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Pour l’amour des nounous

Indignes, ces mères qui partent travailler, papoter ou jouer au bridge en laissant leurs malheureux bambins aux mains de la nourrice ? Allons donc ! Il est urgent de relire Peter Pan, Fifi Brindacier et Mary Poppins pour l’admettre : dans la bonne société, absence de la mère et présence de la nounou sont les ingrédients d’une enfance magique.

Mes enfants mènent une vie de conte de fées à au moins un titre : ils ont une mère généralement absente. En cela, ils ne sont vraiment pas seuls. Dans notre rue, en milieu d’après-midi, on se pose souvent la question qui vient à l’esprit au milieu d’un livre pour enfants : mais où sont toutes les mères ? On nous trouve certes plus facilement que la plupart de nos homologues littéraires ; certaines sont à la portée d’un simple coup de fil. Mais le fait demeure qu’il y a, au centre de la vie de nos enfants, des femmes qui pourraient tout aussi bien être tombées du ciel. La mère qui travaille a peu de soutien, sauf – pour des raisons parfaitement fortuites et complètement apolitiques – dans la littérature. De l’époque victorienne date ce conseil aux auteurs de contes pour enfants : écartez la mère ! L’enfermer en coulisses est un préalable essentiel. Éloïse inonderait-elle l’Hôtel Plaza si l’on pouvait joindre sa mère au téléphone (1) ? En coulisses, c’est bien ; mais morte, c’est mieux. Et morte depuis belle lurette, c’est encore mieux, comme dans le cas de Fifi Brindacier, qui avait eu une mère « il y a si longtemps qu’elle ne s’en souvenait plus du tout ». Dans la littérature pour enfants, la mère décédée est la bonne mère. La mort est assurément une solution plus nette que cette sempiternelle partie de bridge où bon nombre des mamans de la littérature semblent se retrouver. Quant aux parents qui traînent malgré tout dans les parages des contes, ils sont passablement embrumés par leur étourderie. Mrs. Banks, la patronne de Mary Poppins, est tête en l’air, débordée, étrangère à son propre foyer. Un état de fait que son mari rend d’emblée parfaitement clair, quand il déclare, à propos du recrutement du personnel de maison : « Je devrais faire placer dans le Morning Paper une annonce faisant savoir que Jane, Michael, John et Barbara Banks (pour ne rien dire de leur mère) ont besoin de la meilleure nounou possible au salaire le plus bas possible, et sans tarder. » Si Mrs. Banks avait été un peu moins écervelée, elle aurait pu remarquer que sa nouvelle recrue versait une potion liquide non identifiée dans la bouche de ses enfants. Elle aurait pu, en se retournant, voir quelqu’un gravir en trombe la rampe de l’escalier derrière son dos. Voici donc la nounou, la baby-sitter, la jeune fille au pair, la puéricultrice, la gouvernante. Dans la littérature, elle est par définition plus disponible que la mère biologique, partie s’amuser (ou trimer). Par définition aussi, elle est plus facile à aimer. Elle peut être d’essence magique, mais néanmoins très réelle. Elle sait quelles questions poser et comment écouter. Harriet M. Welsch, alias Harriet l’Espionne (2), ne hurle jamais sur la divine Ole Golly – « peut-être parce qu’elle n’avait pas avec elle l’impression que lui faisaient ses parents de ne jamais rien entendre ». La Harriet de Louise Fitzhugh vit pour son travail de renseignement, hommage indirect, peut-être, au manque de curiosité de ses riches parents des quartiers chics. Quand ses camarades de classe découvrent son journal secret hautement compromettant (3), c’est Ole Golly qui explique en quelques mots l’alternative qui s’offre à la fillette : soit tu t’excuses, soit tu mens. Pour que Mary Poppins dise le juste, Mrs. Banks doit dire le faux, et elle fait cela très bien. Dans la littérature, les enfants ont une nourrice pour toutes sortes de raisons : la mère peut être morte, tout comme elle peut être simplement une Anglaise de la haute société. Quelquefois, la maman est au bureau, raison pour laquelle Mrs. Wilson, dans Bed-Knob