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La montée de l’islam au Mexique

Ils ont un peu plus de 20 ans et ne parlent pas un mot d’arabe. Pourtant, de plus en plus de jeunes Mexicains embrassent avec ferveur la religion musulmane. Ils se disent séduits par sa rigueur morale et sa dimension « révolutionnaire ».

 

Quatre hommes à genoux prononcent les paroles rituelles : « J’atteste qu’il n’y a de dieu que Dieu et que Mahomet est son prophète. » Ce sont les mots de la chahada, la profession de foi qu’il est nécessaire de prononcer pour devenir musulman. Ariel est l’un d’eux. Entré dans l’islam depuis vingt minutes, ému, souriant, il s’apprête à faire la première prière de sa vie avec ses nouveaux frères.

En ce vendredi de juillet 2015, au centre islamique Al-Hikmah de San Juan de Aragón, un district de la zone nord de Mexico, la petite communauté célèbre le ramadan, mois sacré de l’islam, le neuvième du calendrier lunaire musulman, au cours duquel Mahomet reçut la révélation du Coran. La mosquée d’Aragón est en réalité une maison particulière d’un quartier populaire, que l’imam Isa Rojas a aménagée avec une décoration arabisante – ouvertures de fenêtre en ogive, tapis au sol et citations du Coran aux murs. Depuis 2006, le lieu est officiellement devenu un centre islamique, peu après le retour d’Isa Rojas d’Arabie saoudite, où il avait passé huit ans à étudier la loi et la théologie islamiques à l’université de Médine.

Ariel a 26 ans. Gérant adjoint d’une boulangerie de la chaîne El Globo, il vit à Tecámac, une municipalité de l’État de Mexico. Il a pris sa décision en deux jours, après avoir été invité à une rencontre à la mosquée d’Aragón pour faire connaissance avec l’islam. Aujourd’hui, Ariel est musulman. Ses premières prières et prosternations laissent apparaître une certaine maladresse dans la reproduction des gestes rituels et la prononciation des mots arabes.

« Avant, comme tous les Mexicains, j’étais catholique, sans pour autant aller à la messe le dimanche. Mais c’est ici que je veux être à présent. Je me sens à l’aise, ils m’ont accueilli comme un frère dès que j’ai posé un pied dans la mosquée. Nous sommes tous ici dans le même but, vénérer Allah », explique-t-il juste après sa première oraison. Ses parents, eux, ne sont pas encore au courant de sa conversion. « Dans ma famille, personne ne sait que je suis ici, mais je rentre à la maison ce soir et je vais le leur dire. Aujourd’hui j’ai pris le chemin qui, pour moi, est le bon. Peut-être qu’ils ne verront pas cela d’un très bon œil, mais je sais, moi, que c’est celui sur lequel je me sens en paix. »

 

