l’un de ses premiers livres, Le Hors-Sujet. Proust et la digression, il soutenait qu’il fallait absolument éliminer la digression de la littérature. « Évidemment, je plaisantais ! », s’est écrié Bayard en sirotant sa demi-tasse de café pendant qu’un vent froid soufflait dehors. Mais ses collègues universitaires l’ont pris au pied de la lettre : « On considère de façon générale que les ouvrages académiques doivent être sérieux », déplore-t-il. Désormais, les gens savent qu’il y a un côté humoristique dans mes ouvrages. » Lesquels sont devenus depuis des best-sellers en France. « Mes livres ont énormément de succès aux États-Unis, ajoute-t-il avec satisfaction. Les Américains en comprennent l’humour et le raisonnement – se servir de la fiction et de la théorie, ou de la fiction et de l’essai, pour réfléchir sur ce qui constitue pour moi de très importants problèmes. » Les Anglais, eux, demeurent sceptiques. Pierre Bayard est un peu triste et meurtri, je pense, de constater que même sa trilogie policière sur la littérature anglaise – Qui a tué Roger Ackroyd ?, L’Affaire du chien des Baskerville, Enquête sur Hamlet – n’a guère eu d’écho en Grande-Bretagne. « On m’a demandé de rencontrer quelqu’un de la BBC à Paris, et ils ont testé mon anglais », se souvient-il. De toute évidence, pense-t-il, ils n’ont pas trouvé celui-ci à la hauteur (Bayard parle un anglais tout à fait correct, mais il a du mal à saisir les questions complexes). Et il n’a pas été invité par des radios et des télés comme aux États-Unis. « Évidemment, les Américains, eux, croient que je m’exprime comme Shakespeare ! », rigole-t-il. Bayard est très astucieux – mais est-ce un hypocrite ou un génie ? Au Café Beaubourg, je me suis enfoncée dans mon inconfortable chaise moderne conceptuelle en métal éraflé blanc, avec dossier en forme de lèvres. Les bulles de ma Badoit me chatouillaient le nez et me piquaient les yeux. Bêtement sans doute, je m’agrippais à la planche de salut de ma propre théorie : en dépit de son côté pince-sans-rire, Bayard s’était servi du procédé du narrateur un peu spécial comme d’une sorte d’alter ego dans un débat socratique qui déboucherait sur une véritable conclusion. Mais j’étais peu à peu en train de comprendre que ce n’était pas la question.   «Mon travail est une tentative pour appréhender ce quelque chose dans l’acte créatif qui ne peut être appréhendé », explique l’écrivain. Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? est une sorte d’ouvrage en accordéon, où vérité et mensonge apparaissent tour à tour à chaque pli. Le paradoxe et son contraire. La subversion. Bayard aime jouer avec le doute. Il aime se la jouer. Il se délecte de la façon dont le monde de l’écrivain et l’imagination du lecteur se chevauchent et se différencient à la fois, dessinant des « royaumes imaginaires » et des « paysages intérieurs ». Kandinsky, ai-je à nouveau pensé. Quand vous essayez d’entrevoir un récit au bord du précipice de l’expressionnisme abstrait. « Mes livres déstabilisent le lecteur », confie-t-il. C’est le moins qu’on puisse dire !   Les chapitres de Pierre Bayard sont des juxtapositions en forme de marelle des pensées de quelqu’un d’autre. Quel lien entre les histoires de ces géographies aux descriptions diversement erronées ? Presque aucun, sinon la structure de ses synapses agitées, c’est-à-dire ses pensées, c’est-à-dire ses idées, c’est-à-dire… eh bien, que Bayard est un auteur et qu’il s’agit d’un livre, comme n’importe quel livre. Plein de paragraphes qui peuvent vous emplir de perplexité comme de joie, ou semblent contenir des clauses secrètes et codées qui ne résonnent qu’en vous. « La chose la plus importante pour un écrivain, c’est de faire voyager son lecteur », souligne Bayard ou plus exactement son narrateur. J’ai moi aussi écrit des livres sur d’autres pays. On me qualifie parfois de journaliste, mais je sais qu’il n’y a pas de plus grande vérité que la fiction. J’ai souligné le passage en question et noté dans la marge : « Peut-être que la façon dont on y parvient (par l’observation aiguë ou par la divagation) ne compte pas – il suffit que l’histoire soit bonne. » Peut-être que la seule vérité qui compte est celle qui se manifeste dans l’esprit du lecteur. « Mes livres contiennent les phrases justes, mais aussi d’autres qui ne veulent rien dire », finit par reconnaître Pierre Bayard. Sur ce point, impossible de lui donner tort.   Cet article a été publié dans Prospect en avril 2016. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
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Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? de Pierre Bayard, Éditions de Minuit, 2007

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