and Broomstick, ne remarque même pas que ses gosses survolent Londres avec une apprentie sorcière. La famille Darling, dans Peter Pan, a une bonne pour la plus vaniteuse des raisons : le désir d’impressionner les voisins – snobisme ridiculisé quand elle recrute pour le poste une chienne terre-neuve. Mais, à dire vrai, les gamins des contes ont une nounou pour une seule raison : que quelqu’un les comprenne. Et Dieu sait que les parents en sont incapables ! Les histoires pour enfants sont des récits fantastiques conçus pour permettre à ces êtres assignés à résidence – prétendument pour leur bien – de s’évader. Pour pouvoir être les protagonistes de ces aventures extraordinaires, les petits doivent être délestés de leurs protecteurs ; être seuls à la maison, ou au moins à moitié seuls. Les gosses ne se hasardent tout simplement pas dans des trous à lapins avec leurs géniteurs dans leur sillage. Dans les livres, les enfants volent comme nous volons dans nos rêves : sur des lits à baldaquin, des gaz hilarants, des boussoles déboussolées, des poussières de fée, des tapis, l’haleine brûlante d’un lion à tête de Christ, dans des voitures de course rafistolées ou des maisons aspirées par des typhons. Mais ils ne volent jamais quand leur mère est aux alentours.   « Qui nous couche, ce soir ? » La raison pour laquelle Fifi Brindacier n’a pas de nounou est un sujet de préoccupation chronique, dans ma petite famille, mais la raison pour laquelle cette gamine n’a pas de mère n’a jamais été soulevée. Pourtant, mes enfants restent parfaitement, cruellement, sensibles à mes absences. Souvent, la première question du matin est : « Qui nous couchera ce soir ? » J’ignore, cependant, s’il faut y voir, au-delà d’une affaire de routine domestique, une marque de protestation. Peut-être pensent-ils que je serais blessée s’ils ne remarquaient même pas que je passe mes journées à l’autre bout de la ville. Quoi qu’il en soit, une fois le sujet réglé, nous y revenons rarement. Il y a peut-être une raison à cela : quand mon mari et moi rentrons à la maison, nous découvrons fatalement que quelqu’un s’en est impunément tiré après une grosse bêtise ; que quelqu’un a convaincu la baby-sitter de le laisser dormir à même le sol, avec draps et couvertures ; qu’une autre a enfilé trois couches de vêtements par-dessus son pyjama, assortis de toutes sortes d’accessoires. Ce n’est pas que nous soyons particulièrement sévères, mais nos enfants explorent, quand nous ne sommes pas là, des confins où ils ne hasardaient pas en notre présence. Comme s’ils devaient nous bannir pour commencer à s’exprimer. La séparation, dit Freud, débute avec le premier secret. Les premières histoires abracadabrantes commencent là aussi ; et les explications matinales pour ces excentricités de fin de soirée sont à mourir de rire. La vérité est rarement au rendez-vous, mais ces récits sont immanquablement fascinants : pourquoi, exactement, ces couches supplémentaires de vêtements étaient-elles nécessaires ? « Parce que je devais parcourir une longue distance dans la nuit », a brillamment répondu la petite de 4 ans. Et le maillot de bain ? « Mais Maman, il y a aussi des océans sur les autres planètes ! » Nous en savons moins que nous aimerions sur la vie de ces jeunes personnes, mais nous en savons long sur leur imagination. Si j’étais ce qu’une partie de moi persiste à considérer comme une bonne mère – si je passais la journée, et la soirée, avec mes enfants –, c’est le contraire qui serait vrai. L’histoire commence lorsque la porte est fermée, comme l’ont montré ces enfants excentriques livrés à eux-mêmes, dûment assistés par le Chat chapeauté (4). Ma mère est retournée travailler peu avant mes 3 ans. C’est du moins ce qu’elle prétend : ma mémoire me souffle qu’elle n’a jamais cessé, sauf pour prendre un congé sabbatique, qu’elle a passé à son bureau dans la cave, pièce dont j’étais régulièrement chassée. Mais, en haut de l’escalier, ou à l’arrêt du bus, ou sur le pas de sa porte, madame Ciempa m’attendait. Les Ciempa habitaient un peu plus loin dans la rue, dans une imposante ferme de deux étages antérieure d’une bonne cinquantaine d’années aux maisons de plain-pied du voisinage. Presque tout ce que j’ai fait d’insolite, d’illicite, de pendable au cours de mon enfance, je l’ai fait avec madame Ciempa. Tout ce qui étai