Il reste un peu moins d’une heure avant la rupture du jeûne et Noé, comme les autres frères d’Aragón, prépare la mosquée pour le repas commun de la soirée. Les fidèles vont manger, prier, se reposer jusqu’au petit matin, à l’heure où reprendra le jeûne. Issu d’une famille de Témoins de Jéhovah, Noé est musulman depuis trois ans. Il a fait sa conversion, ou plutôt son « retour à l’islam » (pour les fidèles, nous naissons tous musulmans, mais les circonstances de la vie nous éloignent de la foi, jusqu’à ce que nous lui revenions), à la mosquée d’Aragón. Il a 26 ans maintenant et milite depuis ses 18 ans au Parti action nationale [PAN, le parti mexicain de la droite sociale-chrétienne]. Selon lui, l’islam est en plein essor au Mexique, surtout auprès des jeunes. « Quand tu commences à te rendre compte que tu vis dans un système complètement vicié et que les médias gouvernent l’esprit des gens, c’est comme si tu t’éveillais. Tu comprends que quelque chose ne va pas. Et tu commences à chercher. » C’est ainsi que Noé a découvert l’islam. « Dans mon cas, comme dans celui de beaucoup d’autres, tu te mets à lire un peu de philosophie, puis des textes sur la religion. » Après avoir multiplié les lectures concernant le judaïsme et le catholicisme, il est tombé, via Internet, sur un documentaire à propos de l’islam. « Pour ce que j’en savais, les musulmans se résumaient à des terroristes, des personnes qui tuent les femmes, les maltraitent et les lapident. Alors pourquoi se disaient-ils, dans ce film, des gens de paix ? Cela a attisé ma curiosité. Et après deux ans passés à étudier cette religion dans mon coin, je suis venu ici. J’ai fait ma chahada, je suis rentré chez moi et j’ai dit à mon père : “Écoute, tu sais quoi ? Ça fait deux ans que j’y réfléchis, je suis convaincu que l’islam est la bonne voie et j’ai pris la décision de devenir musulman.” Évidemment, comme la majorité des gens ont des préjugés sur les musulmans, à cause de ce que les médias racontent, mon père a répondu : “Qu’est-ce qui te prend, fils ? Tu veux devenir un terroriste ? Qu’ils t’obligent à t’immoler, à lapider des femmes ?” Sa réaction m’a fait rire. C’est le reflet de ce que tout le monde pense de l’islam. Alors qu’il n’y a pas plus exemplaire que les manières et le comportement musulmans. J’essaie aussi d’expliquer ma religion aux autres, mais je sais de toute façon qu’à la fin, l’islam triomphera partout dans le monde – c’est une prophétie. Aujourd’hui, au bout de trois ans, ma famille accepte ma foi. Mon petit frère s’est converti l’an dernier, comme mon meilleur ami, et sa fiancée aussi. J’ai deux autres collègues encore qui sont devenus musulmans. El hamdou lilah (“Grâce à Dieu”), le mouvement s’étend. »

 

Malgré les liens étroits entre son parti et la religion catholique, il ne voit pas de contradiction entre sa foi et son engagement : « Je ne dis pas que j’aime le PAN, mais c’est un moyen d’exprimer mes idéaux sociaux et culturels. Maintenant que je suis musulman, je peux servir d’intermédiaire entre la communauté politique et la communauté islamique. Parce qu’un jour le nombre des musulmans sera tellement important au Mexique qu’il nous faudra nécessairement une représentation. Moi ou un autre, un frère devra représenter la communauté musulmane au Congrès. » Aux yeux de Noé, il est important de poser les bases de cette expansion future dès maintenant. Le jeune homme se dit idéaliste, convaincu que l’on peut appartenir à la classe politique, servir le peuple et être honnête. Mais nombreux sont ceux autour de lui à la mosquée qui le taquinent.

« L’idéologie du PAN est faible, affirme Noé, mais c’est de l’intérieur qu’on pourra changer les choses. En réalité, l’islam est la seule résistance véritable, la vraie révolution. Les Mexicains veulent changer les choses, et c’est ce que l’islam offre : une authentique résistance contre le système. »

L’imam Isa, inquiet de la tonalité radicale de ce discours, intervient et corrige : « Il ne faut pas se méprendre sur ce que notre frère entend par résistance ou révolution. Il ne s’agit pas de violence. Dans le Coran, il est écrit qu’ “Allah ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les individus qui le composent ne prennent pas pour eux-mêmes la décision de changer” [sourate 13, verset 11]. La corruption est consubstantielle aux Mexicains. Et c’est par l’éducation islamique que l’on combat cela. Si je vais au supermarché avec mon fils et que je me rends compte en sortant qu’il a pris quelque chose sans que je l’aie payé, je lui dirai : “Non, il faut y retourner et le payer, parce qu’il n’est pas permis de prendre aux autres.” Voilà ce qu’il faut enseigner aux enfants, l’honnêteté. L’islam parle beaucoup de justice. Il nous encourage à changer, à faire des efforts pour accomplir le bien. Le catholicisme a une vision plus conservatrice des choses : quoi que tu fasses, tu seras sauvé. Dans l’islam, on te dit plutôt que si ta vie ou ton comportement sont blâmables, alors il faut en changer. Il ravive notre désir de changer le monde, en un sens. Selon l’islam, les dirigeants doivent être justes et honnêtes. Le plus grand djihad, c’est dire ses quatre vérités à l’oppresseur. On transcrit mal la notion de djihad en la traduisant par “guerre sainte”, un concept qui n’existe pas dans la culture islamique. Le djihad, c’est faire l’effort maximal sur soi. Le Prophète a dit : “Celui d’entre vous qui voit un acte blâmable, qu’il le change. C’est un ordre”. »

