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Tzvetan Todorov : « Le Bien est l’ennemi du mieux »

À l’exception de la Corée du Nord, le totalitarisme qui a marqué le XXe siècle est mort et enterré. Mais d’autres formes de totalitarisme sont à craindre, encouragées par le progrès technique. Soyons vigilants et méfions-nous des nouveaux apôtres.

 


 

Décédé en février dernier, Tzvetan Todorov était un sémiologue et historien des idées français d’origine bulgare. Il a publié plus de quarante livres et faisait partie du comité éditorial de Books.

 

Ce texte est extrait d’un long entretien accordé par ­Tzvetan Todorov à Henk de Berg et Karine Zbinden au printemps 2016. Henk de Berg est professeur d’études germaniques à l’université de Sheffield ; Karine Zbinden fait partie du département des études françaises dans la même université. L’entretien complet sera intégré dans l’ouvrage collectif qu’ils ­dirigent, Tzvetan Todorov: Thinker and Humanist, à paraître aux éditions Camden House en 2018.

 

De toutes les époques de l’histoire de la pensée, c’est celle des Lumières qui vous a le plus inspiré. Comment l’expliquez-vous ?

Je tiens d’abord à préciser que je ne m’assume pas comme philosophe. La philosophie ne joue pas un rôle central pour moi. Je me considère plutôt comme un historien, historien des idées cer­tainement, avec des opinions, défendant certains partis pris, mais ne dialoguant pas avec les grands philosophes du passé.

Pour revenir à votre question, les ­Lumières sont l’époque à laquelle se décide notre identité moderne. C’est le moment où les petits changements qui se sont accumulés depuis la Renaissance finissent par produire un changement radical. On entre pleinement dans la modernité. Or je suis particulièrement sensible à ce que j’ai appelé l’esprit des Lumières (1). Les Lumières sont une polyphonie : on entend plusieurs voix qui ne sont pas toujours compatibles les unes avec les autres et dans lesquelles on peut concevoir qu’aller trop loin dans une certaine direction, c’est justement trahir cet esprit. Lequel s’accommode de certaines incohérences. C’est le prix qu’il paie pour garder la complexité de l’analyse et donc sa richesse. Et c’est par là qu’il continue de nous parler. Aussi bien Montesquieu que Rousseau, les deux auteurs sur lesquels j’ai le plus travaillé dans ce contexte, illustrent cette attitude. Ainsi Montesquieu, tout en prônant la liberté, développe toute une réflexion sur la nécessité de la limiter. Rousseau porte un regard ambigu sur le développement historique, qui apporte un mieux sur le plan individuel et un pire sur le plan collectif.

 

Certains penseurs ont jugé que les Lumières se sont ensuite en quelque sorte retournées contre elles-mêmes. Quelle est votre ­position ?

Je vois moi aussi le côté sombre des Lumières. Mais je n’ai pas cette vue pessimiste, qui était celle de Horkheimer et d’Adorno. Pendant cette conflagration qu’a été la Seconde Guerre mondiale, ils voyaient une sorte de destruction globale de l’esprit européen, comme si tout devait aboutir au système totalitaire qui, à cette époque, dominait effectivement la vie publique en Europe. J’ai le sentiment qu’ils systématisaient à l’excès. La raison, me semble-t-il, peut toujours jouer un rôle libérateur.

 

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D’aucuns ont vu en Rousseau le penseur de l’idéologie totalitaire…

Je pense que cette thèse n’a plus vraiment cours aujourd’hui. Elle nous a impressionnés pendant quelque temps parce qu’on trouve chez Rousseau des formulations souvent très tranchées, qui, si on les prend à la lettre, peuvent conduire à cette interprétation. Mais je ne pense pas qu’elle tienne. Je pense surtout que les ­Lumières sont un moment plus complexe, plus hétérogène, qu’il faut tenir compte non seulement des philosophes de différents pays, de différentes tendances, qui parfois se battent mutuellement, mais aussi des peintres et des écrivains. C’est cela qui fait la richesse des Lumières : cette période où le passé n’est pas encore passé mais l’avenir est déjà présent.

 

Voyez-vous dans la littérature et les arts (la peinture en particulier) un mode de connaissance, un accès privilégié au monde que la philosophie et la pensée critique en général ne peuvent offrir ?