t proscrit, excentrique, évoqué en chuchotant, était encouragé par notre nounou. D’ordinaire peu loquace, mon frère est intarissable sur le crucifix lumineux de la chambre à coucher des Ciempa ou sur les dîners passés devant la télé à regarder Perry Mason (5). C’était ce qu’on appelle vivre. Tout ce que touchait madame Ciempa était auréolé de poussière de fée. Qu’elle fût une beauté fanée attifée de vêtements confectionnés par elle-même, qu’elle fût mère de quatre grands enfants, qu’elle culminât à 1,60 mètre quand elle n’était pas penchée sur une planche à repasser, n’avait rien à voir avec ma réalité. Elle était sans défauts, fascinante, infaillible. Le monde se dilatait en sa présence. Malgré toutes nos craintes d’être abandonnés, mon frère et moi vivions pour ces moments où nos parents n’étaient pas là et où nous étions gardés dans la maison des Ciempa, une maison qui sentait quelque chose, mais quoi ? La cuisine ? La cigarette ? Chez nous, il n’y avait pas d’odeur – peut-être, suggère mon frère, parce que personne n’était jamais là. Notre pavillon était aussi absurdement lumineux, quand la maison des Ciempa paraissait une forêt d’ombres enchantée – plongée dans l’obscurité, hormis la lumière au-dessus de la cuisinière et la lueur vacillante de la télévision dans la pièce d’à côté. J’aurais pu passer ma vie dans le fauteuil relax de monsieur Ciempa ; je ne l’ai pas fait uniquement parce que mes parents finissaient toujours par rentrer. Nous traversions alors les deux pelouses qui séparaient les deux demeures. Il fallait se tortiller pour franchir la clôture de notre terrain ; et je me revois changer mentalement de vitesse en frôlant les buissons de lilas. J’étais de retour dans le royaume où un faux pas était vite arrivé ; où les adultes posaient de mauvaises questions et n’écoutaient pas les réponses ; où les choses ordinaires étaient, c’est exactement cela, ordinaires.   Une vie passée à sucer des esquimaux bleus Me sentais-je abandonnée ? Parfois. Je ne pouvais pas ne pas me sentir aimée ; je mesurais l’intensité des sentiments que la divine madame Ciempa éprouvait pour moi à la froideur de l’accueil de ses propres enfants. Ai-je utilisé toutes les armes de mon arsenal, pourtant bien pourvu, pour attirer l’attention de mes parents ? Oui, sans aucun doute. Mais je voulais habiter chez madame Ciempa : j’imaginais une vie passée à sucer des esquimaux bleus et à regarder des histoires de vampires à la télé. J’imaginais un adulte à qui je pouvais confier tout ce qui me passait par la tête, parce qu’il n’attendrait rien de particulier de moi et serait davantage soucieux de mon bonheur que de mon potentiel. Madame Ciempa savait se faire obéir, mais c’est à une autre adresse que la déception était exprimée, mes bêtises dûment comptées, les punitions décidées. La voiture de madame Ciempa était voluptueuse et américaine. La nôtre était anguleuse et européenne. Plusieurs fois par semaine, madame Ciempa et moi nous rendions au centre-ville dans cette grosse guimbarde, jusqu’à un bâtiment dont je n’aurais, sinon, jamais connu l’existence. Ma ville natale avait été une bourgade agricole prospère, depuis longtemps sur le déclin ; là où se trouvait autrefois le cœur de la cité se dressait donc une bâtisse en stuc avec un toit sur pignons – la gare d’une localité où les trains ne s’arrêtaient plus. Pendant ce qui me semblait être une éternité, nous attendions là monsieur Ciempa, pour finalement le ramener chez lui, car monsieur Ciempa ne conduisait pas. Pas plus qu’il ne travaillait. Il ne s’habillait jamais avant midi, à peu près l’heure à laquelle il allait en ville. À quel âge ai-je compris ce qu’était devenue cette gare ? J’ai vaguement le