Mais Noé, qui veut avoir le dernier mot, ajoute aussitôt : « On dit que le changement, la révolution est en chacun de nous. Effectivement. Sauf que l’islam te donne les armes véritables pour pouvoir le faire. Et ces armes, ce sont des valeurs, l’honnêteté, la moralité. »

 

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À Aragón, la nuit de ramadan se passe entre prières, repas et bavardages à même les tapis, sur lesquels tous sont assis et parfois étendus. L’ambiance joyeuse rappellerait presque celle des camps d’été pour adolescents de l’Église catholique. Les hommes sont au rez-de-chaussée, séparés des femmes, qui occupent l’étage. Un peu partout, des affichettes rappellent comment accomplir les gestes selon les prescriptions du Coran et de la Sunna (1), le code de comportement islamique. Dans les toilettes pour hommes, un panneau explique que les hommes doivent uriner assis, car, si des gouttes d’urine venaient à souiller leurs vêtements, la prière suivante serait invalidée. De la même façon, on rappelle également aux nouveaux convertis ce qu’il est permis – halal – de manger, et ce qui est prohibé.

Le lendemain, le centre culturel islamique accueillera une conférence de Paola Aisha Schietekat Sedas, une jeune musulmane mexicaine installée au Koweït et auteure, à 21 ans, de Kalashnikov (2), un roman sur l’islam, une histoire d’amour impossible sur fond de guerre en Afghanistan et d’oppression des talibans. La jeune femme multiplie désormais les voyages à travers le monde pour donner des conférences sur la place et les droits de la femme en islam. Issue d’une famille catholique appartenant à la congrégation des Légionnaires du Christ (3), Paola Aisha Schietekat Sedas a prononcé sa chahada à 16 ans, sur Skype, face à un imam qui se trouvait à des milliers de kilomètres.

Aujourd’hui, elle revendique le port du hidjab. Son discours est passionné, centré sur le droit des femmes musulmanes à prendre la place qui leur revient dans la communauté. Cette conquête et cette émancipation passe précisément, pour elle, par une tenue vestimentaire islamique trop souvent jugée dégradante par les autres croyances. « De nombreux anthropologues admettent que le prophète Mahomet – que la paix soit sur lui ! – fut le premier féministe de l’histoire, affirme la jeune femme lors de la discussion qui suit sa conférence à la mosquée d’Aragón. Il vivait dans un monde où les femmes étaient lapidées et enterrées vivantes simplement parce qu’elles étaient femmes et n’avaient aucun droit. L’islam leur a offert l’opportunité de participer à la vie politique et sociale. Il leur a donné un rôle actif dans une société où elles étaient, jusque-là, invisibles, réduites au statut de simple objet de plaisir. » Selon elle, les critiques adressées ces derniers temps à l’islam s’explique par la situation subalterne toujours réservée aux femmes. « Le fait que les principes du Coran soient aujourd’hui dévoyés, dans certains pays musulmans, ne signifie pas qu’il doive en être ainsi. La libération, qui a commencé avec la révélation coranique, n’est toujours pas achevée. Les femmes n’ont pas encore conquis tous leurs droits, mais l’islam a représenté une étape importante. Il est légitime pour elles d’aspirer à un mode de vie qui leur assure reconnaissance et protection. Toute la jurisprudence islamique est pensée pour leur donner des droits ». Soustraire le corps féminin au regard des hommes est, selon Aisha, l’un des fondements du droit/devoir de porter le hidjab.