J’ai été confronté à cette question en réfléchissant sur cette époque. J’ai ­ainsi eu beaucoup de plaisir et d’intérêt à travailler sur un peintre comme Goya. Car, s’il était influencé par les idées des Lumières, il me semblait qu’il élargissait la connaissance de l’humain et du monde au-delà de ce que les penseurs des Lumières pouvaient apporter. D’une certaine façon, il a donné une leçon aux doctrines des ­Lumières. Il les a infléchies. Il fréquentait la cour royale à Madrid, qui était fortement ­influencée par l’esprit des Lumières, au sens large : Newton, Bacon, etc. Mais il a été aussi très fortement marqué par le fait que les régiments de Napoléon, qui ont soumis l’Espagne au début du XIXe siècle, se réclamaient des idéaux de la Révolution française qui venaient tout droit des Lumières – liberté, égalité, fraternité – tout en apportant soumission, cruauté et souffrance. Il savait voir l’envers des Lumières, les ombres des Lumières. D’où le titre de mon livre (2).

Je pense que la peinture et la littérature, ou plus généralement les arts, portent une pensée de nature différente de la connaissance analytique ou scientifique. Peut-être parce qu’elle échappe au contrôle de notre conscience éveillée.

 

Revenons à l’envers des Lumières. En avons-nous fini avec le totalitarisme ?

Le seul pays totalitaire est aujourd’hui la Corée du Nord. Aucun grand pays ne peut plus être qualifié de totalitaire. La Chine a conservé l’idéologie communiste mais en a restreint le champ, en laissant entièrement la question économique à l’extérieur, ce qui est une énorme modification, puisque le propre du totalitarisme communiste, que j’ai connu dans la première partie de ma vie, était que l’État était le seul employeur possible et le régulateur absolu des revenus de tout le monde. Donc il n’y avait pas d’un côté la faculté de devenir millionnaire, de l’autre l’obligation de parler de telle ou telle manière par rapport aux discours du parti. C’était la même chose. Le Parti, la police, l’État formaient un appareil de contrôle unique et qui contrôlait vraiment tout. Les États autoritaires d’aujourd’hui ne sont pas des États totalitaires. L’Iran fait de la religion une idéologie d’État, mais la société iranienne n’est pas une société totalitaire. Beaucoup de secteurs de la vie sociale échappent à tout contrôle, les gens font ce qu’ils veulent, ils peuvent voyager, sortir, rencontrer des ­étrangers. Cela dit, le totalitarisme ne se limite pas à ses manifestations historiques. Rien n’empêche de nouveaux totalitarismes de se manifester.

 

À quels nouveaux totalitarismes pensez-­vous ?

Le totalitarisme entend réglementer la pensée. De ce point de vue, je suis frappé par la résurgence de pratiques quasi tota­litaires dans nos démocraties libérales. Des pratiques qui ont un air de parenté avec ce à quoi l’ancien monde totalitaire nous a familiarisés. D’une certaine ­manière, les protestations d’Edward Snowden, pour prendre cet exemple, ses critiques de la surveillance généralisée de la population à travers les traces électroniques que laissent les messages que chacun envoie par ordinateur ou téléphone portable, ont créé quelque chose qui ressemble à la surveillance généralisée instaurée par les systèmes totalitaires à l’ancienne. Sauf que c’est beaucoup plus perfectionné, parce que, même si la Stasi en Allemagne de l’Est n’utilisait plus la casserole d’eau chaude et la vapeur pour ouvrir les enveloppes et lire les lettres, elle n’en était pas loin. À cet égard, je ne pense pas que les attaques des islamistes extrêmes menacent véritablement la ­démocratie. En revanche, je pense que si nous nous transformons en État policier, en un État de surveillance généralisée et de contrôle total de la société, là nous risquons de sortir du cadre démocratique.

 

Certains craignent que nous allions vers une robotisation de l’homme et une hominisation de la technologie. Cette peur de l’obso­lescence de l’homme, pour employer le titre d’un livre de Günther Anders (3), est-elle réaliste ou seulement de la science-fiction et de l’alarmisme ?

Notre fascination devant les possibi­lités illimitées de la technologie n’est pas sans rapport avec la pensée totalitaire. Non seulement nous allons faire des ­enfants en dehors des voies traditionnelles pour remédier à l’impossibilité d’en avoir, mais on va aussi modifier les caractéristiques de l’embryon, si la technologie veut bien aller suffisamment loin pour nous permettre d’espérer obtenir des êtres parfaits, un peu comme en ­rêvaient les penseurs totalitaires.

Je pense que si alarmisme il y a, cela peut être un alarmisme utile, parce que les outils technologiques c’est une chose, mais l’usage que nous en faisons, ce ne sont pas les outils qui en décident, mais bien nos sociétés, nos esprits, nos dirigeants, nous-mêmes. Il faut être un peu alarmiste ; il faut mettre en garde contre ce rêve de l’illimité, qui me semble toujours potentiellement un danger.