souvenir de lire dans la voiture avec madame Ciempa, mais pas celui d’en être jamais descendue. Je me rappelle surtout le ravissement que me procurait cette mission particulière. Je ne savais pas exactement en quoi consistait notre tâche – nous étions deux amiraux¬ ayant reçu des ordres secrets – mais je savais pertinemment qu’il y avait là quelque chose d’illicite et d’important, probablement pour la simple raison que mes parents ne fréquentaient pas cet endroit. Que pensaient-ils de ces excursions ? Pas grand-chose, puisqu’il ne me semble pas leur en avoir jamais parlé. Quand je fus un peu plus âgée, ma mère me confia que monsieur Ciempa s’était vu retirer son permis, lui semblait-il, pour conduite en état d’ivresse. Mais je ne lui ai demandé que récemment : « Ça ne te dérangeait pas que madame Ciempa m’emmène chercher monsieur Ciempa au bar ? » Ma mère a souri : « Je savais que tu étais en de bonnes mains. » Ses réunions à l’université l’accaparaient moins que les rendez-vous de Mrs. Banks ; je ne peux imaginer qu’elle ait été inconsciente des charmes sous lesquels tombaient ses enfants. À défaut d’autre chose, elle avait connaissance de nos après-midi passés à regarder des feuilletons de vampires, dont nous parlions à tout bout de champ. Je pense que ma mère accepta beaucoup plus vite que moi ce fait : une fois trouvé un certain modus vivendi, il existe une limite à ce que les parents veulent savoir de la manière dont les enfants passent leur temps avec la personne à laquelle ils les ont confiés. Et il existe une limite à ce que les enfants veulent bien raconter : leurs aventures leur appartiennent. Madame Ciempa me permettait de faire ce que permettent de faire les contes pour enfants : vivre en deux endroits en même temps, l’un familier et douillet, le genre de lieu dont on veut s’enfuir ; l’autre, étranger et dangereux, le genre de lieu qui rend nécessaire le premier. La nounou représente le premier contact de l’enfant avec la relativité : voilà qu’existent des réponses différentes, que prévaut une autre logique. Il y a soudain plus d’une manière de faire un sandwich beurre et Nutella. En outre, la nounou s’occupe de la progéniture de quelqu’un d’autre, qu’elle traite avec un plus grand respect. C’est cette estime même que les parents ont besoin d’apprendre, pensent les enfants des contes ; la leçon qu’ils comptent leur enseigner quand ils décident de s’installer au musée, comme le fait l’irréprochable Claudia Kincaid dans Fugue au Metropolitan, de E. L. Konigsburg (6). Madame Ciempa n’y était pas tenue, mais elle m’aimait. Et je devais savoir que je ne pouvais me permettre d’être aussi négligente avec cette tendresse que je pouvais l’être avec l’affection, inconditionnelle, de mes parents. Les intrépides enfants Darling sont si sûrs de l’amour de leur mère qu’ils retardent leur retour à la maison. Comme chaque gosse le sait bien, les nounous sont plus futées que les parents. Claudia Kincaid est choquée que les siens ne soient pas plus calés sur l’éducation, alors même qu’ils ont quatre enfants à la maison. On ne peut s’empêcher de penser à Scapin et à ses acolytes de la commedia dell’arte, réglant sempiternellement les affaires de gens qui devraient être capables de s’en occuper eux-mêmes. On ne peut s’empêcher de penser à Winston Churchill veillant sur son lit de mort la bonne Mrs. Everest (7), « mon amie la plus chère et la plus intime pendant les vingt ans où j’ai vraiment vécu ». Harriet sait que sa mère n’est pas aussi fine qu’Ole Golly : si elle portait une pancarte autour du cou, on pourrait y lire : « Enfant de Mrs. Welsch, jugeote de Ole Golly ». Madame Ciempa, elle aussi, savait s’y prendre avec les sujets les plus graves. Elle était capable d’écouter. Elle reconnaissait les choses importantes, rarement celles que ma mère jugeait telles. Imperturbablement, madame Ciempa tricotait l’invraisemblable pull sans manches à col en V de rigueur en CM2, sans lequel j’aurais été socialement fichue – réalité que j’avais du mal à faire entendre à ma mère, tellement sensible à la mode et peu portée sur le tricot.   