 

L’ambiance, dans la communauté Nur Ashki al-Yerráhi, est très différente de celle de la mosquée d’Aragón. Ce centre soufi, situé dans le quartier bobo de Roma Norte, au cœur de Mexico, dispose de vastes salles, avec tapis au sol et tentures colorées au plafond, des coussins pour s’asseoir et un énorme ours en peluche à l’entrée pour ceux qui ont envie d’un câlin gratuit. Ici, hommes et femmes partagent les mêmes espaces. Elles portent une calotte mais pas le hidjab. Certaines se couvrent la tête d’un léger voile. La cheikha Amina Teslima al-Yerráhi est la ministre du culte. Depuis 1995, elle dirige la communauté des derviches de Mexico, dans le plus grand centre culturel islamique de la capitale, fondé en 1987. Quand on lui avoue être surpris de voir une femme à la tête d’une mosquée, Amina répond qu’il n’y a rien d’étrange à cela. « C’est très islamique, affirme-t-elle avant de porter à ses lèvres une tasse de thé. Il y a eu des femmes cheikhs dans le monde musulman à toutes les époques. Et à chaque fois, ces cheikhas étaient très influentes. Malheureusement, l’islam semble l’avoir totalement oublié. »

À 13 ans, quand elle s’appelait encore Edlín Ortiz et vivait à Porto Rico, Amina dévorait les ouvrages de Krishnamurti et Khalil Gibran (4). Elle était en quête de spiritualité, mais jamais elle n’aurait imaginé devenir une cheikha de l’islam mexicain. « La bonne nouvelle, c’est que les musulmanes sont de plus en plus nombreuses à faire des études théologiques de haut niveau et à publier leurs travaux. Par exemple, il existe plusieurs éditions du Coran traduites par des femmes. Nous avons aussi un ouvrage intitulé Muslima Theology: The Voices of Muslim Women Theologians (5), dans lequel des femmes universitaires s’expriment sur l’islam. Les musulmanes sont de plus en plus présentes dans les milieux académiques et diffusent leurs propres visions de la religion. » Nous avons souvent, selon Amina, une représentation erronée de la femme musulmane, l’imaginant soumise et enfermée dans un rôle subalterne, que symbolise pour nous le hidjab. Elle n’hésite pas, pour prouver le contraire, à citer son propre cas, tout en défendant les préceptes de sa religion. « Les féministes occidentales prétendent dire aux musulmanes ce qu’elles doivent faire. Mais qui a le droit d’énoncer ce qui est discriminatoire et ce qui ne l’est pas ? » assène-t-elle calmement. Si les femmes musulmanes militent pour obtenir plus d’égalité, très bien, et si elles ne le font pas, très bien aussi. La religion ne se réduit pas à cette seule question. Elle est ce qui relie intimement chacun de nous à la vie et à la mort. Notre intérêt n’est pas de transformer la communauté en un matriarcat, mais en une société équitable. C’est dans cette direction que travaillent les féministes musulmanes. Honnêtement, j’ai les cheveux qui se dressent sur la tête quand j’entends parler ces féministes – surtout européennes – qui veulent donner la suprématie aux femmes. Il y en a même, dans certains pays, qui veulent faire des enfants seules, sans père. Mais il est impossible de faire disparaître les hommes de ce processus, c’est un mensonge que de le croire. Toutes ces procréations ne se font pas sans dons de sperme. Ces femmes-là feraient mieux de régler leurs problèmes avec la figure masculine. Même chose pour les hommes qui croient pouvoir se passer des femmes. Hommes et femmes sont irrémédiablement liés à l’heure de transmettre la vie. Rien ne peut changer cela. »

 