Peut-être que je suis sensible à ce danger pré­cisément parce que mon point de référence est la pensée totalitaire, dont je sais qu’elle avait ce principe. Puisqu’il avait été possible sur le plan politique de commencer une société en ne tenant aucun compte des choix des prédécesseurs, des ancêtres (on organisait tout, on faisait table rase et on décidait ce qu’il fallait faire), eh bien il n’y avait aucune raison de ne pas ­procéder de même sur le plan biologique ou physique, afin de créer l’homme parfait.

Je vois des traces de ce rêve de l’illimité dans certaines rêveries transhumanistes actuelles. J’ai appelé mon livre sur l’humanisme Le Jardin imparfait (4) parce que j’étais convaincu par les penseurs du passé que cette imperfection, cette incapacité de l’être humain à aller au-delà de toutes les limites est en fait son avantage et qu’il ne faut pas rêver comme un mieux la ­possibilité d’abolir tous les freins.

 

Quelle est votre conception de la vérité ?

Je conçois la vérité seulement comme un horizon d’attente, comme un principe régulateur, non comme une terre ferme à laquelle on accède. Je ne pense pas qu’il y ait une vérité des interprétations. Or je suis pour l’essentiel un interprète : ­interprète du passé, interprète des textes, interprète des comportements. Je ne crois pas qu’en matière d’interprétation on accède à la vérité. Mais je pense qu’on accède à plus de vérité ou à moins de vérité. Autrement dit, le comparatif seul me convient. En français comme dans d’autres langues, on dit : « Le mieux est l’ennemi du bien » pour dire qu’il ne faut pas essayer de corriger une situation qui est déjà suffisante. Mais pour moi ce n’est pas le mieux qui est l’ennemi du bien, c’est le Bien qui est l’ennemi du mieux. Je veux dire que la seule chose qui nous est accessible, c’est le mieux et le moins bien. Le Bien est une abstraction. Nous n’y avons pas affaire directement. J’éprouve beaucoup de méfiance à l’égard des régimes politiques qui se proposent d’instaurer le Bien. Et je me méfie aussi de ceux qui disent : « Il n’est pas possible d’améliorer la situation. » Je pense que le mieux est possible. Pas le Bien. Parce que c’est un absolu. C’est vouloir quitter le jardin imparfait.

Il en va de même pour la vérité. L’hori­zon de vérité est toujours présent, mais il ne faut pas espérer le transformer en une estrade sur laquelle proclamer : « Je détiens la vérité. » J’aime cette citation de Rousseau : « L’homme de parti, par cela même ennemi de la vérité. » Quel que soit le parti, parti politique ou parti pris en général. Il faut choisir.

 

Êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste face à la médiatisation croissante de la ­société ?

Nous souffrons aujourd’hui d’un surplus, d’un trop-plein plutôt que d’un manque d’information. Et, de ce point de vue, le changement est vraiment stupéfiant. Il n’y a pas si longtemps, les gens allaient à des conférences écouter un voyageur revenu de son périple en Inde ou au Japon, qui montrait des diapos. Maintenant, vous allez sur votre ordinateur et vous avez des milliers, voire des centaines de milliers d’images du pays en question. Cela se généralise au point d’influencer les comportements. Les vagues migratoires, qui sont aujourd’hui l’un des problèmes de l’Europe, sont liées à la vision candide que les habitants de l’Éthiopie, du Mali, du Yémen peuvent avoir de l’intérieur des maisons occidentales, pourvues d’un confort auxquels ils n’ont pas accès.

Pessimiste, optimiste ? Je trouve toujours difficile de répondre à cette question. Internet, avec son information pléthorique, nous donne, sans aucune hiérarchisation, des informations vraies, fausses, des opinions responsables et irresponsables, c’est regrettable. Mais, en même temps, la richesse qui nous est offerte, on ne peut pas la regretter en elle-même ; donc, il faut espérer que, progressivement, nous allons élaborer des outils de meilleure maîtrise. Nous sommes encore dans l’enfance de ces nouveaux moyens de communication.

 

— Propos recueillis par Henk de Berg et Karine Zbinden. Extraits choisis et édités par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1. L’Esprit des Lumières (Robert Laffont 2006).

2. Goya à l’ombre des Lumières (Flammarion, 2011).

3. Le tome 1 est paru en 1956 (traduction française : 2002), le tome 2 en 1980 (traduction française : 2011).

4. Le Jardin imparfait. La pensée humaniste en France (Grasset, 1998).

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Triomphe de l’artiste de Tzvetan Todorov, Flammarion, 2017

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