Des manuels pour adultes Mon fils de 6 ans, de façon presque innée, semble déjà savoir à quoi s’en tenir sur la sagesse des nounous et les limites des parents. C’est un grand fan de Madame Bigote-Gigote (8), le personnage créé par Betty McDonald, capable d’aller là où les mères maladroites, frustrées (ne travaillant pas) craignent de mettre le pied. Les mamans sont impuissantes, perdues, bernées par leurs enfants, et leur mari ne les prend pas outre mesure au sérieux. Si l’enfant persiste à jouer avec sa nourriture, la mère panique ; Mme Bigote-Gigote suggère le remède peu orthodoxe, mais hautement efficace du « Mangeur-Lent-Avaleur-De-Minuscules-Bouchées ». Récemment, en présence de mon fils, j’ai mentionné ces histoires en les présentant comme des livres pour enfants. « Ce ne sont pas des livres pour enfants, m’a-t-il promptement corrigée. Ce sont des manuels pour adultes. » Si les mômes de fiction ont besoin d’être débarrassés de leurs mères pour vivre des aventures, l’inverse est vrai s’agissant des vraies mamans. Je m’absente de la vie de mes enfants, comme ma mère l’a fait de la mienne, non pour encourager leurs aventures ou favoriser leur indépendance. J’abandonne ces deux petites personnes, qui me font me sentir plus attachée à ce monde que je n’aurais jamais pensé l’être un jour, parce que je dois – et je veux – travailler. La nounou rend possibles mes prouesses autant que les leurs. Ma mère pouvait quitter la maison le matin, sa mallette lourde de culpabilité à la main, et savoir que, si le Chat chapeauté passait par là, tout serait remis en ordre à son retour. Pour des raisons différentes, nous considérions toutes les deux madame Ciempa avec un mélange protéiforme de respect, de dévotion et d’admiration, nourri par notre inavouable besoin d’elle. Madame Ciempa rendait ma vie plus belle, mais sauvait purement et simplement celle de ma mère. Elle était notre libération mutuelle. De ce point de vue, la réalité ne saurait être plus différente de la fiction : à lire la littérature, on ne devinerait jamais que la vie protégée cent fois par jour par la nounou est celle de la mère. Quand la baby-sitter est héroïque, sur la page ou à l’écran, c’est la vie du père qu’elle sauve à maintes reprises. Voilà bien ce qui ce qui se passe dans les adaptations cinématographiques de Mary Poppins et de La Mélodie du bonheur (9), ces deux grands films à la gloire des nounous. Julie Andrews exerce sa magie autant sur les pères que sur les enfants : le capitaine von Trapp gagne une femme et une complice, et commence une nouvelle vie ; l’existence de Mr. Banks est chamboulée par cette nurse qui est un véritable don du ciel et soigne son manque d’humour, à défaut de l’étourderie de sa femme. Même Mr. Darling est transformé dans Peter Pan : il est tant rongé par le remords d’avoir maltraité la chienne Nana qu’il s’installe dans sa niche. Les intrigues ne font en revanche aucun cadeau aux mères, qui sont, comme le fait remarquer Peter Pan, très surestimées. Les mamans des livres sont dépourvues de culpabilité : si la veinarde qui a donné le jour à Éloïse est parfois tenaillée par les regrets, Kay Thompson n’en dit mot. À la maison, en revanche, mon absence reste un sacré problème : voyante, bizarre, négociable, et pénible pour l’une au moins des deux parties. Je m’inquiète du fait que mes enfants puissent se souvenir de moi comme d’une mère aussi préoccupée que Mrs. Banks, quoiqu’un peu plus disponible. Mais je sais aussi que, en matière d’enfance, le trivial vire volontiers au romanesque. Se peut-il qu’un jour mes gamins se rappellent nos câlins de bonne nuit, baignés par l’odeur du café et des nems à emporter du Chinois du coin, de la même manière que les enfants des contes se souviennent de leur mère éthérée comme d’un nuage de parfum en forme de barbe à papa ? Après tout, les enfants sont des gazettes miniatures. Ils ont des radars intégrés pour percevoir ce qu’ils ne devraient ni