Le sama, qui veut dire « audition spirituelle », est la cérémonie musicale ancestrale des soufis, dans laquelle prend place la danse sacrée des derviches tourneurs. Chez les soufis aussi, le ramadan est compris comme un moment de fraternité. À ceci près qu’ici hommes et femmes partagent repas et discussions. Pour cheikha Amina, l’islam n’est pas nécessairement arabe. « Comme nombre des musulmans qui fréquentent notre centre, je n’ai pas d’origines arabes. Mais c’est une erreur de penser qu’il faille devenir arabe pour être un bon musulman. Chaque pays du Moyen-Orient a des traits culturels propres qui entrent parfois aussi en contradiction avec l’islam. La communauté de Polanco [dans l’un des quartiers les plus huppés de Mexico] est culturellement arabe. Les immigrés et expatriés qui se retrouvent là-bas cherchent à reproduire ici au Mexique les pratiques culturelles de leurs pays. C’est la mosquée que fréquentent tous les ambassadeurs en poste au Mexique. » Cheikha Amina, elle, préfère insister sur la responsabilité qu’ont les autres communautés musulmanes vis-à-vis de leur propre culture. Les musulmans non arabes doivent impérativement, selon elle, rester fidèles à eux-mêmes, tout en suivant les préceptes de l’islam. « Bien des musulmans pensent que si l’on est pas arabe on ne peut pas ressentir pleinement la vérité du Coran. Pour l’amour de Dieu ! Franchement, ai-je besoin de parler l’araméen pour réciter le Notre Père et porter Jésus dans mon cœur ? L’islam est une religion universelle. »

La mosquée de Polanco est la première du pays. Officiellement, c’est un centre éducatif. De l’extérieur, rien ne la distingue des autres demeures du quartier, si ce n’est la présence continuelle à ses abords d’hommes et de femmes en tenue traditionnelle, hidjab et djellaba pour les unes, tuniques pour les autres. On y croise des musulmans du monde entier. La mosquée de Polanco est sans doute la plus internationale du Mexique, celle où accourent tous les étrangers musulmans de la capitale. Devant la porte, un jeune Indonésien vend des réveils qui sonnent avec l’appel à la prière et des clés USB contenant le Coran. Rafael, un Mexicain à la barbe fournie, s’est converti il y a de cela dix-huit ans. Il vend des petits flacons de parfum, d’eau de musc pour être plus exact, dont la fragrance était, dit-il, très appréciée du Prophète. De fait, nombre de fidèles achètent ses produits. On trouve aussi, devant la mosquée, un attroupement de femmes et d’enfants indigènes qui attendent, non sans impatience, les portions de riz aux haricots noirs, les galettes de maïs et les jus de fruits que la communauté leur distribue régulièrement pour accomplir l’aumône, un devoir sacré.

 

Nous sommes vendredi, et la mosquée s’est remplie dans les dernières heures de l’après-midi. Plus de 300 personnes attendent la rupture du jeûne. Saïd Louahabi, l’imam marocain qui dirige le centre, sermonne l’assistance sur le devoir de respecter tous les musulmans et la nécessité d’accueillir avec bienveillance les convertis de plus en plus nombreux qui cherchent à apprendre les règles de l’islam.

Le nombre des musulmans dans la seule ville de Mexico n’est pas si élevé qu’on le dit (3 000 personnes environ), mais il est en augmentation constante. Selon les chiffres officiels, la population islamique a presque triplé en quinze ans au Mexique, passant de 1 500 fidèles en 2000 à 5 260 en 2015. Et, surtout, les conversions se sont accélérées ces cinq dernières années : 250 % d’augmentation entre 2010 et 2015 (6). Cette croissance est devenue un motif d’inquiétude dans les mosquées du pays, qui ne sont pas préparées à accueillir autant de monde.

 

À l’occasion du ramadan, celle de Polanco a invité un imam saoudien et plusieurs cheikhs de différents pays, qui savent tous réciter la totalité du Coran par cœur. Al-Muthanna Saoud est un jeune Chilien de 19 ans qui étudie la loi islamique au Panamá. Dès l’âge de 4 ans, il a appris de ses parents – des Syriens – à mémoriser le livre saint. « Le Coran doit être récité avec une voix mélodieuse, dit le Prophète. Il faut bien prononcer les lettres, clairement, mais avec autant d’harmonie qu’on le peut. » Al-Muthanna chante presque le Coran ce jour-là, face à plusieurs dizaines de ses frères musulmans. Il récite des heures durant, jusqu’au petit matin, les versets qu’enfant, sans rien saisir de leur signification, il avait appris par cœur.