entendre ni voir, pour tout ce qui cloche. Les spectacles qu’on aimerait leur épargner sont précisément ceux qu’on peut quasiment voir inscrits à l’encre indélébile dans leurs cerveaux. Vous vous souvenez du jour où le chat a sauté sur la table du petit déjeuner ? Vous vous souvenez du jour où nous nous sommes retrouvés sans clés à la porte de l’appartement ? Vous vous souvenez du jour où nous nous sommes faufilés par un trou de serrure et avons passé la nuit au Met et survolé Londres dans notre lit et dompté les Maxi-Monstres ? Vous vous souvenez du jour – tout, en fait, se résume à cela – où les adultes ont débloqué ?   Les bénéfices du lâcher-prise Mr. Darling éclate en sanglots au retour de ses enfants : avec toutes ces histoires, il a fini par avoir le sentiment d’être quantité négligeable sous son propre toit. Et chaque mère qui travaille connaît la frustration de Mrs. Darling. Laquelle d’entre nous n’éprouve pas du remords en découvrant la blessure qu’elle n’a pu soigner, le triomphe dont elle n’a pas été témoin ? Et cependant, quel plaisir de regarder ces êtres miniatures déployer leurs ailes, gérer leurs petites affaires avec un autre adulte ! Vous voulez qu’ils quittent le nid armés d’une bonne dose de confiance en eux. Ou du moins, vous êtes censées le vouloir. Vous aimeriez tant avoir la discrétion d’Ole Golly – apprendre les questions à ne pas poser. Si les Welsch et les Banks ne savent rien de la vie de leurs enfants, c’est aussi parce que ceux-ci n’ont aucune envie de se confier. Claudia Kincaid peut rentrer chez elle la tête haute, parce qu’elle a un secret, et que ce secret l’a changée. Dans la vraie vie, la mère absente a un secret, aussi – un secret bizarre, à demi-conscient. Pendant quelques minutes chaque jour, notre cote remonte, précisément parce que nous avons égoïstement pris la tangente, à l’instar des enfants Darling, « comme les êtres les plus insensibles au monde ». Nous n’attendons pas chez nous que ces gamins sans cœur rentrent de leurs exploits, comme le fait la mollassonne Mrs. Darling. Nous ne passons pas notre temps à aérer les draps. Et quand bien même nous battons notre coulpe, nous avons, en réalité, fait ce que la littérature nous a intimé de faire : nous nous sommes exclues nous-mêmes des royaumes magiques. Chaque jour, nous pratiquons quelques instants la partie la plus difficile de cette entreprise, le lâcher-prise, exercice pour lequel certaines d’entre nous n’ont pas d’aptitudes naturelles, et nous en récoltons les fruits à notre retour. Il existe une mère, dans un texte pour enfants, qui joue le rôle principal précisément parce qu’elle se fait rare : dans la comptine Disobedience (« Désobéissance »), A.A. Milne [le créateur de Winnie l’Ourson] inverse délicieusement les rôles. La mère est à la fois absente et source d’inquiétude, mais le petit James James Morrison Morrison ne panique pas (10). Il garde la tête froide, plus froide que celle de n’importe quelle mère ayant jamais perdu de vue un enfant dans un aéroport. Parfois, nous jouons mieux notre rôle en coulisses, ce qui permet aux petits, les héros et les héroïnes de l’histoire, de grandir, de découvrir ce monde qu’à tant d’égards nous ne voulons pas qu’ils découvrent – du moins, pas sous la pluie, l’estomac vide, sans leurs chaussures en caoutchouc, et en compagnie de gens qu’ils ne connaissent pas. Quelqu’un se serait-il souvenu de la mère de James James Morrison Morrison si elle était restée à la maison ? Nombre d’entre nous, passant notre temps à courir, souvent de notre plein gré, parient que non, et pas seulement pour l’amour de la poésie. Parfois, l’autre bout de la ville est tout bonnement irrésistible. Parfois, même une mère est assez frivole pour croire – au mépris de son propre bon sens et des enseignements de la littérature – qu’elle peut y aller et être de retour à temps pour le thé.   Cet article est paru dans le New Yorker le 10 novembre 1997. Il a été traduit par Philippe Babo.
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