Rubén, lui, était flûtiste professionnel. Il a étudié l’histoire de l’art et l’égyptologie à l’université avant de trouver un emploi de guide touristique spécialisé dans les circuits sur « la route des Mayas ». « Un jour, raconte-t-il, l’agence de voyages m’a demandé d’accompagner un groupe de clients en Égypte et de leur servir de guide lors de la visite des pyramides. C’est là-bas, en 2000, que j’ai découvert l’islam. » Rubén parle vite, le regard vif. En tant que responsable de la mosquée, il a pour tâche d’accueillir tous les frères qui viennent prier, d’apaiser les disputes qui ne manquent pas d’éclater à cause des différences entre les us et coutumes des uns et des autres et de recevoir les visiteurs avides de renseignements sur l’islam. Vêtu d’une large tunique, un keffieh rouge sur la tête, il est surnommé Garibaldi, du nom du héros national italien dont Rubén dit descendre. Selon ses dires, son arrière-grand-père n’était autre que Peppino Garibaldi, petit-fils du célèbre Giuseppe, qui aurait participé en 1910 au mouvement révolutionnaire mexicain. « J’étais dans cet hôtel, face aux pyramides et au musée du Caire, quand, à l’aube, j’ai entendu l’appel à la prière résonner dans toute la ville : “Allahou Akbar, Allahou Akbar !” Les muezzins des mille mosquées de la ville chantaient à l’unisson, mêlant leurs appels en une seule voix céleste, retentissante. J’ai senti la présence de Dieu. J’en ai eu la chair de poule et les larmes aux yeux. » L’émotion s’entend encore dans sa voix quand Garibaldi se remémore ce premier contact avec l’islam. « À Mexico, j’étais client d’une petite boutique tenue par un Égyptien où j’allais souvent acheter des babioles pour mes petites amies. En rentrant d’Égypte, j’ai raconté mon expérience au patron. Il m’a offert un CD sur lequel il avait enregistré l’appel à la prière. Je l’écoutais en boucle, sans même être musulman. » La famille de Rubén a toujours été très croyante, et il était le plus religieux de tous. Le commerçant égyptien qui lui avait offert le CD l’a orienté vers la mosquée de Polanco. Au début, Garibaldi avait un peu peur de s’y rendre. « Je lui disais : “Non, je ne veux plus entendre la voix de Dieu”, et lui riait en m’expliquant que ce n’était pas la voix de Dieu mais celle d’un homme appelant les autres à l’honorer. Je le savais bien, mais je ressentais Dieu dans cette voix. Et cela me terrifiait autant que cela me ravissait. Qui aurait cru que je deviendrais un jour celui qui appelle à la prière dans une mosquée ? Aujourd’hui, c’est moi le muezzin de Polanco, et les frères apprécient ma voix. »

 

L’arrière-petit-fils de Peppino Garibaldi est l’homme à tout faire de la mosquée, le médiateur en cas de disputes comme le gardien de la maison d’Allah. Surtout, il est le visage aimable de l’islam pour ceux qui ne sont pas musulmans. Car la peur de cette religion est très répandue dans notre société. La question du terrorisme est très souvent abordée par les musulmans mexicains eux-mêmes pour prendre leurs distances et condamner ces dérives extrémistes. Cheikha Amina est catégorique : « Soyons clairs : cela n’a rien à voir avec l’islam. Prenez, par exemple, les troubles qui agitent de nombreux pays arabes. En réalité, ils sont dus aux injustices sociales criantes et aux dysfonctionnements politiques qu’on y observe, et non à l’islam. Le problème, c’est que dans le monde arabe il y a beaucoup de pétrole, et beaucoup d’argent. La cause première de tous ces problèmes, c’est l’argent, pas la religion. Qu’on soit arabe, européen ou chinois, la seule chose qui importe quand on a beaucoup d’argent, c’est de le garder jalousement et de s’enrichir toujours plus. Dans ces pays, les hommes au pouvoir se servent de l’islam pour se donner une légitimité et asseoir leur domination sur les peuples. L’islam n’a rien à voir avec la violence, c’est une religion de paix. »

 

Et, de fait, le sentiment de paix qu’éprouve celui qui entre pour la première fois dans une mosquée est frappant. La tranquillité qui caractérise ces espaces de spiritualité est rassurante. C’est sans doute cela aussi que viennent chercher les jeunes Mexicains qui, après avoir touché à toutes les religions, sont de plus en plus nombreux à se convertir. Mais pas seulement. Les convertis comptent aussi dans leurs rangs des Mexicaines qui souhaitent se marier avec des musulmans étrangers installés dans le pays pour affaires.

Les mosquées jouent en effet un rôle inattendu d’agence matrimoniale. Avec, en guise de « marieuses » modernes, les membres de la communauté, ou bien l’imam lui-même ! C’est ainsi par l’intermédiaire de l’imam Isa Rojas, et après beaucoup d’insistance de sa part, qu’Alina s’est mariée avec Mahmoud, un cheikh égyptien qui, après leur mariage, est venu vivre au Mexique pour enseigner l’arabe et l’islam à la mosquée d’Aragón. « Moi, je ne voulais pas me marier, raconte la jeune femme avec humour, ça m’allait très bien d’être célibataire. » Alina travaille à l’Institut national des femmes de Mexico (Inmujer) comme psychologue. Elle y reçoit des femmes violées, maltraitées. La première fois qu’elles la voient, ses patientes marquent toujours un temps d’arrêt en découvrant son hidjab. « J’ai commencé à m’intéresser à l’islam lors des travaux de recherche pour ma thèse de doctorat en psychologie. Étant féministe, ma posture était a priori très critique. Mais, sur le terrain, à force de travailler avec des musulmanes, j’ai appris à mieux connaître cette religion. Tant et si bien que je suis moi-même devenue musulmane ! » Alina a passé plusieurs mois à discuter avec Mahmoud sur Skype. Lui insistait pour se marier avec elle, mais la psychologue ne s’y résolvait pas. Jusqu’à ce qu’elle décide de partir à sa rencontre en Égypte. « C’était de la folie ! raconte-t-elle en riant. J’ai débarqué dans son petit village du fin fond de l’Égypte ; je dormais chez une de ses sœurs, parce qu’il nous était interdit de rester seuls dans la même maison. Quand nous sortions nous promener, nous avions toujours un chaperon. Tout contact physique était proscrit, mais j’étais profondément bouleversée. Jusqu’à ce qu’un jour, après lui avoir dit au revoir, je l’ai rappelé et lui ai volé un baiser. Si vous aviez vu sa tête ! J’avais enfreint les règles, mais je pense aujourd’hui que j’avais besoin d’en passer par là. Dieu nous dira si j’ai bien fait ou pas. » Selon Alina, ce sont les différences culturelles plus que religieuses qui posent les plus grosses difficultés dans son mariage, mais cela ne l’inquiète pas outre mesure. « En réalité, c’est comme pour n’importe quel couple. Il faut s’habituer à l’autre, à ses qualités comme à ses défauts. »

 

Le phénomène des conversions ne cesse d’étonner dans le très catholique pays de la Vierge de Guadalupe. On en compte quelques dizaines par semaine à travers le Mexique. Pour cheikha Amina, ce n’est pas si incongru que cela en a l’air. « Dans n’importe quel pays ayant été marqué plusieurs siècles par le catholicisme, où l’amour pour Jésus et Marie est encore très présent, l’islam apparaît tout à fait naturel. Il prolonge la lignée prophétique inaugurée par le judaïsme et poursuivie par le christianisme. Nous reconnaissons Abraham et Moïse comme des prophètes. D’Ismaël, premier fils d’Abraham, descend Mahomet ; et de son second fils, Isaac, descend Jésus. Après Jésus est venu le prophète Mahomet. L’islam complète la lignée des religions monothéistes. Qui aime Jésus, quand il rencontre Mahomet, ne peut que l’aimer aussi. Et il peut continuer à aimer Jésus dans l’islam. De sorte qu’un catholique converti à l’islam peut continuer à lire les Évangiles. Il n’a pas à renier son cœur. »

 

Pour la directrice du centre soufi de Roma Norte, convertie à l’islam depuis trente-trois ans, si cette religion attire de plus en plus de gens, c’est parce que « l’islam est quelque chose d’organique. Ses cinq prières quotidiennes mettent chacun en contact avec l’autre. Elles relient tous les frères et sœurs entre eux. La communion avec les croyants est palpable, vibrante. Ce n’est pas une abstraction, comme c’est souvent le cas chez les catholiques. Par ailleurs, le conservatisme affiché par l’Église dans les pays d’Amérique latine pousse de nombreux fidèles à en sortir pour embrasser l’islam. Une Église doit être conçue comme un corps mystique dont participent tous les croyants. C’est ainsi que les premiers chrétiens vivaient leur religion. Pour eux comme pour les soufis de ce centre, il s’agissait de manger ensemble, célébrer la messe ensemble, honorer Dieu ensemble. Il n’y avait pas de clercs, pas de hiérarchie. Tout n’était que communion. L’Église catholique a trahi cela. Or, dans l’islam, tu peux retrouver cette fraîcheur, cette sincérité. Sentir la respiration de ton voisin, sentir que nous ne faisons qu’un, se déprendre de tout égocentrisme, ressentir le divin dans cette foule qui vibre d’un même souffle. Tu te perds en Dieu et dans ses louanges, tu es transfiguré, purifié, illuminé. C’est une chose de parler de la lumière divine, mais c’en est une autre que d’y entrer en acte. L’islam est une activité lumineuse, du moins dans le soufisme. »

 

Ce texte est paru dans Gatopardo en janvier 2016. Il a été traduit de l’espagnol par Suzi Vieira.

Notes

1. La Sunna, mot qui en arabe signifie « pratique », englobe toutes les règles ou lois de Dieu transmises au prophète Mahomet. Pour les sunnites, elle désigne le comportement qu’eut le Prophète à partir de la révélation et jusqu’à la fin de sa vie.

2. La Cifra Editorial, 2013.

3. Fondée au Mexique par le père Maciel, la Légion du Christ est une congrégation de prêtres catholiques très bien implantée dans le pays, en particulier dans la région de Cancún. Si les légionnaires font œuvre de pauvreté, chasteté et charité, ils ont été fortement décriés ces dernières années en raison d’innombrables cas d’abus sexuels et de pédophilie. La Légion du Christ comporte une branche de femmes consacrées et encourage le travail et l’engagement des femmes dans la société.

4. Le philosophe indien Jiddu Krishnamurti, apôtre de la méditation, et le poète libanais Khalil Gibran ont tous deux exercé une très forte influence sur les milieux alternatifs et les mouvements New Age des années 1960.

5. Peter Lang Edition, 2013. Dirigé par Elif Medeni, Ednan Aslan et Marcia Hermansen, l’ouvrage donne la parole à des chercheuses en théologie islamique et en études féministes, vivant, pour la plupart d’entre elles, dans les pays occidentaux. Au-delà des articles retraçant l’histoire du mouvement féministe musulman et de la façon dont il a été attaqué et affaibli au fil des siècles, les différentes contributions abordent aussi bien la thématique de la violence domestique que celle du divorce dans l’islam.

6. L’an dernier, nombreuses ont été les unes des quotidiens mexicains consacrées à ce qu’il est devenu commun d’appeler, dans le pays, le « boom de l’islam mexicain ».

LE LIVRE
LE LIVRE

Kalashnikov de Paola Aisha Schietekat Sedas, La Cifra Editorial, 2013

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